HOMMAGE : Matoub Lounès … ce tatouage indélébile

C’est en 1990, alors collégien, que j’ai découvert pour la première fois Matoub Lounès. « Ironie du sort ». Cet album, né dans la douleur de son auteur, et que je garde toujours jalousement, m’a ouvert les yeux sur le combat du peuple berbère pour la liberté. Grâce à lui, j’ai aussi découvert la Kabylie ainsi que l’engagement d’un homme pour la survie de la culture amazighe tenue sous respiration artificielle par toutes les dictatures qui gouvernement l’Afrique du Nord. « Isem-iw imenɣi ».

J’avais 15 ans. Je me forçais à comprendre les paroles des chansons. Moha, qui m’avait apporté la cassette m’avait raconté que Matoub Lounès est une légende dans son pays. Un rebelle qui éternise la résistance des Hommes libres pour la liberté et la dignité. « Ad neṛṛez Ul’anneknu ».

Avec le temps, Matoub est devenu pour nous une sorte de prophète. Un messie qui prêche dans notre langue. Lounès est une voix qui répand la parole interdite sur la terre de son peuple. Persécuté, il a enduré toutes les souffrances des prophètes. Toute une génération s’identifie à ses textes ciselés dans la belle langue mal aimée des ancêtres. On buvait sa parole interdite d’antenne et on rêvait de révolution. « Tagrawla, nebɣa ad tenɣẓer ».

Ce cri, cette langue, ce refus sont aussi les nôtres, mais étouffés par tant d’années de colonisation et de mépris. Matoub est un résistant, un esprit libre comme l’était Yugerten, Dihya, Hend U Merri et Zayd U Hmad, héros de ma région.

Les multiples blessures de Matoub, les balles qu’il avait reçues sur la route de Michelet, ses différentes opérations chirurgicales, les paroles de ses chansons qu’on essayait de déchiffrer ponctuaient nos discussions de jeunes militants berbères. « Xelṣegh adrar s idammen-iw ».

A l’époque à Tamazgha Occidentale, Matoub Lounès était moins connu qu’Idir et Aït Menguellet. On pouvait écouter leurs chansons dans quelques cafés de Tizi n Imnayen (Goulmima), Tinejdad, Tinghir ou de Boumalen n Dadès, dont les propriétaires sont sensibles aux revendications du mouvement berbère. Cela relevait du courage. Un acte de militantisme et d’engagement. Suite à l’étouffement dont souffraient les artistes locaux, les chanteurs de la Kabylie lointaine et rebelle comblaient parfaitement ce vide. Cette situation dérangea le pouvoir de Rabat. « Je suis de la race des guerriers ».

Plusieurs habitants du Grand Tafilalt, notamment les lycéens et les collégiens, découvriront le combat des Imazighen pour la liberté grâce aux chanteurs kabyles engagés. Conscientes de ce « danger », les autorités finissent par intimer aux propriétaires des cafés de ne plus diffuser des chansons kabyles dans leurs établissements sous peine de représailles. Cette décision débile a été prise suite à l’arrestation arbitraire en mai 1994 de sept membres de l’Association Tilelli de Tizi n Imnayen. Absurde. Qui peut arrêter une chanson ? « Add yeqqim later-iw ».

Les textes de Matoub, affûtés comme des couteaux, ciselés dans l’Histoire plusieurs fois millénaire de notre peuple, son courage légendaire, son enlèvement par les chasseurs des lumières (inegmaren n tafat), son engagement en faveur de toutes les causes justes finit par le consacrer comme une légende vivante, un symbole de lutte pour des milliers de jeunes militants. « Je suis le patriote de toutes les patries opprimées ».

