Critique : Le silence et la parole chez A. Haddachi

Cela fait quelques mois que je lis, compulse et relis « Memmis n Ifesti d Awal » , de A. Haddachi, afin de livrer mes impressions sur cette œuvre. L’auteur m’a laissé entendre qu’il serait curieux de savoir ce que j’en pensais. A chaque fois je découvre quelque chose de nouveau. Si je me laissais aller, je n’en finirais pas d’ajouter des remarques et commentaires. J’ai donc décidé de m’arrêter, tout en sachant qu’il y a encore beaucoup à faire. J’ai dû même laissé de côté des remarques non développées. Disons d’abord qu’il est très difficile de classer ce livre dans un genre littéraire donné. On a l’impression qu’il court plusieurs lièvres à la fois. Et c’est naturel : Les Imazighen ont commencé à parler d’eux-mêmes et en Tamazight ; il n’est donc pas étonnant qu’ils veuillent tout dire à la fois. Cependant, ce pourrait être, sous forme de dialogues, un essai qui ne dit pas son nom. Je propose d’en traduire le titre par « La parole, c’est l’enfant du silence » ou « La parole émane du silence ». Encore faut-il savoir de quel silence il s’agit. L’auteur parle en passant du silence de la mort, de celui d’avant et d’après la parole, de celui qui consiste à taire quelque chose et même d’un silence qu’on peut étrangler de ses propres mains (Tzêlgem ifesti s ifassen nnun ; p. 168). Toutefois, il me semble que la leçon est, peut être, qu’il faut un temps de réflexion (profonde) avant de parler. Mais il y a aussi que la parole, en Tamazight, peut signifier la brouille, la bagarre, etc. .

S’agissant du style, le lecteur non averti pourrait croire que Haddachi veut impressionner par un vocabulaire recherché. D’abord, ce même lecteur n’aurait, sans doute, jamais eu cette idée à propos d’un écrit en français ou en arabe par exemple. Il aurait eu, naturellement, recours à un dictionnaire ! Ensuite, il est vrai qu’un certain vocabulaire est méconnu par beaucoup de locuteurs de notre langue. Mais il faut aussi rappeler que Haddachi est l’auteur d’un dictionnaire de Tamazight. Encore faut-il préciser qu’il affirme que, pour tout ce qui concerne la vie courante, on n’a absolument pas besoin de néologisme ni d’emprunts. Il y a aussi que l’auteur est poète. Dans sa prose, il garde la tendance à faire de belles phrases et à user de jeux de mots. De plus, il renforce cet aspect en émaillant son texte de proverbes, d’expressions consacrées, de réparties reconnues, d’izlan (distiques amazighs), etc. . Il donne l’impression de vouloir, à bout de souffle, livrer tous les aspects, de la sagesse amazighe, dont il a connaissance.

A signaler aussi une idée de l’auteur. Je ne sais pas si elle est nouvelle mais je la trouve intéressante. Le premier qui prend la parole est anonyme. Trois points de suspension le signalent et tiennent lieu de nom. Est-ce à dire qu’il s’agit d’une discussion perpétuelle à laquelle l’auteur prend part, à un moment donné, par l’entremise de différents personnages ? Ceci semble justifié par le fait que le dernier interlocuteur est également anonyme et aussi désigné par trois points.

A noter aussi que certains personnages sont présents du début jusqu’à la fin à savoir Acal, Aseklu et Iselli. Ils représentent, en quelque sorte, la permanence. Alors que d’autres apparaissent au cours d’un chapitre ou deux puis disparaissent ; il en est ainsi de Aghyul, Agdid, Anzare, Asif, etc. . Ils correspondent aux phénomènes passagers. Acal a toutes les réponses. Il est celui qui semble porter le fardeau le plus lourd. En fait, il ne s’agit même pas d’un fardeau. Il dit simplement les choses comme elles sont. Mais il ne parle jamais beaucoup. Il en a vu d’autres. C’est en maître qu’il participe au débat, rappelant telle chose, clarifiant telle autre ou indiquant même le devenir soit clairement soit par allusion. Il a toujours le dernier mot. Aseklu est d’une grande sagesse. C’est lui qui comprend le mieux Acal et parfois même l’anticipe. C’est comme si chez la sagesse aquise et qui aussi dénote la conceptualisation alors que chez Acal c’est la connaissance innée et éternelle. Le discours de Acal est noble, sans dérision, ni agressivité, ni longueur. Alors que Aseklu tente des explications. Les assertions du premier sont toujours d’un niveau plus élevé ; elles sont plus profondes que toutes celles qui les précèdent et qui, elles-mêmes, sont déjà très bonnes. A ce propos, Acal n’ouvre jamais le débat.

L’analyse littéraire, dont je ne possède d’ailleurs pas les instruments, n’a même pas été entamée dans ce qui précède. Je vais maintenant indiquer quelques messages qu’il m’a semblé reconnaître dans cet essai ; tâche à la portée de n’importe lecteur.

