MAROC : L’Etat marocain procède à des arrestations arbitraires à Imider

Les cinq militants ont été arrêtés par les gendarmes à Tinghir

COMMUNIQUE 

Cinq militants amazighs, membres du Mouvement sur la voie de 96 ont été arrêtés jeudi 12 juillet par la police de la monarchie marocaine et seront traduits devant le tribunal de Ouarzazat le 26 juillet 2012. Il s’agit de Moha Bennaser, Karim Lahcen, Faska Laadad, Taïeb Omar et Moha Ouljihad.

Le Mouvement sur la voie de 96 organise des rassemblements sur la montagne d’Alebban à Imider, près de Tinghir (sud-est du territoire marocain), depuis août 2011. Ces manifestants pacifiques exigent de laSociété métallurgique d’Imider (SMI) qui exploite la mine d’argent d’Imider d’embaucher parmi les habitants de la région. Ils dénoncent également la pollution de la région par des produits toxiques utilisés par cette société et préviennent quant au risque de l’épuisement de la nappe phréatique. A signaler que la majorité des actions de cette société sont détenues par Mohamed 6, le monarque alaouite.

En décembre 2011, un autre militant du Mouvement sur la voie de 96, Mustapha Ouchtoubane, a été arrêté et condamné à une peine de quatre ans de prison ferme par le tribunal de Ouarzazat.

Nous tenons à dénoncer ces arrestations arbitraires et exigeons la libération inconditionnelle des détenus Mustapha Ouchtoubane, Moha Bennaser, Karim Lahcen, Faska Laadad, Taïeb Omar et Moha Ouljihad.

Nous appelons à la solidarité avec ces détenus ainsi qu’avec l’ensemble des détenus politiques amazighs qui croupissent dans les prisons marocaines.

Paris/Roubaix, le 23 juillet 2012.

Afafa (Roubaix) Tamazgha (Paris)

Contact :
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Tamazgha. Tel : 06.52.10.15.63 / E-mail : tamazgha.paris@gmail.com 

Muhand Saidi : L’art est liberté et n’agit que dans la liberté

 J’avais consacré, en 2005, cet article publié sur le site de Tamazgha à Muhand Saïdi. Muhand est un artiste engagé. Il est aussi caricaturiste et sculpteur. Si je décide de le republier sept ans après, c’est pour rendre hommage à ce militant infatigable, qui se bat aujourd’hui, non contre les démons de l’arabo-islamisme, mais contre la maladie. Une pensée à cet artiste qui n’a jamais baissé les bras. Je lui souhaite un bon rétablissement. 

Caricature publiée juste après la création de l’IRCAM

A 41 ans, Muhand Saïdi, artiste-peintre, sculpteur, calligraphe et caricaturiste, crée comme il respire. Homme libre, il a fait de son art un moyen de lutte pour l’amazighité et contre l’arabo-islamisme.

« J’habite dans mon atelier », nous lance Muhand comme pour s’excuser du désordre, son éternel sourire d’enfant timide aux lèvres. Il nous installe dans sa cuisine, faute de place dans le salon jonché de livres, de revues, de tableaux de peinture, de calligraphies et de toiles encore inachevées.

Des portraits de Lounès Matoub et des objets d’art ornent les murs de sa minuscule maison à Imtghren. C’est ici que cet enseignant de l’éducation plastique au collège passe des nuits entières à dessiner, à crayonner, à peindre, à écrire et à décortiquer les secrets d’un alphabet venu des fonds des âges : le Tifinagh.

Après des années de persévérance, de voyages et de recherches, cet infatigable enfant d’Aït Tidjit a réussi à faire de l’alphabet amazigh un outil extraordinaire d’expression des espoirs et des déceptions de tout un peuple.

Regard évasif, Muhand évoque ses débuts. « Ma passion pour le dessin a commencé alors que j’étais encore tout petit. Face au refus de ma famille, j’ai exercé « clandestinement » avec la complicité de mes amis de classe. Ils me cachaient les dessins en contrepartie de crayons de couleur que je leur offrais ».

Et Tifinagh ? « Mon vrai engagement a commencé au lycée en 1987 avec le premier contact effectif et affectif avec la graphie amazighe« . Mais, note Muhand, « ce n’est que plus tard que j’ai pensé à politiser mon art pour qu’il soit au service de la cause du peuple berbère. Mon engagement m’a poussé à développer plusieurs autres techniques d’expression, notamment la caricature pour évoquer les problèmes politiques dont souffrent ma langue, ma culture et mon peuple sur leur propre terre, Tamazgha« .