Au sein du Mouvement amazigh estudiantin de Meknès, avant et après son assassinat, le portrait de Matoub Lounès, ses CD, ses photos et son autobiographie « Rebelle » étaient toujours présents. Ils le sont toujours. Un stand lui a été même consacré chaque année lors des activités du mouvement dans différentes universités. On a finit par l’appeler affectueusement « Taxamt n Matub ». Ses photos, les paroles de ses chansons ornent les mûrs des chambres des étudiants dans différentes cités universitaires. Matoub est partout. Son esprit libre habite les cœurs de tous les amoureux de la liberté, de la justice sociale et de la démocratie. « Arṣeḍ ad yeffi ».

Son assassinat par les ennemis de la liberté a affecté sérieusement tous les amoureux de la culture amazighe et de la démocratie de par le monde. Des jeunes de ma région avaient décidé de se rendre en Kabylie pour assister à l’enterrement du rebelle. Le consulat d’Algérie à Rabat leur a refusé des visas.

Tableau de Muhand Saïdi Amezyan

Feu Muhand Saïdi, artiste et militant infatigable de la cause amazighe, avait rendu hommage à Matoub Lounès en écrivant son nom avec son propre sang mélangé avec de la peinture. Le tableau porte le nom « Idammen n Matub ». Son sang trahi est aussi le nôtre. Unis pour toujours dans cet éternel combat pour la liberté et l’amazighité« Ku lḥaja tesεa Bab-is ».

Par : A. Azergui

Tamazight langue officielle, un mensonge politique !

La monarchie marocaine a fait de Tamazight une langue officielle depuis 2011. A force de répéter ce mensonge politique, la plupart des Imazighen ont fini par le croire par naïveté ou faire semblant d’y croire par intérêt. Certains, parmi les plus zélés, se sont même transformés en véritables chiens de garde de la nouvelle politique berbère de la monarchie initiée par la création de l’Ircam, entraînant avec eux des artistes, des acteurs associatifs et des militants locaux et parfois même venus d’autres régions de l’Afrique du nord. Ces derniers sont appelés en renfort pour chanter les louanges de la monarchie qui a « sauvé » les Berbères et redonné vie à la graphie Tifinagh. Le dernier exemple de cette servitude volontaire à laquelle s’adonne certains Amazighs est la commémoration de « troisième anniversaire de la constitutionnalisation de l’amazigh » par une association dite amazighe à Tiznit.
tiznitL’article 5, un écran de fumée

Le fameux article 5 de la constitution marocaines reconnaît Tamazight comme langue officielle en usant d’une véritable gymnastique sémantique qui l’a vidé de tout son sens. Si on analyse cet article, on se rend compte que cette langue aura toujours une place secondaire au sein d’un Etat qui se veut d’abord arabo-musulman. Cet article dit : « L’arabe demeure la langue officielle de l’Etat. L’Etat œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazighe constitue une langue officielle de l’Etat, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle. »

Comme on vient de le voir, l’arabe demeure la langue officielle. De ce fait, elle sera protégée et développée. Son utilisation sera promue. L’amazigh, constitue une langue officielle de l’Etat, mais (faites attention) en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception. On remarque ce qui suit :