Commençons par ce qui concerne le silence. Il apparaît dans le titre. Il est semé, à tout va,  à travers les pages. La courte introduction, de l’auteur, en p. 8, est révélatrice. J’en comprends que tout est noté par écrit. Je dis donc qu’il sera ressortis le jour du jugement ; sur terre et non dans l’au-delà. Que l’adversaire ou l’ennemi ne croit pas avoir, en face de lui, des moutons. Le silence ne signifie pas l’acceptation et encore moins la résignation. Peut être que les assertions de Insi, Iselli et Aseklu, à la fin de la page 119,  ainsi que de Insi au début de la page 120 vont-elles dans ce sens. Elles ne parlent pas d’elles-mêmes. Haddachi est-il trop pusillanime ? On peut le penser. En tout cas on peut en comprendre que Ifesti c’est l’Amazigh et que le réveil viendra de la femme ; sa mère.

Le message majeur concerne évidemment l’authenticité (l’amazighité). Elle est bien assise sur l’histoire et la tradition mais elle n’est pas du tout archaïque, ni figée, ni refermée sur elle-même. Elle ouverte sur le monde. Il n’est pas seulement question des sentences de nos imgharen, des poèmes de nos imedyazen ou des histoires de nos grand-mères. Il est aussi fait référence à Socrate, à la Californie, à Pavlov, à Seattle (comme chef indien), Tom et Jerry, etc. . L’authenticité est soulevée, en particulier par une courte phrase, de Aseklu : Ar nettettu allig nettu mayd nems (p. 107) c’est à dire « Nous nous sommes mis à oublier au point d’oublier qui nous sommes ». Et à propos de la Californie, elle souvent citée et à chaque fois dans un but précis. Il y’en a qui y voit le paradis rêvé sans penser jamais y arriver. Il y’en a qui savent comment faire : Ils envoient leurs femmes y accoucher afin que leurs enfants (et peut-être eux-mêmes) bénéficient de la nationalité américaine. Mais l’auteur, fils du terroir, nous fait dire (p. 168) par un personnage anonyme –un quelconque Marocain qui se sent bien Marocain- que cette Californie pourrait, elle,  venir à nous, en silence, si on le voulait.

Chez les Imazighen, le changement et l’évolution sont tout naturels ; à l’image, probablement, des phénomènes naturels. L’immobilisme n’est pas de mise. La supériorité ne peut durer. Dès la page 10, Acal nous assène « Ghas addja tt ard t i tawy ». C’est l’expression, répandue chez Imazighen, de la conviction atavique et profonde en le changement des temps. Et c’est bien Acal, l’éternel, qui l’énonce. Mais on retrouve aussi cet état d’esprit dans l’intervention de Iselli au début de la page 123.

L’écrit et son importance ne pouvaient être passés sous silence. Il y en a même qui vont jusqu’à considérer comme négligeables des peuples sans écrit. Par la voix d’Islli (p. 116), après une intervention d’Insi (p. 115), l’auteur nous rappelle  qu’il y a une autre écriture indélébile -avec laquelle on vient au monde- à savoir la mémoire historique qui retient sous forme de tatouages douloureux toutes les maltraitances subies. Et celle-là ne contient pas du tout de mensonge. Quant à l’autre, Insi, dans une longue intervention (pp. 153-154) attire notre attention sur le fait qu’elle peut dire vrai comme elle peut dire faux.

Un fait, à première vue, étonnant est que Haddachi utilise, comme c’était courant au Maroc, le mot Uday (Tudayt au féminin) pour désigner un peureux (se). Il l’utilise bien dans ce sens et à plusieurs reprises. Ceci m’a d’abord intrigué. Il se trouve que ce vocable renvoie aussi à la malice ou à l’ingéniosité. Il peut désigner quelqu’un qui arrive à se sortir de -ou à démêler des- situations apparemment inextricables ; et, dans ce sens, celui qui connaît des choses obscures. Par ailleurs, il y a un autre surnom, de la vipère et qui utilisé par l’auteur ; c’est Âetti Sefiyya. Alors, pourquoi Uday et Tudayt ? Je pense que ce n’est ni une maladresse, ni une inattention. D’après moi Haddachi s’est voulu provocateur afin d’inviter certains lecteurs à extirper les derniers relents d’un mépris grossier du juif ; au cas où il y’en aurait encore.

Toutes les spécificités de la culture amazighe sont importantes à relever. Mais il y’en a une qui m’est vraiment chère. En page 49, Iselli a juré pour soutenir une affirmation. Il à noter –et c’est le cas dans la tradition amazighe- qu’il ne mêle pas Dieu à ses affaires quotidiennes. Il ne jure pas, non plus, par un Sidi ou un Moulay. Il jure sur l’honneur. En cas de mensonge, son serment (son témoignage) ne serait plus valable. C’est un indice, parmi d’autres, de la responsabilité entière encas d’engagement.

Une question et une brève réponse de Iselli, en page 57, méritent également attention. Il y est dit que l’homme sort (du ventre) de la femme. Ce n’est donc pas la femme qui sort d’une côte d’Adam, comme le veut le mythe.

