Hha Oudadess : Le mathématicien, le militant et le poète

Mohamed Oudadess, qui avait choisi un pseudo amazigh Hha Oudadess, est né à Asefla (près de Goulmima) le 30 décembre 1947, décédé jeudi 05 Décembre à Rabat à l’âge de 73 ans. Jamais une mort ne m’a marqué autant car il incarnait l’amazighité et son combat pour la survie.

Originaire des Ait Atta du Dadess, sa famille s’installe à Azrou au Moyen Atlas. C’est là que Hha a fait ses études jusqu’au bac (sciences expérimentales) obtenu au prestigieux Lycée Tarik Ibn Ziyad en 1965. Après deux ans en tant qu’instituteur, il est admis à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) de Rabat pour en sortir professeur de deuxième cycle (maths) au Lycée des Orangers puis au Centre Pédagogique Régional (CPR) à Rabat. Il prépare une thèse de troisième cycle en mathématiques à la Faculté des sciences de la même ville, suivi d’un Ph.D en mathématiques pures (fondamentales) à Montréal. Il est professeur encadreur à à l’Ecole Normale Supérieure de Rabat. Quand en 2005 il prend sa retraite, Hha Oudadess continue ses activités de chercheur jusqu’à sa mort. Il se consacre aussi à l’écriture et aux activités militantes au sein du Mouvement Amazigh. Il laisse une œuvre constituée de plusieurs livres en français et tamazight (langue berbère) sa langue maternelle qu’il aimait plus que tout.

Hha le mathématicien :

Professeur encadreur à l’Ecole Normale Supérieure de Rabat où il a joué un rôle de premier plan dans l’encadrement des enseignants et la recherche en mathématiques au sein d’une celle de recherche, Hha Oudadess était estimé et respecté en tant que qu’éminent mathématicien, mais aussi en tant qu’homme simple et intègre. Il était également membre d’une cellule internationale de recherche en mathématiques aux côtés de sommités mondiales comme son ami grec Tassos. Il a participé à plusieurs colloques et rencontres internationaux, publié des dizaines d’articles sur l’histoire et l’épistémologie de cette science et participé à la publication de plusieurs livres dans la discipline.

Hha le militant convaincu :

J’ai connu Mohamed Oudadess dans les années quatre vingt à travers ses divers écrits dans plusieurs journaux et revues, puis de visu à Rabat et ailleurs à l’occasion des activités du Mouvement Amazigh dont il était l’un des premiers promoteurs et piliers comme Mohamed Chafik, Oussaden, Ali Azayko, Moha Abehri, Mohamed Boudhan, Brahim Akhyat, Mohamed Mounib et d’autres.

A l’époque, l’Etat marocain se concevait encore en seuls termes d’arabo-islamité et ne reconnaissait pas l’évidence amazighe (berbère). La culture, la langue, l’histoire des imazighen n’étaient pas seulement niées par la culture dominante, mais méprisées et exclues de toutes les institutions publiques et privées du royaume. Pour l’idéologie dominante issue de ce qu’on appelle « le Mouvement National »et les élites qui lui servaient de relais, l’amazighité n’était pas seulement du folklore juste bon à amuser les touristes, mais constituait une menace pour l’unité nationale, pour l’unité du mythique « monde arabe ». Depuis « l’indépendance », une propagande bien orchestrée à travers l’école, les médias, l’administration et les mosquées tentait de justifier, de légitimer ce qu’on peut appeler aujourd’hui un « culturocide » patent. Le Mouvement Amazigh est né comme réaction à ce déni de reconnaissance et à cette exclusion de l’amazighité sur la patrie de ses ancêtres.

Pour tout amazigh conscient de la valeur de sa propre amazighité, cette situation était on intolérable, car à bien des égards, elle ressemblait à un apartheid de fait. Les coups d’Etat militaires fomentés contre Hassan II dans les années soixante dix, attribué aux imazighen, ont ouvert une chasse aux sorcières qui a fait beaucoup de victimes : parler des droits de l’amazighité et des imazighens était considéré comme un complot.