Bouleversement.

Depuis déjà des années, Muhand n’a de cesse de développer une expression multiforme et polyvalente. Il tente avec succès de mettre en synergie des expressions et des techniques diverses.

Fort de son attachement viscéral aux valeurs ancestrales et à la cause de son peuple, il a réussi à construire un style unique qui lui est propre et à se distinguer dans les milieux artistiques amazighs. Sa distinction, son audace et ses idées dérangent et choquent parfois son entourage.

En juin 1998, le jour même de l’assassinat de Lounès Matoub, il peint avec son sang mélangé avec de la peinture un tableau à la mémoire du poète au sang trahi (voir tableau « le sang de Lounès… »). Muhand avait utilisé son corps comme matériau pour la création de l’une des plus singulières de ses œuvres. La suite n’est que lutte acharnée contre la falsification de l’Histoire, l’arabisation forcée, le mensonge, la lâcheté et la servitude des Berbères de service. Sa caricature très controversée « Imazighen répondent à l’IRCAM«  parue sur Tamazgha.fr suscite toujours la polémique. Ses nombreux détracteurs, choqués, lui reprochent sa « cruauté ». D’autres lui témoignent son courage extraordinaire.

« Sans choc, nous confie l’artiste, il ne peut y avoir d’art. Il faut que l’œuvre soit capable de dérouter le spectateur et de bouleverser sa façon de penser et de concevoir le monde. Le choc éveille ».

L’art, une manière d’être

L’art, explique-t-il, est un dialogue avant tout. Il est liberté et n’agit que dans la liberté ». Pour lui, « Liberté veut dire surtout prise de conscience. En prenant conscience de son rôle en tant qu’artiste créateur, ce dernier met en valeur l’art, la culture et la civilisation ancienne et contemporaine de son peuple. Cette mise en valeur englobe essentiellement la recherche, l’étude et l’analyse etc. »

Artiste subversif ? « Non ! L’art est une nécessité publique, un bien commun nécessaire à l’être humain qui doit être intégré dans les cursus scolaires afin de permettre aux enfants de s’épanouir et de s’exprimer en toute liberté ».

« Loin de la subversion, l’art, poursuit-il, est une manière d’être et d’être libre. Etre artiste, c’est être le témoin de sa propre vie, de son temps et de son appartenance socio-culturelle ».
« L’acte créateur est pour moi un événement, un acte conscient et une quête permanente des racines », dit-il.
« Je ne crée pas dans la souffrance mais dans le questionnement. L’art c’est l’harmonie et le rythme de ma vie. Il est lié à moi ».

Jaloux de sa liberté, Muhand est catégorique : « J’aime bien rester indépendant du pouvoir et des circuits officiels qui abrutissent l’artiste. L’artiste créateur engagé, surtout amazigh, est condamné à être en lien permanent et direct avec la société, à créer, à changer et à approfondir perpétuellement ses recherches ». L’officialisation de l’art l’assassine.

                        Par : A. Azergui

******Quelques œuvres de Muhand  : Tudert n Imaziγen tuli s idammenTraces

Traces

MZΓ dder d amaziγ

Alphabet Tifinagh

POINT DE VUE : Tamazight langue officielle, et après ?

Il y’a juste un an, Tamazight a été consacrée langue officielle dans la nouvelle constitution marocaine, approuvée par référundum avec un score brejnévien de 97,58 pc. Certains milieux, notamment parmi les berbères de service, avaient qualifié cette constitutionnalisation, voulue par le roi, de «révolution blanche», d’autres de «séisme politique». Un an après, à part quelques avancées minimes et sans grand intérêt, la situation de la langue amazighe n’a pas changé. La monarchie œuvre toujours et sans relâche à travers ses relais à pervertir le combat pour l’amazighité et à corrompre les élites amazighes. Elle y parvient.

L’enseignement de la langue amazighe piétine toujours

L’article 5, une poudre aux yeux :

La monarchie, d’essence arabo-islamique et même divine, a minutieusement tout préparé. Si on analyse l’article 5 de la constitution qui consacre désormais l’Amazigh comme langue officielle, on se rend compte que cette langue aura toujours une place secondaire dans un pays qui se veut arabo-musulman. La constitutionnalisation permettra certes à la langue amazighe de survivre linguistiquement. Mais, politiquement, rien ne changera. Examinons le fameux article 5:

L’arabe demeure la langue officielle de l’Etat. L’Etat œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazighe constitue une langue officielle de l’Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception.

Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle.

Comme on vient de le lire, l’arabe DEMEURE LA langue officielle. De ce fait, elle sera protégée et développée. Son utilisation sera promue. L’amazigh, constitue une langue officielle de l’Etat, mais (faites attention), en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. On remarque ce qui suit :

1- Les deux langues officielles sont séparées et traitées dans des paragraphes distincts. L’arabe d’abord et l’amazigh par la suite. Ce qui laisse entendre une relation hiérarchique entre les deux langues et une différence aussi entre ceux qui les pratiquent étant le lien étroit entre langue et identité. Je rappelle que la langue amazighe est parlée par plus de 75 pc de la population selon un document officiel publié sur le site du Gouvernement marocain maroc.ma(1). Sur ce même document, on peut lire que les arabophones ne représentent que 25 pc.

2- La langue amazighe est « une langue officielle» en tant que « patrimoine commun à tous les Marocains.» Cette notion de «patrimoine commun» pose aussi un problème. Son but étant de tuer la communauté amazighe, de dissoudre le peuple amazighe dans l’arabité. La monarchie est en train de nous dire qu’il n’y a pas de peuple amazighe et qu’il n’y a que des «sujets de SM d’origine amazighe», mais pas d’Amazigh tout court. Les Berbères ont le droit, en tant que patrimoine à cette langue, mais en tant que communauté, non.

Alors qu’aucune allusion n’a été faite à la notion de «patrimoine commun » lorsqu’on parle de l’arabe. Pour la monarchie, nous sommes arabes. Point, c’est tout. D’ailleurs, dans le préambule de cette même constitution, elle nous rappelle ce qui suit :

Le Royaume du Maroc (…) réaffirme ce qui suit et s’y engage : 

– Approfondir le sens d’appartenance à la Oumma (nation ndlr) arabo-islamique, et renforcer les liens de fraternité et de solidarité avec ses peuples frères. Voilà, tout est dit.

 Et puis un autre paragraphe dans le préambule :

Le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen.

En parlant des «dimensions de l’identité marocaine», on remarque une absence totale de chronologie, sachant que l’amazighité est l’élément premier. Elle est le fondement même de l’identité marocaine, pas uniquement une composante. Cette définition réductrice relègue aussi aux oubliettes nos origines africaines.

3- Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue

 On n’ignore quand est ce que cette loi organique verra le jour, est ce qu’elle prendra en compte tous les acquis accumulés jusqu’ici dans les domaines de l’enseignement, des libertés, de la graphie (je rappelle que l’actuel chef du gouvernement marocain avait annoncé son rejet de toute notation du berbère en graphie tifinagh, plaidant pour la graphie dite «arabe»). Et comme les législateurs ont 19 lois organiques de ce type à préparer, le berbère risque d’attendre encore plusieurs années.

La nouvelle politique berbère de la monarchie :

L’article 5 n’est qu’une poudre aux yeux, comme l’était l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM), créé une dizaine d’années auparavant par le roi du Maroc. Toutes ces mesures font partie de ce qu’on peut appeler désormais : «la nouvelle politique berbère de la monarchie marocaine» inaugurée par la création de l’Ircam le 17 octobre 2001. Son but : dépolitiser le combat amazigh, le vider de son contenu politique qui dérange énormément le régime tout en lui donnant à travers l’Ircam et les associations qui lui sont liées un contenu «culturaliste» dans lequel les revendications amazighes portent sur la langue, la culture, la poésie, les contes, la chanson et le folklore, mais jamais sur le pouvoir politique qui continue à se revendiquer arabe sur une terre historiquement et sociologiquement amazighe.  La monarchie semble nous dire : «Vous Berbères, faites de la culture, laissez la politique aux Arabes».