 Au début de cette conclusion, je tiens à relever un fait curieux. Tous les personnages, sauf un, sont masculins ! Misogyne ? Haddachi est invité à s’expliquer. Seule la vipère est de sexe féminin. Bien sûr, il est question de la femme ; mais si peu. Et même si, à aucun moment, elle n’est diminuée -bien au contraire- l’on peut, tout de même, regretter son absence ; sous forme de Tamazirt, par exemple. Et elle en aurait à dire. Elle en gros sur le cœur. A ce propos, Acal ne peut être considéré comme bisexuel. C’est, bien sûr, la terre nourricière. Mais la maternité, chez Imazighen, se situe du côté de Tamazirt –ou Tamurt- qui englobe Acal et aussi tous les aspects ethnologiques. On ne dit pas Memmis n Acal mais Memmis n Tamazirt. Avis à Haddachi ; un autre chapitre est-il ouvert ?

Le dernier paragraphe, de la page 68, peut être considéré comme une conclusion momentanée d’un dialogue qui doit continuer. A ce propos, et pour chatouiller l’enseignant puis l’inspecteur de mathématiques qu’a été Haddachi, où sont les trois points de suspension qui l’attente de cette continuité ? Dans ce paragraphe, le locuteur appelle à s’en tenir au silence qui est le nôtre. Il ne s’agit pas de garder le silence. L’auteur ne dit pas « Ayd igan winnex ». Il dit « Nna igan winnex ». Il serait donc question d’ un silence positif. Du moins, me plait-il de le penser. L’expression « Da issidir ar ittidir » -il fait vivre et il vit- ne va-t-elle pas dans ce sens ? Et puis encore « Ur sar inni ad ifest ifesti » c’est à dire « Le silence ne se taira jamais » ! Je comprends donc que la parole éclairée prend ses racines dans le silence.

Une curiosité de cet essai est que c’est en page 64 que l’auteur, me semble-t-il, nous dit que le silence doit prendre fin. Il fait dire par Acal que celui dont le silence n’engendre pas la parole est en dehors d’e la vie ; il n’en fait plus partie. Il met aussi, dans la bouche de l’arbre, un distique, du poète vivant Lesieur, à savoir que celui qui parle (ou qui réagit) vaut mieux que celui qui baisse son capuchon ; et qui donc se tait.

Enfin, en ces temps d’idéologies et d’extrémismes, je choisis de clore mes remarques et commentaires par un proverbe, rapporté par Insi à la fin de la page 109, à savoir : Si le manche était intelligent, il n’armerait pas la hache contre sa mère et sa fratrie.

 Hha Oudades

Résistance : Humour politique contre l’incompétence des « élus »

Que peut-on faire lorsque des responsables corrompus et incultes refusent d’entendre les revendications les plus normales de leurs administrés ? Que peut-on faire lorsque les habitants manquent de routes, de dispensaires et sont privés d’eau potable et d’électricité, alors que leur ville regorge de richesses.

Ville de Tinghir au sud-est du Maroc

A Tinghir, au sud-est du Maroc, des jeunes pacifistes chantent pour dénoncer ce manque d’infrastructures, manifestent pour revendiquer plus de droits et résistent pour exiger d’être entendus, pour que leurs revendications soient satisfaites.

Face à la sourde oreille des « responsables» et à la faiblesse des moyens dont ils disposent, ils ont fait recours à un fait inédit dans la culture politique dans tout le pays : La parodie et l’humour politique grinçant. Le tout bien sûr en langue amazighe.     

Dans cette émission par exemple, c’est le président américain lui même qui s’adresse aux élus et aux responsables de la ville de Tinghir qu’il traite de «voyous». On l’entend dire que «la situation à Tinghir n’évolue pas (…), que la ville devient comme écrasée par un tsunami après quelques goutes de pluie, qu’aucun des diplômés ne travaille et qu’ils sont tous alcooliques (…) Les rapports sur la situation que j’ai en ma possession ne sont pas réjouissants. Les services de la municipalité sont inexistants. Vous n’avez rien fait. Pas une seule infrastructure pour la jeunesse, pas un seul centre culturel, pas même un terrain de football ou un parc pour enfants, espèce de voyous (…) Vous avez entendu parler de Guantanamo ou pas ? Je ne rigole pas. Vous allez y souffrir sérieusement. Vous êtes nuls. Vous ne possédez même pas le niveau intellectuel d’un enfant de l’école primaire.» 

Dans cette deuxième vidéo, deux « responsables » discutent quelques minutes à propos de la situation à Tinghir. 

«A Tinghir, il y a énormément d’institutions, Il y a d’abord les banques, et les banques et encore des banques, des cafés et des taxiphones. Il y a aussi des banques, et des banques et encore des banques, des cafés, des taxiphones et encore des cafés et vous venez me dire qu’il y a rien.»

Et puis des insultes, encore des insultes et des insultes, de l’incompétence et beaucoup d’incompétents. C’est l’amère réalité … à Tinghir. 

A. Azergui

CRITIQUE : Les signes d’Azaykou

Le 10 septembre 2004 disparaissait Ali Azayku, l’un des pionniers du mouvement amazigh au Maroc. Historien et poète moderne, Azayku a été, dans les années 80, le premier détenu politique de la cause amazighe. Le poète Hha Oudadès nous livre ci-après une critique de l’un de ses recueils de poésie intitulé : « Timitar » (signes).