Le tabou amazigh provoque une grave rupture anthropologique : une grande partie des imazighen darijisés en sont arrivés à mépriser leurs propres langue et culture. La pauvreté et l’ignorance aidant, les descendants de Massinissa- le premier à affirmer « l’Afrique aux africains »-, de Moha Ouhammou, de Aâssou Oubaslam, de Abedelkrim… mettent leur propre existence et devenir en péril. La darijisation-faussement appelée arabisation-est vite érigée en preuve d’arabité par les adversaires de l’amazighité. La propagande anti-amazighe érigée en système a amené des générations entières, faussement informées sur leurs origines et sur leur histoire, à se dire arabes et à défendre les causes du Proche Orient alors que leurs parents sont encore monolingues amazighs. Cet embrigadement, cet endoctrinement arabo-islamiste des enfants dès leurs premières années d’école, visait à couler l’esprit des jeunes générations dans le moule de la pensée unique. Il a produit le mépris de soi et la haine de l’autre.

Ayant pris la mesure du danger que représentait une telle politique pour la continuité culturelle et identitaire de notre pays, les premiers précurseurs du Mouvement Amazigh dont Hha Oudadess ont consacré leur vie à la réflexion, à la recherche et à l’action militante, dans le but de contribuer à contrecarrer le mensonge et la démagogie par l’émergence d’une pensée raisonnable et objective, une pensée qui permettrait aux marocains de renouer avec leurs vraies racines identitaires amazighes.

Ainsi, Hha Oudadess sera de ceux qui démystifient la posture idéologique de d’aliénation culturelle planifiée par les théologiens arabo-islamistes. On ne peut aller vers l’autre qu’en étant soi-même, comme on ne peut aller vers l’universel qu’à partir de sa propre spécificité. Et comme la spécificité de la personnalité marocaine (et maghrébine) provient de l’invariant culturel vieux de plus de 9000 ans, avec tous les apports antéislamiques comme la judaïté ou l’africanité, Hha Oudadess va y puiser force et sagesse. Il était devenu spécialiste de la langue amazighe au point de publier avec son ami Lahsen Oulhaj un dictionnaire du lexique amazigh moderne, afin de permettre à la langue amazighe de s’inscrire dans la modernité.

C’est dans ce contexte que je découvris en Hha Oudadess un militant qui partageait ce qui consumait mon âme d’amazigh révolté depuis l’école primaire où les maîtres n’hésitaient point à ridiculiser notre accent amazigh et notre méconnaissance de la « supérieure » langue arabe, langue de la « meilleure religion » et du paradis. Je fus tout de suite frappé par le calme, la simplicité mais aussi par l’esprit d’analyse et de méthode de l’homme. Je découvris en lui un engagement sans limite pour la cause amazighe, engagement qui l’a amené à refuser toute concession au sujet des droits naturels de l’amazighité sur son propre sol, à dénoncer toute compromission avec le pouvoir makhzenien et ses alliés. A la répression, à la démagogie du pouvoir, aux ténèbres de l’ignorance, du mensonge d’une historiographie de pacotille, comme ses amis Ali Azayko, Mohamed Chafik, Moha Abehri, Boudhan et d’autres, Hha Oudadess opposera la force tranquille de l’intelligence, du droit, du savoir, l’esprit des lumières, de la vérité historique et anthropologique : l’amazighité en tant que creuset de notre identité ne saurait être noyée dans l’arabo-islamisme ou une modernité mal digérée.

De rencontre en rencontre, nos relations vont devenir de plus en plus fréquentes et étroites. Hha Oudadess était de tous les combats. Il est présent à toutes les étapes cruciales du Mouvement Amazigh(MA). Membre créateur de l’Association Assid à Méknès après avoir été membre actif de la revue Tifawt, il est l’un des premiers signataires du Manifeste Amazigh en 2000. Il refusa de devenir membre du Conseil d’Administration de l’IRCAM dont il dénonçait la dérive surtout après le départ de Mohamed Chafik du Rectorat.Il assiste au Congrès Mondial Amazigh à plusieurs reprises, notamment celui de Méknès et de Djerba en Tunisie en 2011.

En 2005, il est parmi les premiers fondateurs d’Option Amazighe avec les sept membres démissionnaires du Conseil d’Administration de l’IRCAM (Abdelmalek Oussaden, Ali Bougrine, Ali Khadaoui, Hassan Banhakeia, Mimoun Ighraz, Mohamed Boudhan, Mohamed Ajajaa). C’est à partir de ce moment que nos chemins vont devenir un. Toujours ensemble, nous sillonnâmes le pays pour défendre la cause qui nous unissait et promouvoir la poésie amazighe.