1- Les deux langues officielles sont séparées et traitées dans des paragraphes distincts. L’arabe d’abord et l’amazigh par la suite. Ce qui laisse entendre une relation hiérarchique entre les deux langues et une différence aussi entre ceux qui les pratiquent, étant le lien étroit entre langue et identité.
2- L’amazigh ne remet pas en cause la prééminence de l’arabe. Il apparaît comme un « rajout » à une donnée fondamentale : « l’arabe est la langue officielle de l’Etat« .
3- La langue amazighe est « une langue officielle » en tant que « patrimoine commun à tous les Marocains« . Cette notion de « patrimoine commun » pose aussi problème. Son but étant de tuer la communauté amazighe, de dissoudre le peuple amazigh dans l’arabité. Les Berbères ont le droit, en tant que patrimoine, à cette langue, mais pas en tant que communauté ou en tant que peuple. A travers cette notion, l’Etat tend à exclure toute reconnaissance des droits des minorités ou de communautés linguistiques ou territoriales, ou même de droits linguistiques des individus. Tamazight n’est pas la propriété des Amazighs qui n’ont aucun droit particulier sur leur propre langue, mais un patrimoine commun à la « nation marocaine ». Celle-ci qui se veut « unie » refuse ainsi de reconnaître ses composantes ethnolinguistiques. Reconnaître une spécificité linguistique à certaines régions par exemple mène à ancrer dans le droit une distinction berbérophones/arabophones, ce qui portera ainsi atteinte à l’unité linguistique et culturelle de « la nation ». Les implications politico-juridiques d’une telle reconnaissance sont considérables. Derrière cette approche se profile à l’évidence le « spectre de la sécession berbère » enraciné dans l’univers idéologico-politique des pays de l’Afrique du nord depuis les années 1930 avec le prétendu « dahir berbère » ou encore « la crise berbériste » au sein du mouvement nationaliste algérien des années 40.
4- Le Royaume du Maroc (…) réaffirme ce qui suit et s’y engage : « Approfondir le sens d’appartenance à la Oumma (nation, ndlr) arabo-islamique, et renforcer les liens de fraternité et de solidarité avec ses peuples frères« . Et puis un autre paragraphe dans le préambule : « Le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s’est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen ». En parlant des « dimensions de l’identité marocaine« , on remarque une absence totale de chronologie, sachant que l’amazighité est l’élément premier. Elle est le fondement même de l’identité nord-africaine, pas uniquement une composante. Cette définition réductrice relègue aussi aux oubliettes nos origines africaines.
5- Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue.
Ici on introduit une conditionnalité avec tous les aléas politiques qui peuvent l’accompagner et aussi une réserve à priori quant aux champs d’application de cette officialité. Cette loi pourrait réduire à néant le principe affirmé. On ignore quand-est-ce-que cette loi organique verra le jour. On l’attend toujours, presque trois ans après la constitutionnalisation.
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Légère différences…
Qu’est-ce-que cet article 5 de la constitution marocaine apporte de nouveau et de particulier par rapport à ce qui existe dans d’autres Etats d’Afrique du nord ? Dans la constitution algérienne, on peut lire dans l’article 3 : « L’Arabe est la langue nationale et officielle« . Art 3 bis : « Tamazight est également langue nationale. L’Etat œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire nationale « .
Pour sa part, la constitution tunisienne promulguée le 17 janvier 2014 est très claire. Dès son premier article, elle affirme ceci : « La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’Islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime. Il n’est pas permis d’amender cet article« .Concernant la notion du « patrimoine commun », ce même principe est également exprimé dans la constitution algérienne (article 3 bis) : « Il est la langue de tous les Algériens« .
Un article intéressant figure aussi dans le préambule de la constitution algérienne : « L’Algérie est terre d’islam, partie intégrante du Grand Maghreb arabe, terre arabe, pays méditerranéen et africain… »
On remarque que le socle idéologique des trois Etats est le même : l’arabo-islamisme, une idéologie toxique et génocidaire.

Exploitation politique.

Le seul à tirer profit de ce mensonge de la constitutionnalisation est l’Etat marocain, et ce n’est surtout pas l’Amazighité. Cette reconnaissance tronquée est bénéfique à plus d’un titre à la monarchie qui en tire profit pour redorer son blason et ancrer sa légitimité. Elle se présente désormais comme une force favorable à l’amazighité, un bouclier protégeant les Imazighen face à des formations politiques arabo-islamistes hostiles à tout ce qui est amazigh. Cette reconnaissance, pour rappel, a été exigée par Mohamed VI alors que ces mêmes formations s’opposaient à toute reconnaissance. Certaines associations et acteurs du Mouvement amazigh ont mordu à l’hameçon. Ils ont applaudi et tiré aussi profit de la situation par ce qu’ils avaient été largement récompensés.
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Depuis cette « constitutionalisation », Rabat est devenue la destination des tous les « berbéristes » de l’Afrique du nord et même de la diaspora. On y vient pour se « ressourcer », visiter les nouveaux locaux de l’Ircam et faire des emplettes en livres en Tifinagh édités par l’Ircam et que ce dernier offre gracieusement, faute de pouvoir les vendre. La monarchie tend même à vendre son modèle de gestion de la question amazighe à d’autres pays comme la Libye. On a vu les Libyens adopter précipitamment Tifinagh-Ircam sans qu’aucun débat ne soit provoqué localement pour décider de la graphie à choisir. Cette graphie, imposée politiquement par Mohamed VI lui-même, est légitimée par sa reconnaissance officielle. Profitant de cette « ouverture sur l’amazighité », Rabat se permet même d’intervenir dans des dossiers touchant en premier lieu Imazighen, comme on l’a vu avec le MNLA, et à donner des leçons à d’autres Etats.