 Introduction. Dda Azayku est parti trop tôt, à 63 ans. Il est sorti malade (hépatite C), après une année de prison ferme. Il avait osé, en tant qu’historien averti et en tant qu’Amazigh éveillé, réclamer une réécriture correcte de l’histoire du Maroc. Toutefois, il nous a laissé, en plus de ses travaux sur l’histoire, deux recueils de poésie en Tamazight : Izmulen[1] (Les Cicatrices) de 1995 et Timitar[2] (Les Signes) de 1989. Tamatart (sing. du pl. Timitar), c’est n’importe quel signe de reconnaissance (Parole, objet, geste, rappel d’un fait précis, …). J’avais déjà tenté une lecture du premier recueil[3]. Je vais ici en proposer une  du deuxième. A ce propos, j’ai eu la chance d’avoir des occasions d’entendre le poète lui-même déclamer ses propres vers. Il se prêtait simplement à cet exercice quand on lui le demandait, entre amis, et qu’on lui sortait son recueil. Il n’aimait pas se poser en vedette. J’ai également eu le privilège de lire, en sa présence, certains de ses poèmes et de bénéficier de ses explications et/ou éclaircissements.

Timitar est, à ma connaissance, le premier recueil moderne clairement militant, en faveur de Tamazight. Il est bien mûri, profond et d’une finesse exceptionnelle. Il s’étale de 1967 (Amarg, p. 77) à 1980 (Astara, p.96 ; Ijddigen iqqoren, p. 115 ; …). C’est donc une production sur  14 ans. De plus, ces années font toutes partie de la période de plomb au Maroc.

Le recueil est sans introduction, sans préface. Ce qui en tient lieu, c’est une dédicace, poétique elle-même, qui porte des messages très forts. Là voici

Dédicace.

‘Cette gerbe de fleurs, je l’ai rêvée pour Maman qui n’a point tué, en moi, le flambeau de Tamazight même s’il la tuée elle-même, elle est encore vivante.

Je l’ai rêvée pour les muets qui m’ont donné la parole en des temps sourds .. Ils  m’ont dit Ensemence la graine .. de la parole [La Langue].’

Timitar. C’est le titre du recueil. Mais les signes de quoi ? Le mot apparaît en page 39, dans le poème Takwetbit (La Koutoubia).

Takwetbit biddent          Debout est la Koutoubia

Ara x takka timitar         Aussi, nous donnant des signes

N willi zrinin.                 Des anciens disparus.

Le poète parle à Takwetbit et en parle. Il L’imagine pleine de lumière, la tête dans le ciel, telle la fumée mais brisant le soc du temps et scrutant, de haut, l’atmosphère. Il rappelle  la grandeur de ses bâtisseurs.

Les tombeurs d’obstacles

Nés dans les monts

Entre les mains, le flambeau

Clair le chemin, aussi bien l’esprit

Le cœur plein de verve

Puis, il plaint l’état piteux du symbole.

Telle qu’elle, lasse est Takwetbit

……………………………………

Le pied de souillure couvert

………………………………

Comme si non issue

De cette terre sa racine.

Désire, pour de vrai, être couverte

Par le temps de ses propres ténèbres

Comme jadis, ses bâtisseurs, il ensevelît

Qui allèrent sous terre.

Il apprend à la tour que seules les étoiles maintenant la connaissent elle et ses sœurs [à Rabat, à Séville]. Puis

Quant à ceux-là qui t’entourent

Ô, rien ils ne valent.

Il l’implore alors de rester debout et que son cœur ne soit pas chagriné. Puis

La racine du passé est encore, en nous, vivante,

Certes, celui qui vit

Encore parler, il pourra

Même si les autres désirent

Que l’oublie la parole.

Il la prend comme témoin de son discours, déclare que c’est sa hauteur qui sema ces pensées dans son cœur et qu’elle est la semence et la pluie avec des araires dans les mains. Il finit par

S’il y a sillon

Les charrues, ensemble, le labourent

Je te prie Takwetbit, debout, reste

Et sur nous, soit témoin.

Je tiens aussi à remettre en question la dénomination Koutoubia. L’idée reçue renvoie au fait qu’on aurait eu l’habitude de vendre des livres au pied de cette tour. Je propose une autre version. Il n’est pas déraisonnable de penser qu’il s’agirait de Tagweddimt (devenu Tagwedmit), féminin de Agweddim. Ce dernier vocable désignant n’importe quelle tour ou poste élevé) de guet. Il y en a encore d’innombrables dans le Sud-Est marocain. Par ailleurs, cela n’est-il pas compatible avec le nom Amur-Akkuc (La terre de dieu) du lieu-dit Marrakech où se trouve justement Tagwedmit? Aurait-on oublié que Yousef Ou Tachfin ne parlait que Tamazight ?

De g à d : Les poètes Feu Azayku, H. Oudades, A. Khadaoui, Dr Oudades et Feu Abehri à Aghbala.

Awal. Les poèmes ne sont pas donnés dans un ordre chronologique. Il semble que l’auteur ait opté pour un autre critère, à savoir d’alterner les thèmes et les messages. En tout cas, le premier poème Awal (La langue) est de 1978. C’est donner la note et le ton de tout le recueil. C’est l’identité qui est ainsi, dès le début, annoncée. Vu son importance, nous le donnons dans son intégralité. Signalons que la traduction, ainsi que toutes celles de cette lecture, sont de moi-même.

Awal (La langue).

Est Amazighe, Ma langue,

Personne ne la connaît ;

En elle, elle porte tant,

Qui peut-il à elle se mesurer ?