Nos rencontres étaient toujours sous le signe de la l’amazighité, reléguée au rang d’une culture minorée, dévalorisée par une culture exogène, pour la première fois de son histoire, sur son propre territoire.

C’est ainsi qu’il va devenir l’infatigable militant calme et discipliné contre les utopies du siècle, notamment contre le messianisme intégriste arabo-islamiste, qui a fini par vomir à la face du monde entier, ses perversions les plus abjectes. La prise de conscience d’une identité amazighe refoulée, occupent une place centrale dans son parcours.

La pensée dogmatique lui répugnait. Rien ne pouvait le mettre en colère que de voir la langue amazighe et les arts correspondants menacés de disparition.

Hha Oudadess, contrairement à beaucoup de militants, a mis ses principes et son engagement en pratique quotidienne. Avec ses trois filles auxquelles il a choisi les noms de Titrit, Aslal et Mamlal, avec ses amis, il ne parlait que tamazight. Il travaillait toujours au son des chanteurs et poètes amazighs dont beaucoup étaient ses amis…Dans un article bien documenté et argumenté, il dénonce l’académisme au rabais où l’idéologie a remplacé la démarche et la preuve scientifiques dans les universités, ce qui paralyse la pensée et l’imaginaire maghrébins, truffés de mensonges et de perfidies, et qui ont transformé le pays en un immense gâchis. A Rabat, sa maison était devenue un lieu de rencontre pour une partie des militants amazighs de toutes les régions.

A l’autre bout du Maroc inutile, à Aghbala, son frère le Dr Ahmed Oudadess, médecin, est aussi un militant de la même trempe que son frère Hha. Il est aussi de tous les combats et sa maison à Azagharfar a vu défiler la crème du Mouvement Amazigh : militants, chercheurs,  artistes et écrivains nationaux comme Abehri,Ali Azayko, Boudhan, Mounib, Mustapha Qaddery, Lhoucine Ait Bahcine, Mohamed Mounib, Oussaden, Ajaajaa, ggori, Ighraz, Hassana Boulhfa, Laure Moralli, Luis Arias Manzo, Tassos, Flora, Jean Louis Devatine, entre autres, sont tous passés par Azagharfar.

Hha Oudadess le poète :

Si le militantisme amazigh nous a rapprochés, la poésie nous a unis dans le même amour du verbe amazigh. Hha était Consul des Poètes de Tamazgha (Maroc) auprès de l’organisation Poètes du Monde.

Rien n’échappait à l’œil attentif de Hha  le poète. Il notait tout le temps le moindre ver qui se présentait à lui. Il a composé des vers merveilleux, recueilli la poésie amazighe orale. La poésie permet la domestication de la révolte, celle-ci vous consume quotidiennement sans résultat autre que celui qui fait de vous la victime idéale des charlatans de toutes sortes ou à vous faire basculer dans le terrorisme ou la débauche.

Comme Chafik, comme Azayko, comme Abehri, comme Mammeri, il a très tôt compris que l’arme des temps modernes est le savoir. A travers ses écrits, où la rébellion liée à la douleur est à peine voilée, il a pu transformer la révolte stérile en un engagement intellectuel, long et patient. Imperturbablement, il a contribué à la remise en question d’un processus voulu irréversible depuis l’indépendance : la désamazighisation du Maroc comme prix à payer pour une unité mythique avec un Proche-Orient qui a été incrusté dans les esprits et les cœurs de générations entières par des siècles d’une propagande qui n’avait d’autres objectifs que de cacher une vérité : à savoir que le Maroc-comme toute l’Afrique du Nord et le Sahel sont amazighs historiquement et anthropologiquement parlant.

Il écrit des dizaines d’articles pour dénoncer les intellectuels partisans du moment, la spéculation idéologique, et la supercherie : ce n’est pas au nom de l’unité nationale qu’on invoque la nécessité de la disparition de tamazight, mais bel et bien pour défendre des intérêts et atteindre d’autres objectifs que l’on se sert de l’unité arabe, de l’islam, de l’école et des média!

Le tabou amazigh est brisé dans une approche où le souci de l’objectivité est constant. La démarche est un réquisitoire contre la simplification de l’histoire, contre le mensonge et la perfidie. Comme en écho à Azayko et à Chafik, Hha Oudadess fait feu sur les quartiers généraux de la pensée unique et crie haut et fort qu’imazighen n’acceptent plus qu’on écrive leur histoire à leur place, en leur présence ; n’acceptent plus qu’on parle à leur place, en leur présence ; n’acceptent plus qu’on les traite en étrangers dans leur propre pays, en leur présence.