Sur terrain, rien de nouveau !

La constitutionnalisation et la communication déployée depuis trois ans par l’Etat à travers ses médias, l’Ircam et les associations qui lui sont affiliées et subventionnées ont apporté leurs fruits. Le message est simple : « Tamazight est officielle grâce au roi ». Elle est enseignée. Imazighen ont une télévision. Des masters ont été ouverts dans les universités. La culture amazighe est reconnue. Bref : Tout va bien. buxus1

Mais sur le terrain, tout cela n’est que mensonge. Tamazight n’est pas officielle. Aucune loi réglementaire définissant « le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue » n’a vu le jour jusqu’à maintenant. La situation de l’enseignement de cette langue est catastrophique. Il est en déclin. Tamazight n’est que folklore à la télé. Elle peine à trouver son chemin dans les médias, les administrations publiques et les tribunaux. Des prénoms amazighs sont toujours interdits. Les Imazighen souffrent de l’apartheid dans leur pays. Ils sont colonisés. Leurs terres sont volés et distribuées aux commis de l’Etat. Et ce n’est pas la constitutionnalisation de leur langue, ni sa reconnaissance officielle, ni l’Ircam qui les libérera de cette situation. Le mal est plus profond. son remède doit être radical.Ircam

A. Azergui

Attention, recensement piégé !

Le formulaire de « recensement » de la population au Maroc est absurde. Ce document, digne d’un fichier de la Gestapo, nous renseigne sur les contradictions de l’Etat marocain, surtout lorsqu’il s’agit de l’amazighité. Nous allons nous limiter dans cet article à ce volet. Cela nous renseigne également sur les véritables intentions de la monarchie alaouite quant à son projet de « prise en charge de Tamazight ».

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Dialectes !

Dans le volet de la page 2 de ce document relatif aux « langues locales utilisées », le recensé aura le choix entre « le dialectal marocain, Tarifit, Tachelhiyt, Tamazight et Hassania ». Il est à remarquer d’emblée que l’arabe classique, la première langue officielle est absente. La raison est simple : c’est une langue morte que personne n’utilise dans sa vie quotidienne. Tamazight, la deuxième langue officielle du pays depuis 2011 est aussi absente. Celle-ci est présentée sous forme de parlers locaux tout comme la hassania parlée dans le Sahara occidental et la darija, un parler foncièrement amazigh, qui est un mélange de plusieurs langues dont tamazight, l’arabe, le français et l’espagnol.

Revenons à la réalité. Si personne ne parle l’arabe classique, ce que le gouvernement reconnaît implicitement à travers ce document, pourquoi cette langue étrangère et artificielle est-elle officielle ? Pourquoi l’utilise-t-on encore dans les médias et les administrations au détriment des vrais langues nationales, pratiquées parles populations ? Pourquoi maintenir ce cadavre en vie ? Pourquoi l’imposer aux populations ? Pourquoi continue-t-on de présenter tamazight, langue officielle dans la constitution marocaine, comme un ensemble de simples dialectes locaux ? Pourquoi l’hébreu et l’espagnole qui sont aussi pratiqués sont absents ? Pourquoi le français, la vraie langue officielle et officieuse de l’Etat marocain est absent ? Toutes ces langues ne font-elles pas aussi partie de notre patrimoine linguistique ?