C’est moi qui, suspendu, je suis toujours;

Notre langue suspendue,

Les cordes au coup,

Ma langue-organe à peine vivante

Ne fait que parler,

Parmi les sourds, non lassée.

La parole assoiffée, sûrement,

En finir des grandes soifs.

Est Amazighe, Ma langue,

Personne qui en veut.

De qui, c’est un rêve, dit-il ;

S’en va, nous délaisse.

En outre, assène-t-il :

Jamais, le jour, elle ne verra.

De qui dit

Votre langue, de beaucoup se souvient.

Les gens ne veulent point

Malades être, autant que vous  l’êtes.

Est Amazighe, Ma langue ;

Encore, elle brisera

Le temps du silence ;

Attisera le foyer dans les cœurs ;

Qu’astres ils deviendront,

Se rejoindront

Dans nos cieux.

Le jardin secret du poète. Azayku le militant amazigh, l’historien fin et méticuleux, est aussi un être humain. Il est porté par l’Amour. Nous en viendrons à l’amour maternel, à la compassion pour les moins nantis ; ce qui n’est autre que  l’amour du prochain. Mais il y a aussi l’amour non partagé avec les autres, l’amour qu’on éprouve pour un être en particulier, qui ne s’explique pas et demeure en général dans le jardin secret –et bien clos- de chacun. Le poète nous en ouvre la porte et laisse libre cours à ses sentiments.

Ghassad ma yufa

(Aujourd’hui, qu’a-t-il trouvé ?)

Aujourd’hui, qu’a-t-il trouvé ?

N’est pas tels les autres jours !

Sont-ce les terres qui,

Sous les cieux, ne sont plus?

Sont-ce les eaux où sont mortes les vagues ?

Est-ce toi le vent

Qui, plus, ne ressens

Que nostalgies ?

Souffrance, sans toi, mon œil,

Ma Kheddouj, à moi,

Ne perçoit que la nuit.

De mon cœur, tant est tranché.

Cet amour auquel je pense ;

Je sais, c’est mon remède,

Mais je ne le vois pas.

Lointain, même auprès de moi.

Est-il, votre cœur,

Tout de pierre fait, Mon cher;

Ne t’ai-je point retourné ?

Te voyant, j’ai goûté

De la vie, la douceur.

Centaine, sans toi, j’en ai vu.

A toi, nulle autre pareille.

Kheddouj, la beauté que tu portes

Qu’une seule fois ne put naître.

Sont-ce des yeux de gazelles,

Des crinières d’étalons,

Sont-ce des fleurs écloses

Dans un visage de lune

Est-ce la royale gelée, coulant

Entre de telles dents.

Le canon de beauté, Ô Kheddouj, sans toi,

Dans les cieux, existe-t-il vraiment ?

Je ne pense pas cela.

Janbiyyi (Genvillier). En 1969, étudiant de 3ième cycle à Paris, le poète réalise les conditions pénibles de nos travailleurs immigrés. L’idée qu’il s’en fait est loin de la fausse image idyllique qui régnait dans l’esprit de tout un chacun. Il compatit et nous offre un poème poignant que voici :

Genvillier, de brume couverte ;

Qu’y couvre-t-elle ?

De la bravoure,

De la misère

Et de la peine dans les cœurs.

Les enfants de mon pays, en elle,

Non habitués ;

Par le soleil enfantés,

A la brume, non accoutumés.

L’amour du terroir,

Les siens,

Des immigrés, en ont fait …

Les jours, ils font périr,

Des années ;

Le jour tant attendu,

N’est point arrivé.

Secoue la brume, Genvillier;

Le soleil, le voici.

Laisse tomber le stress;

Entre tes mains, tiens la liesse,

Parmi nos jours, n’est pas lointain

Le grand jour.

L’amour maternel.  Ce sentiment est merveilleusement exprimé dans la dédicace. Il  apparaît ensuite clairement dans trois poèmes : Immi (Maman), p. 30 ; Immi dax (Encore Maman), p. 80 ; Immi de Baba (Maman et Papa), p. 43. Mais plus encore, le mot Immi (Maman) est  repris dans d’autres poèmes ; le recueil en est ainsi émaillé. La mère apparaît comme la source, le cours porteur et aussi le lac, ou la mer paisible, dont la largesse et la tranquillité nous reposent. On peut lui parler, se confier , sans risque de mésentente. On est même presque sûr d’être compris et reçu à bras ouverts. A signaler aussi le poème Akkweffay ne Immi (Le lait de Maman), p. 61 du recueil Izmulen. Quelques vers magnifiques en seront donnés et commentés dans la conclusion. Dans les deux recueils, l’amour maternel est  le substratum de l’équilibre et de  la stabilité. C’est l’essence de la patience et de l’espoir. Et c’est aussi le catalyseur de l’action et de l’effort.

Dans Immi (p. 30), le poète donne à la mère –notre mère- le rôle qui lui sied. C’est l’origine de la vie et du beau. Elle se sacrifie entièrement pour que perdure la continuité et la beauté. C’est aussi le symbole, par excellence, de la générosité sans attente de retour.

Maman, toi le jardin

Où nos fleurs sont écloses

Celles par  les nôtres plantées

Laissées, de terre, non sorties

La clôture, tu en es

Gardienne ; que pied ne piétine.

