MASIN FERKAL : Dans le pays amazigh je n’ai pas vu la guerre !


Nous avons rencontré Masin FERKAL, président de l’ONG Tamazgha (Paris), qui s’était rendu récemment à Zouara en Libye. Il a répondu à nos questions.


Neoculture amazighe : Vous vous êtes rendus récemment à Zouara (en Libye), comment pourriez-vous décrire la situation sur place surtout sur le plan sécuritaire. On entend souvent dire dans les médias que la Libye est en guerre.

Masin Ferkal : A At-Willul, comme ailleurs dans le pays amazigh en Libye, la situation est plutôt celle d’un pays qui vit normalement. Les citoyens vaquent à leurs occupations quotidiennes : ils vont au travail, ils font leurs courses dans les magasins ou dans les marchés, les enfants vont à l’école, les hommes discutent dans les cafés, les restaurants sont ouverts et accueillent du monde, les voitures circulent en toute sécurité même tard dans la nuit, y en a qui font du sport, d’autres font la fête,… Une situation somme toute ordinaire.
Il est vrai que l’on parle beaucoup de la Libye comme étant un pays en guerre, mais dans le pays amazigh je n’ai pas vu la guerre. Durant tout mon séjour dans la région d’At-Willul, je n’ai pas vu l’ombre d’une arme dans les rues. Il faut dire que cela est dû aussi au fait que les Amazighs assurent leur propre sécurité et défendent leur territoire. Les lieux de conflits entre les deux camps qui se font la guerre en Libye restent loin des régions amazighes.



Il paraît que ce territoire est complètement géré par les Amazighs, loins de l’influence des deux gouvernements rivaux en place. Qu’en est-il de la situation sur le terrain ?

Effectivement, comme je le disais plus haut, les Amazighs assurent eux-mêmes la sécurité de leur territoire qu’ils gèrent en effet. Les deux clans qui se font la guerre en Libye, notamment depuis avril 2019, à savoir le Gouvernement d’entente nationale, présidé par Fayez El-Sarraj, reconu par les Nations unies, et Khalifa Haftar, qui contrôle une bonne partie de l’est de la Libye décidé à prendre le pouvoir à Tripoli par la force, n’ont aucun pouvoir sur le territoire amazigh dans la mesure où les forces armées qui contrôlent ce territoire sont issues des Amazighs eux-mêmes. Il faut rappeler que suite à la chute du régime de Kadhafi en 2011, les Amazighs n’avaient pas déposé les armes et ont continué à assurer eux-mêmes le contrôle de leur territoire. Ce sont eux également qui contrôlent la frontière avec la Tunisie. Sur le plan administratif, les autorités locales, notamment les municipalités, sont naturellement gérées par les Amazighs même si structurellement ces institutions sont liées aux autorités du gouvernement central.
Il convient également de signaler que les Amazighs sont en désaccord profond avec les autorités libyennes et ce depuis la chute du régime de Kadhafi. Les Amazighs refusent de reconnaître des autorités et institutions qui refusent de reconnaître l’Amazighité de la Libye et ne veulent en aucun cas négocier ce droit fondamental.



Quelle est la place de la langue amazighe dans cette région ? Est-elle enseignée ?

La langue amazighe est tout simplement chez elle dans cette région. C’est la langue d’expression naturelle dans ce pays et c’est une langue qui est visible partout. Sur les frontons des bâtiments officiels, sur les documents officiels, sur les murs, sur les devantures de nombre de magasins, etc. Bien entendu, la langue amazighe est enseignée à l’école et ce depuis 2011. Les Amazighs ont pris une décision unilatérale de l’enseigner et n’ont pas attendu une quelconque reconnaissance des autorités étatiques. Et depuis 2014, un département de langue amazighe est ouvert à la Faculté de Zouara. Sur décision du gouvernement libyen.

Il paraît que le mouvement amazigh est ancré dans cette région qui se distinguerait par sa stabilité. Cette région est-elle auto-gérée ? Quels liens entretient-elle avec le gouvernement de Tripoli ?

Oui, on peut dire que les régions amazighes sont auto-gérées dans la mesure où la gestion des affaires de la Cité est assurée par des Amazighs, y compris la sécurité. En revanche, l’administration et les institutions dépendent de l’administration et des institutions de l’Etat libyen. Financièrement, elles ne sont pas indépendantes. A titre d’exemple, les salaires des fonctionnaires sont assurés par l’Etat central. En d’autres termes, le rapport de forces fait que les Amazighs imposent nombre de choses sur leur territoire.

Quels liens entretient-ils également avec les Touaregs ?

Il y a, bien entendu, des liens entre les Amazighs du nord et les Amazighs de Tinéré, mais il faut dire qu’ils sont fragiles. Pour l’instant, au-delà du sentiment d’appartenance à la même famille amazighe, les deux composantes n’ont pas su bâtir un projet commun. Déjà que même dans le projet constitutionnel du nouvel Etat libyen et dans la terminologie « institutionnel » reprise, par ailleurs, sur le plan international, il est toujours question d’« Amazighs » et de « Touaregs », comme si les « Touaregs » n’étaient pas des Amazighs !
Beaucoup de choses restent donc à faire entre Amazighs du nord (At-Willul et Adrar n Infusen) et ceux du sud (Touaregs de Ténéré). Il convient également de signaler la ville de Ghadamès où vivent des Amazighs. Avec ces derniers des liens existent mais restent timides et, comme pour les Touaregs, il y a pour le moment absence de projet commun.
En effet, les Amazighs de Libye ont tout intérêt à se coordonner et à bâtir un projet commun pour constituer un bloc en mesure de faire face aux forces hostiles à l’Amazighité de la Libye.

Que faudra-t-il faire à votre avis pour soutenir les Amazighs de Libye ?

Il faut déjà y aller pour visiter le pays et le connaître et se rendre compte de la réalité de la situation. Il faudra également tisse des liens avec les Amazighs libyens.
Ceux qui le souhaitent peuvent s’y installer pour y travailler, y vivre et participer au développement du pays.
Une chose est sûre ; le pays amazigh en Libye est un espace ouvert à l’ensemble des Amazighs qui veulent s’y rendre pour participer à son développement, à sa protection et à sa défense. Nos frères amazighs de Libye l’ont pratiquement libéré, à l’ensemble des Amazighs de contribuer à le défendre et à ne pas compromettre cette liberté chèrement acquise. A l’ensemble des Amazighs d’œuvrer pour conforter les forces amazighes qui défendent aujourd’hui ce territoire. A ce propos, Chabane Slimani, originaire de Kabylie, tombé au champ d’honneur, armes à la main, en défendant le territoire d’At-Willul est un exemple de cette nécessaire mobilisation de l’ensemble des Amazighs pour la défense des territoires amazighs libérés en Libye.
Il conviendrait également d’encourager les échanges culturels avec les Amazighs de Libye. Il est important que des acteurs culturels se rendent dans ce territoire pour s’y produire et pour partager leur savoir et art avec les Amazighs de Libye. Sur le plan universitaire et scientifique également, beaucoup de choses pourron être faites.

N.B : Les photos qui illustrent cet entretien ont été prises par Masin Ferkal.

Entretien réalisé par : Aksil Azergui

 

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