Tifinagh, un piège !

Dans une deuxième rubrique consacrée toujours aux langues, on demande au recensés s’ils maîtrisent la lecture et l’écriture des graphies des langues « parlées et écrites ». Cette fois-ci, il lui est donné le choix entre l’arabe, tamazight, l’espagnol, le français et l’anglais. Mais sous le mot « amazigh » est noté « tifinagh ». Pourquoi le tifinagh ? Pourquoi a-t-on omis de mentionner les autres modes de notation de tamazight pourtant largement répandus, comme le latin ? Cette mention n’a rien d’innocent. D’abord, la graphie tifinagh a été officialisée il y a une dizaine d’années sous pression de la monarchie. L’enseignement de tamazight connait un certain recul et que ces pseudo tifinagh que l’Ircam (Institut royal de la culture amazighe) à créé sont loin de faire l’unanimité. La plupart des chercheurs de cet institut écrivent toujours en caractères latins ; ils sont sans doute conscients qu’ils ne seront jamais lus dans leur pseudo tifinagh. Les autorités marocaines pourraient, en se basant sur les résultats de ce recensement, imposer cette fois-ci l’utilisation de la graphie aramienne (dite arabe) pour la notation de tamazight. Cette revendication a émergé au cours des dernières années, notamment dans les milieux islamistes et panarabistes.

Tous fichés ?

Une autre question qui se pose, vu le nombre impressionnant d’informations qui seront collectées lors de ce « recensement », est, bien sûr, celle de la sécurité de ces données personnelles. L’Etat marocain ne dispose d’aucun organisme, à l’image de l’institution française CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés), pour protéger ces données et y limiter l’accès. Les seuls vrais bénéficiaires de ce « recensement » sont les services de renseignement marocains. Toutes ces informations permettront ainsi à la monarchie de mieux connaitre et de mieux contrôler la population. C’est pour toutes ces raisons qu’il faut boycotter cette opération.

A. Azergui

Rif : Les Berbères face aux barbares !

Au Maroc, le respect des droits humains n’est qu’une chimère, un horrible mensonge. Deux malheureux événements fin du mois de mai 2014 dans le Rif viennent nous rappeler que la situation dans cette région, maudite par le régime alaouite, est loin d’être « normalisée ». La répression y est systématique et le régime n’arrive toujours pas à pardonner aux « sauvages » du Rif [1] leur résistance et leur ténacité perçus comme un affront. Le Rif a payé très cher le prix de sa singularité et de son combat pour son indépendance au cours des années 1920. La répression sauvage qui s’était abattue sur la région au cours des années 1958, 1959 et 1984 restera à jamais dans les esprits. Ce qui se passe dans le Rif n’est, désormais, qu’une continuité.

Mort sous la torture

Au Maroc des Alaouites, la police torture comme elle respire. Le 27 mai 2014, la police marocaine a arrêté puis torturé à mort, à l’intérieur du commissariat de Biya (Houceima), Karim Lachqer (photo), un militant syndicaliste rifain. Le jeune homme a été arrêté lors d’un contrôle routier vers 3 h du matin à l’entrée de la ville. Tué, sa dépouille a été transportée par la police à l’hôpital de la ville. Elle a, par la suite, tenté d’exercer des pressions sur les médecins pour signer un certificat de décès pré-établi. Ce document attesterait que Karim Lachqer était mort après son arrivée à l’hôpital. Les médecins ont refusé de signer l’acte de décès fourni par la police. Biya1

Le même jour, la Direction générale de la sécurité nationale (DGSN) a rendu public un communiqué laconique par lequel elle explique que la victime a été arrêtée lors d’un contrôle de routine à l’entrée de la ville, à bord d’un véhicule où se trouvaient également trois personnes qui étaient toutes « ivres ». D’après ce communiqué, la victime, qui voulait s’échapper au contrôle de la police a ouvert la porte du véhicule et a pris la fuite. C’est lors de sa fuite qu’il a trébuché. En tombant, il s’était cogné la tête sur un objet contondant. Arrêté par la suite, il a été transféré au commissariat de police où il a été identifié avant d’être transporté par ambulance à l’hôpital où la victime est décédée alors qu’il était dans le coma.
Loin de calmer la situation, ce communiqué soulèvera l’indignation des associations locales, des amis et de la famille de la victime qui dénoncent, tous, cette version des faits qu’ils qualifient de mensongère.