De tes larmes, tu puises de l’eau

Afin qu’elles ne périssent.

………………………………

Maman, tendre tu es

J’ai pris, n’oublie pas,

De tes fleurs la vie

……………………

Peu j’en ai pris

A l’océan, me suis servis

Tinmel nnex (Notre tinmel, p. 53). Le mot Immi est invoqué cinq fois dans ce  poème. Il est écrit à Rabat, en 1977. Mais on comprend, qu’en fait, il a été conçu alors que l’auteur avait à séjourner à l’étranger, car on y trouve le mot Agwemmedê (de  l’autre côté ; de la mer). Il est donc sur les bancs de l’école française proprement dite, après avoir fréquenté l’école marocaine officielle. Il se pose alors le problème de la véritable école, de la sienne. Lui vient alors à l’esprit Tinmel, la mosquée école, et son rôle crucial dans l’histoire du Maroc. Non satisfait, il se tourne vers sa mère, comme refuge et, respectueusement, lui soumet ses questionnements et sa conclusion. Il déclare qu’il est la mosquée de sa mère ( !), déserté par l’étudiant ; qu’il ne peut partir et délaisser la mosquée de sa  mère ; qu’il ne peut se prendre des ailes et oublier la terre. Il pose ensuite le problème capital

D’où nous sommes, nous ne savons

Ne savons que nous avons quitté

Notre terre, prise par les autres

Autour d’elle, nous tournons.

Et puis, c’est le retour aux sources qui sont les seules à lever l’ambiguïté sur tous les maux dont nous souffrons.

Maman, je désire la mosquée

De ceux-là qui m’ont enfanté.

C’est elle qui dira ce qui nous entrave et nous délaisse

C’est elle qui indiquera

Notre Tinmel

Notre joie.

 Ainsi, le problème de la Tinmel moderne est bel et bien posé.

La lassitude. Bien sûr,le recueil est plein de mots, d’adjectifs, qui indiquent nettement la situation pour le  moins inconfortable du poète et de son peuple. C’est le cas de ‘Sécheresse’, ‘Larmes’, ‘Grande Soif’, ‘Ténèbres’, etc. Il y a en fait des vers, parfois même des poèmes entiers, chargés d’une souffrance et d’une tristesse accablantes. Cela peut même aller jusqu’au découragement. Certaines chutes sont sans appel. Eh oui, on peut bien comprendre que le grand Azayku puisse lui aussi avoir ses moments de lassitude. En effet, nous sommes entourés de qui se dit arabiste, islamiste, progressiste, etc. Le qualificatif commun pouvant être ‘ignorantiste’. C’est l’ignorance et la fuite de la réalité qui font que certains –malheureusement trop nombreux- se complaisent dans des discours creux qu’ils rabâchent à tout vent.

Dans Imula (p. 25), est exprimée la malédiction des cieux qui n’arrosent plus la terre.

La terre, jamais plus, ne sera gorgée d’eau

Les cieux nous délaissent.

Dans Una ne  Irafan (p. 46), l’auteur donne une  image poignante de la paralysie intellectuelle qui fait suite à des dialogues de sourds-muets.

La question du muet

Captée par le sourd

L’esprit s’arrête

Suspendu

Aux racines de la soif …

Tanekra (p. 47) véhicule un sentiment d’échec qui peut conduire au désespoir. L’attente de jours meilleurs semble illusoire, au point que le poète reconnaît l’usure et exprime clairement sa fatigue.

Les lumières que je recherche

Absorbées par les ténèbres

Les maux en mon cœur

Ont sectionné, de  mon cœur, les racines

Le sang des autres

En nous, l’audace, a tué.

………………………….

Sèche la moelle, des mauvais jours,

A mâté les poitrines

…………………………

Fatigué, je suis d’attendre

…………………………..

Oublié par la montagne,

L’honneur, des vagues, n’y fait plus.

 

Igwlifen (p. 50) de 1975, comme le poème précédent, porte également le message de déception et de fatigue. Le dernier vers en est ‘Je suis las’. En voici d’autres. Les premiers dénoncent le manque de combativité, ou en quelque sorte la démission.

Les troupes fuient les maisons

S’engagent dans les forêts

Dans les bois demeurent

………………………………

Ont émigré, les sourds

Je suis las.

Nous nous contenterons de ces exemples. Il y’en a d’autres. Nous ferons de même avec l’espoir, dans ce qui suit.

L’espoir. L’on peut dire qu le recueil n’est pas gai. Cependant, malgré le constat sans appel sur l’état piteux du peuple amazigh, le poète nous surprend souvent par son espoir en de meilleurs lendemains. Comme premiers exemples, nous avons les chutes des poèmes Awal et Genvillier qui ont été intégralement donnés dans ce qui précède.

Dans Tagouri (L’appel, p. 16), l’auteur déplore la surdité des auditeurs mais en arrive, à la fin, à la conviction que l’appel fera l’union. Il y’en aura même ceux que l’on n’aurait pas attendus. Il est également annoncé que le moment de la marche en avant est bien arrivé. Les quatre derniers vers de Imula sont aussi significatifs. D’abord

Qu’ai-je à ne pouvoir assurer,

Quand je parle, mes propos.