Violences, mépris et discriminations :

Malgré la constitutionnalisation et cette «reconnaissance» tant chantée par les officiels et certains berbères de service, les Amazighs font toujours face à des discriminations et à la violence réelle et symbolique de l’Etat, quand à l’utilisation de leur langue. Je rappelle à tous ceux qui affirment que le combat amazigh est clos après « la constitutionnalisation» qu’ils se trompent lourdement et que le combat ne fait que commencer. Les Imazighen ne revendiquent pas uniquement la constitutionnalisation de leur langue (et surtout pas sous la forme de l’article 5), mais aussi des emplois, des droits, des infrastructures de base. Ils veulent vivre dans la dignité et dans une société démocratique, laïque et débarrassée de l’arbitraire. Mais, le régime semble tout faire pour les en empêcher.

– Deux détenus politiques amazighs Mustapha Ousaya et Hamid Ouadouch croupissent toujours dans la prison de Toulal à Meknès. Ils sont condamnés en 2007 à une peine de dix ans de prison ferme chacun. Deux autres ont été arrêtés récemment pour avoir pris part à des manifestations organisées par le mouvement amazigh pour revendiquer des emplois, des infrastructures de base, comme les routes et l’eau potable. L’année dernière, le roi du Maroc a gracié plusieurs dizaines d’islamistes radicaux, dont certains étaient condamnés à des peines de trente ans de prison ferme après les attentats de Casablanca. Ces militants, condamnés pour servir d’exemple, ont été exclus.

– A Imiter, des habitants organisent un sit-in depuis août dernier contre l’exploitation de leurs ressources hydrauliques par la Société métallurgique d’Imiter (SMI), propriété du roi du Maroc. Ils revendiquent aussi des emplois. Ces populations vivent dans la misère totale alors que sous les terres de leur région se trouve l’un des plus gros gisement d’argent en Afrique. En décembre dernier, un militant amazigh Mustapha Ouchtobane a été arrêté et condamné à quatre ans de prison ferme pour avoir soutenu les habitants et impliqué dans leur combat pour la dignité.

– Les prénoms amazighs sont toujours interdits. Le ministère marocain de l’intérieur a mis en place une liste des prénoms interdits, essentiellement amazighs dont : Tara, Mazilia, Sifaw, Tin-Ass, Dihia et autres.

–  La langue amazighe a été interdite au parlement, après une intervention de la députée Fatima Tabaâmrant (photo) en langue amazighe le 30 avril dernier. Le motif de l’interdiction : l’absence des traducteurs. Je rappelle que des partis politiques comme le PJD et l’istiqlal, résolument anti-amazighs et racistes, sont contre toute utilisation de l’amazigh au parlement.

– Il est toujours interdit aux Amazighs de fonder des partis politiques. Le PDAM a été dissous par les autorités juste après sa création. La loi interdit la création de partis sur des bases raciales, religieuses ou linguistiques. Tous les partis politiques marocains sont fondés sur l’arabité et l’islam. Ils sont donc illégaux.

– L’enseignement de l’amazigh, qui a commencé en 2003, piétine toujours à cause de résistances politiques. Selon des chiffres officiels difficiles à vérifier, l’amazigh est enseigné dans quelque 4 000 établissements primaires. Il bénéficie seulement à 545 000 élèves, soit 15 pc d’élèves en neuf ans. Des départements de langue et de culture amazighes ont été également ouverts dans les universités d’Oujda, Fès, Agadir, Tétouan.

Souveraineté :

En officialisant la langue amazighe (de cette façon) et en l’introduisant dans l’enseignement et dans les médias (à travers la piètre Tamazight TV), le pouvoir marocain traite les Imazighens comme une «minorité» qui revendique la reconnaissance de droits spécifiques.

Il est temps que le peuple amazigh revendique sa souveraineté sur sa propre terre. Le recouvrement de la souveraineté amazighe est inséparable du recouvrement de l’identité amazighe de l’Etat marocain qui se considère comme arabo-musulman. La souveraineté : Voilà exactement sur quoi doivent porter les revendications amazighes pour mettre en échec la politique anti-berbère de la monarchie.

Notes :

* Le texte de mon intervention (enrichi) lors d’une conférence organisée samedi 30 juin à Viviez Decazeville (Occitanie) dans le cadre de la 10ème fête des langues.

1- Texte en arabe, dont voici la traduction de la partie qui évoque le pourcentage des Amazighs : « Les Marocains, Arabes et Amazighes, se distinguent par la langue qu’ils utilisent pour communiquer entre eux : l’arabe ou l’amazigh. Selon des sources officielles, les Arabes constituent 25 pc de l’ensemble de la population alors que les Amazighs constituent la majorité restante. »

Axel Azergui