Progressivement, Hha Oudadess s’impose comme le militant exemplaire, désintéressé de tout sauf de l’objectif vers lequel ont convergé toutes les forces du Mouvement Amazigh. Il est devenu le symbole du militant dévoué, constant, loyal et fidèle à une cause combattue par l’Etat   et ses institutions.

Ses écrits inscrits dans le combat amazigh fait sauter la cloison des convenances et des certitudes quant à la véracité des thèses de ceux qui ont conçu un projet de société sur l’exclusion de la langue et de la culture amazighes, pourtant matrices des valeureux combattants de la résistance armée pour la liberté et l’indépendance depuis Carthage, les romains, les arabes et la pénétration européenne.

Hha Oudadess forçait le respect et l’admiration par son intégrité, son esprit méthodique, sa simplicité et son engagement total pour la cause amazighe. Il aura assisté de son vivant à l’officialisation de la langue amazighe dans la constitution de 2011.

Mais-il y a toujours des « mais » quand il s’agit de l’amazighité du Maroc- cette officialisation est soumise à condition : la promulgation de lois organiques…qui ne sont intervenue qu’en 2019 et dont la mise en pratique est toujours en hypothèque. Autrement dit, depuis le discours d’Ajdir, 18 ans sont passés…et l’amazighité doit encore et encore combattre pour sa propre survie.

Dans la poésie de Hha Oudadess, les mots sont des chiffres… mais ce sont des chiffres chargés de sens…Alors il prend le plus grand soin dans le choix des mots utilisés dans ses poèmes. Ses vers sont en général courts, percutants, les images choisies sont claires comme des photographies… Ses sentiments sont tus pour laisser parler les mots. Toujours sous l’emprise du relativisme scientifique, il se méfie de toutes les idées reçues, de toutes les affirmations non étayées et soutenues par des preuves tangibles.

Sa poèmes portent l’emprunte des lieux où elle a été conçue : (Itto, Agadir, Fes, Numidia, Rif, Tunis, Djerba, Urtan, Aghbala, Méknès, Tazizawt, Carthages, Libya… Azrou, Rabat, Montréal, Mexique, Brésil, Grèce…Mais aussi Azagharfar…

Là où il est passé, Hha a immortalisé le lieu par un poème, un haiko… comme il n’a jamais oublié ses amis et les militants qui l’ont marqué. Les personnages qui ont beaucoup donné à tamazight surgissent du lot : Chafik, Boudhan, Ali Azayko, Abdelmalek Oussaden, Moha Ouhammou azayi, Mohamed Mounib, Moha Abehri, Loudaoui, mais aussi Moha Oulhoussain Achibane(le Maestro), Moha Oulbaz…

Dans son dernier recueil, « AWAL N WUL », paru en 2019, la langue est pure, respire une liberté sans borne. Toujours courts, les vers sont d’une intensité ! Réflexions, questionnements existentiels y côtoient des émerveillements devant la beauté de la nature…

Dans « tarezzift i Azayku, il écrit :

«  A tagwmat Azayku !

…ktiv lli g ax tennit

« Tafransist, awdnettat d awal

Immim usefru nna tesekit.

Macnn, a amexlaw

Mani mayc ;

Tamazivt, is tettut… »

« Mon frère Azayko

Je me rappelle quand tu m’as dit

Le français c’est aussi une langue

Il est succulant le poème que tu as construit

Mais idiot

Tamazight, as-tu oublié ? »(traduction de l’auteur) ;

Azayko occupe une place importante dans la poésie de Hha Oudadess. C’est un hommage constant à celui qui fut le premier prisonnier politique du Mouvement Amazigh , juste parce qu’il avait écrit dans une revue que « la culture amazighe est une culture à part entière comme la culture l’arabe ou française … »

Œuvre connue de Hha Oudadess :

-Distribution Théory And Application (avec Abdallah Elkinani)

-Lexique Amazigh Moderne (avec Lahcen Oulahj)

-Isfrades

-Haikus d’un Amazigh

-Tiwngimin (pensées éparses)

-Awal N Wul

A paraître : Imdyazanen

Par : Ali Khadaoui

 

 

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