Puis

Moissonnons, prenons de notre champ

Depuis tant, n’avons labouré … .

Le poème Immi (p. 30), qui suit Imula, est du même mois (Juin) de 1976. En fait, il est écrit juste un jour après. La fin du deuxième poème est tout à fait la réalisation du souhait émis à la fin du premier. On peut très bien mettre les vers qui suivent  à la suite des deux précédents.

Notre semence, à nouveau poussera

Vers elle, l’eau, dirigeons

Plus jamais, ne séchera.

De plus, la réalisation du souhait se fait dans de bonnes conditions -sous la bénédiction maternelle- puisqu’en est la pluie.

Ô Maman, les avons toutes labourées

Nos terres

Avons fait, selon tes désirs.

Et voici, sur nous, de la pluie.

La langue amazighe. Dda Azayku a fait revivre beaucoup de mots qu’on avait tendance à utiliser de moins en moins ou à carrément oublier. Et le fait que ce soit par la poésie permet de les retenir plus facilement. En effet, ils ne sont pas isolés. Mieux, ils sont dans un contexte qui leur donne plus de force. Ils sont enrobés dans des  images, des  métaphores et/ou dans des chutes  percutantes. Je donne ci-après des mots qui ont retenu mon attention. Ils ne pourraient, peut être, que donner une idée de ma propre ignorance de Tamazight. En tout cas, il y a, à la fin de chacun des recueils, une liste de mots dont l’auteur a donné les équivalents en arabe.

Adghar (Place, Lieu) : Vocable bien connu au Maroc central ; Dda Azayku l’a adopté, en remplacement de Amkan et Lmoudaâ, en usage dans Le Sous et région. Ifezê : rumination ; De Fezzê (Mâcher). Assergem  (honte); de Rgem (insulter) ; Andaru : Lieu de couvage, Nid ; De Anda (Où) et Arew (Enfanter). Wazzê (Particulier, singulier). Arugi (Rebèle) : De Ar (Jusqu’à) et Agwey (Refuser). Tarragt (Dédicace) : C’est l’ensemble des cadeaux offerts à la mariée. Taddanga (Une vague) : Dite aussi Taneggiyt, dans le Sud-Est ; certainement en relation avec le verbe Ngey (Inonder). Hêrboub : Peureux. Aghad (Brasier): On dit Irrig dans le Sud-Est ; en relation avec Tirregin (braises). Tiggas (Coups): On dit Titiwin (de Wwet ; frapper) dans le Sud-Est. Igum : Il est suffisant.

Conclusion. Dda Azayku nous a laissé une poésie inspirée, bien travaillée et qui plus est à message. Les thèmes principaux en sont l’identité amazighe –dont, en particulier, la langue est mise en exergue-, l’amour maternel qui nous sauve de la déchéance, la souffrance durable des nôtres –surtout ceux de condition modeste-, etc.

Dda Azayku a fourni un effort considérable au niveau de la langue. Il en est devenu un fin connaisseur. Bien sûr, c’est un Aboudrar (Montagnard). Il est donc parti avec un avantage, de pureté de la langue, qui et celui des Montagnards. Mais quel bel effort quand même ! Il a été l’un des pionniers, sinon le premier, à ne faire aucune distinction entre les différents parlers (ou dialectes) de la langue Amazighe. A titre d’exemple, c’est lui qui m’a appris que ‘Vérité’ se dit ‘Tidet’, et ce dans le parler du centre qui est justement ma langue maternelle. Evidement, il utilisait le vocabulaire amazigh de quelque bord que ce soit. Comme je persistais à m’adresser à lui dans la parler du Sud (Sous et région) que je maîtrise bien, il finit par me dire ‘Parle comme chez vous ; je comprends bien’

La poésie de Dda Azayku est riche, fine, fluide et laisse toujours un impact indélébile sur tout lecteur attentif.

Dans Akkweffay ne Immi (Le lait de Maman, du deuxième recueil Izmulen), c’est l’hommage à la mère qui est identifiée à Tamazight (l’amazighité). En fait, ce n’est pas seulement un hommage au sens classique, quelle que soit sa grandeur et sa sincérité. C’est la sublimation d’un état d’âme – l’état d’âme étant déjà sublime- qui  naturellement  relie tout être humain à la maternité, à sa mère ; à notre mère. C’est le sentiment profond qui, consciemment ou inconsciemment, gère, dicte, induit, les actions de tout amazigh tant qu’il vit et assume son amazighité. Voici quelques vers de ce poème. Ils ont déjà été donnés dans la lecture d’Izmulen.

 

C’est Tamazight qui l’éleva

Sur les genoux de sa mère.

Du nouveau-né,

Orna-t-elle les paupières.

C’est elle qu’en rime il parla,

Lorsque son cœur ils incendièrent.

Il la parla,

Aux fleurs écloses dans les yeux de sa mère.

Salut Dda Azayku.

Par : Hha Oudades

[1] Imprimerie Annajah Al Jadida, Casablanca, 1995.

[2] Manchourat Okad, Rabat, 1989.

[3] Tawiza et Francopolis ?

Thidrin…..Raconte-moi le Rif !