Autopsie accablante

La dépouille du défunt a été, par la suite, transportée dans un hôpital à Casablanca pour une autopsie poussée afin de déterminer exactement les circonstances du décès. Le rapport du médecin légiste qui a procédé à l’autopsie est sans appel. « Le décès est survenu suite à une hémorragie interne provoquée par la torture ». Le jeune militant a trouvé la mort à 4h15, une heure avant son arrivée à l’hôpital, en provenance du commissariat de police. Le rapport mentionne également que les traces des coups constatés sur le corps de la victime sont causées en partie par les coups et blessures commis par la police.

La mort de Karim Lachqer vient confirmer l’existence de la torture dans les commissariats de police. Cette pratique a été dénoncée récemment par des ONGs des droits humains.

Arrestation

Biya2Une journée avant cet événement tragique, un militant du Mouvement amazigh, Samir EL Mourabit, a été arrêté par la police , toujours à Houceima, dans le Rif. Fondateur de l’Association Timmuzgha et premier secrétaire du Syndicat des commerçants de Biya, il a été arrêté suite à une supposée plainte déposée par un agent des forces auxiliaires (Moukhazni) qui l’accuse d’avoir « proféré des insultes à l’encontre d’un agent public dans l’exercice de ses fonctions ». En signe de solidarité avec ce militant, les commerçants ont déclenché une grève dans toute la ville. Ils demandent sa libération immédiate.

Le jeudi 29 mai 2014, Samir Elmourabit a été condamné par le tribunal de Biya à deux mois de prison avec sursis et à une amande de 5 000 dhs.

Un goût du « déjà vu ».

Cadavres-HoceimaLa mort sous la torture dans les locaux de la police est courante à Biya où la police agit comme en territoire conquis. Le 20 février 2011, cinq corps calcinés ont été retrouvés dans une agence incendiée de la Banque populaire de cette ville. Le lendemain, le ministre de l’intérieur de l’époque, Taïeb Chekaoui, avait affirmé lors d’une conférence de presse que les dépouilles étaient celles de malfrats qui tentaient de dévaliser l’agence bancaire. Ils ont été pris au piège d’un incendie criminel causé par des manifestants qui protestaient contre la monarchie. Cette version a été contestée par les familles des victimes et par les associations des droits humains. A ce jour, le mystère des cinq cadavres de Biya n’a jamais été élucidé. L’enquête a été classée sans suites.

Un an après cette découverte macabre, une source policière de la ville de Biya a apporté un nouvel éclairage sur cette affaire. Selon un témoin, les victimes auraient été tuées sous la torture par les forces de la répression pour avoir manifesté le 20 février 2011 contre le régime. Les assassinats ont été « maquillés » en victimes d’incendie.

Les membres des familles appelés pour identifier leurs proches affirment que les pieds et les crânes des victimes étaient fracturés. Le procureur de la ville a refusé de livrer aux familles les documents de l’autopsie. Il a également menacé les familles de poursuites lorsqu’elles ont demandé de visionner l’enregistrement des caméras de surveillance de la banque et l’ouverture d’une enquête sérieuse sur ce crime.

Ces malheureux événements viennent nous rappeler le vrai visage de la monarchie marocaine et de ses forces de répression. Ils nous rappellent aussi l’humiliation et le mépris que subissent Imazighen sur leur propre Terre.

A. Azergui

Notes

[1] Hassan II avait traité les Amazighs rifains, dans un discours après les émeutes de 1984, d’ « apaches », les mettant en garde contre sa colère.