« Thidrin » (épi de blé ou de maïs en langue amazighe) est parmi les groupes engagés de musique amazighe que j’apprécie beaucoup. Je souhaite partager avec vous cet article que j’ai consacré à ce groupe en août 2005 et publié sur le site de Tamazgha. Je rappelle que ce groupe a sorti, il y a quelques années son deuxième CD « Biya.

« Thidrin » est l’icône d’un Rif opprimé dans le sang et qui refuse de plier au joug et à l’arbitraire. Trente ans après une existence presque « clandestine », ce groupe de musique berbère renoue avec la scène et accouche, dans la douleur de l’exil, de son premier opus : « Muh’and Ameqran ».

Rifuznik

« Thidrin » est une légende. Un tatouage indélébile. Le Rif conté dans la douleur, dans les larmes. Il est l’histoire fantastique d’un groupe de jeunes militants de la première heure déterminés à défendre une grande cause : l’amazighité. Le moyen : des guitares, des rythmes anciens rénovés, des voix chaudes et des poèmes audacieux, crus et provocateurs.

Animé par le désir de s’affirmer, le groupe « Thidrin » se lance à la recherche de soi-même, du passé spolié et de l’identité tatouée par des siècles de mépris. Durant trois décennies, plus de 20 cassettes de ce groupe légendaire ont circulé sous le manteau. Les membres de « Thidrin« , sages révoltés dans un Rif rebelle, ont toujours vécu avec le spectre de la prison qui planait sur eux. La chanson était pour ces épris de liberté et de justice, le seul moyen d’expression sur la situation du Rif à une époque marquée par la répression. Avec les incontournables Twattun (« les oubliés »), Walid Mimoun et tant d’autres groupes et chanteurs, « Thidrin » dénonce, revendique et lutte pour la dignité bafouée. Déterminés, ils chantent la résistance, la terre, l’oppression subie par le Rif et la liberté d’un peuple otage sur sa propre terre. « Qui peut vous oublier, vous qui êtes morts par les balles du makhzen ? », « jusqu’où ? », « Tamazight« , « Tilelli », « Abrid inu », « A degm fsigh d ametta » …, sont autant de poèmes chantés résumant l’histoire de ce groupe révolutionnaire étroitement liée à celle de la terre qui les a vu naître : Le Rif.

Hassan, le père spirituel

H. Thirdin est une légende vivante, ici dans un concert à Tanger en 2005

Le fondateur du groupe, Hassan Thidrin à 50 ans. Svelte, vêtu de noir, la figure charismatique de la chanson amazighe engagée dégage une énergie sans égale. Affaibli par la maladie, ce sage Rifuznik, fin connaisseur du Rif et des maux qui le rangent, raconte l’histoire du groupe, entouré de Mhend Abttoy et Jamal Paco, deux jeunes membres de « Thidrin » exilés en Hollande. Voix basse et amère, il me chuchote : « Interdits de studio, nous chantons l’identité berbère, l’émancipation de la femme, le désespoir d’une jeunesse étouffée et privée de son identité et la douleur de l’exil et de l’éloignement ». « Nos cassettes circulaient de main en main et atteignaient les villages les plus reculés du Rif« . « Netγennij, ad’ar di barr’a, ad’ar di rh’abs (on chantait, un pied sur scène, un autre en prison) », me dis ce grand amoureux de la culture amazighe. Des thèmes qui, selon Paco, étaient vus comme « subversifs » à l’époque. « Il était difficile durant les années 70 et 80 de se dire Amazigh, de chanter dans cette belle langue interdite et d’enregistrer dans des studios des chansons en tamazight avec une pareille thématique ». Thidrin l’a assumé. Il l’assume toujours.

Izuran (racines)

Conscients de leur identité et déterminés à lutter pour le recouvrement des droits du peuple berbère, les membres du groupe ont parcouru les montagnes du Rif pour collecter des poèmes anciens et des proverbes. Leur œuvre est le fruit d’un travail de longue haleine, de recherche lexicale et musicale inspirée d’anciens rythmes amazighs mais résolument inscrite dans la modernité. Selon Hassan, « Thidrin » incarne l’espoir et la continuité d’une identité qui émerge après un mépris qui a duré depuis plus de 2.000 ans. Le groupe est à l’image d’un épi de blé qui servira de semences. Thidrin s’est distingué durant des décennies par son style original et spécifique qui marie les anciens rythmes amazighs et la World Music.

L’exil

Après la révolte du Rif de 1984 et la répression qui s’est abattue sur la région, le groupe, menacé, se déracine et s’exile en Hollande. Hassan, quant à lui, choisit de rester dans le Rif. Déchiré par l’exil et par une immigration très difficile à vivre, le groupe entame l’enregistrement de son premier CD « Muh’and Ameqran » ; un hommage à Abdelkrim, un héros du Rif. Un véritable hymne à la liberté. Le travail durera deux longues années dans des conditions difficiles. « D’énormes sacrifices ont été consentis par tous les membres du groupe. On travaillait sans cesse, délaissant nos familles », me confie Mhend Abttoy, également poète et artiste-peintre. Ironie du sort : l’enregistrement terminé, sortis du studio à 2h00 du matin, un grand camion percute la voiture qui transportait tous les membres du groupe et a failli tous les tuer, raconte Mhend ému.

Bon Vent mes amis.

A. Azergui