YALLA SEDDIKI : Lounès Matoub un poète en avance …

Docteur en Lettres Modernes (Université de la Sorbonne-Paris 4), Yalla Seddiki a longtemps travaillé avec le poète sur les traductions des textes de plusieurs de ses CD comme Communion avec la Patrie en 1994 ; Tighri n yemma en 1995, et aussi sur la réédition en cd de l’album A ttwalligh en 1997 et le livret du disque Lettres ouverte aux… en 1998. Il a également travaillé sur le livre de Lounès Matoub, Mon nom est combat (Paris, La Découverte, 2003) dont il est le traducteur et le préfacier. Il a également coordonné un dossier de 80 pages consacré à Lounès Matoub dans la revue Altermed. Nous l’avons rencontré à Paris à l’occasion de la 18e commémoration de l’assassinat de Lounès Matoub. Entretien :

Vous avez traduit plusieurs dizaines de poèmes de Matoub Lounès et publié « Mon nom est combat ». Pourquoi ce choix de Matoub Lounès ?

Yalla Seddiki :D’abord, il faut préciser que l’ouvrage que tu cites, si je l’ai publié, est, d’une certaine façon, une œuvre posthume de Lounès Matoub. À l’exception de quatre inédits généreusement offerts par Nadia Matoub, les poèmes à traduire furent choisis par Lounès Matoub et moi à la fin de l’hiver 1996. C’est ensemble que devions travailler sur les traductions. Nous avons pris date pour septembre 1998, mais il est assassiné les armes à la main le 25 juin 1998. Ai-je choisi Lounès Matoub ? Nous nous sommes choisis l’un l’autre. J’avais l’admiration la plus vive pour cet artiste depuis mon plus jeune âge. J’avais huit ou neuf ans lorsque sa première cassette fut éditée. Je ne comprenais sans doute pas le contenu de ses textes, mais j’étais fasciné par l’étrangeté de certaines images poétiques, la beauté des mélodies comme Attan Attan Daawessu, A ttwalliγ, a ttwalliγ, Annaγ iy iga ṛṛay-iw, etc. ; la voix enragée du jeune Lounès dans Ay izem, après la douceur de l’introduction interprétée par Idir. En 1991, je le rencontre par hasard dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Je discute quelques instants avec lui. Il boite. Il est encore sous l’effet de la tentative d’assassinat commise par un gendarme. Nous nous séparons. C’est ainsi, quelques secondes après cette rencontre, que, dans mon esprit, nait ce projet de faire un livre sur le Lounès Matoub. J’avais alors vingt-deux ans. Je crois que l’inconscience juvénile et le désir de partager l’amour que j’avais pour ma culture (je précise que je suis venu m’installer en France à l’âge de onze ans), incarné par l’art de Lounès Matoub ont porté mon projet. Je lui ai proposé un manuscrit une année après. Il l’a refusé. Mais, quelques années plus tard, il m’a demandé si je voulais toujours travailler avec lui. C’est comme cela que j’ai traduit Tiγri n yemma en 1995. En tout, j’avais préfacé ou traduit quatre disques de Lounès Matoub avant son assassinat, dont le dernier, Lettre ouverte. Il en avait lu la préface quelques jours avant son assassinat. Nous en avons parlé au téléphone le 21 juin. Aujourd’hui, ce qui m’attire dans cette poésie, c’est sa profondeur humaine, son lyrisme de désespoir lucide, son audace politique, la richesse et la complexité de sa vision historique. Ce qui m’attire, c’est cette voix qui, sans effort apparent, atteint à une émotion où la jeunesse et le grand âge, le féminin et le masculin se mêlent ; la maîtrise technique et le naturel s’épousent avec harmonie. Ce sont ces mélodies, siennes ou venant d’autres grands artistes, orchestrés avec une malice qui font de Lounès Matoub, tout ensemble un poète, un musicien et un héros de l’histoire amazighe parmi les plus mémorables.

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Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées lors des traductions des textes ?

Yalla Seddiki :Lounès et moi, plus que des traductions, voulions des adaptations de ses poèmes. Comme Lounès n’étais plus là, je ne pouvais plus mener à bien ce dessein. C’est là la difficulté la plus notable. Ensuite, viennent des questions pratiques : le doute qui subsiste, par exemple, sur le sens à prêter à certaines strophes. Car, traduire, c’est aussi interpréter ; orienter l’interprétation aussi bien pour l’amazighone que pour le francophone. Cela entraine des contresens que je n’ai pas toujours évités. Même en consultant des gens qui maitrisent bien la poésie de Lounès Matoub, – des amis, Malika, la sœur de Lounès – les obstacles se lèvent en partie, mais ne disparaissent pas. Je dois à l’honnêteté de dire que j’ai pu bénéficier du soutien aussi bien de Malika Matoub que de la femme de Lounès Matoub, Nadia Matoub. Elles m’ont autorisé à consulter plusieurs manuscrits de Lounès, ce qui m’a, plus d’une fois, permis d’éviter des erreurs de transcription et, donc, de traduction.

 Quel est, à votre avis, le secret de cette force que dégage la poésie de Matoub ?

Yalla Seddiki :Nous autres Imazighenes sommes épris du verbe, en particulier de poésie et encore plus particulièrement de poésie chantée. Dans l’histoire de cette discipline, le cas de Lounès Matoub est unique. Pour résumer, je crois qu’il se distingue de la façon suivante. Il possède la qualité des meilleurs artistes kabyles (si nous nous limitons à la culture qui s’est développée dans cette région) et les siennes propres. Pour être plus précis, tous les ingrédients sont, comme par miracle, réunis en lui pour en faire un être unique. Un artiste possède de beaux textes, mais est un piètre musicien. Lounès a les qualités poétiques de cet artiste, mais est, de plus, un excellent compositeur et arrangeur. Un autre est un bon musicien, mais l’art de la création poétique lui fait défaut. Lounès possède les qualités musicales de celui-ci, il y ajoute celles de la poésie. Enfin, il y a le mystère de cette voix. Je crois que sa singularité réside dans le fait que, doté d’une voix plutôt grave, une voix dont il a exploré les notes les plus basses, Lounès Matoub chante comme chantent les femmes kabyles. Dans cette perspective, il faut écouter ces très belles interprétations que sont Ḍeffreγ-k s wallen-iw, ay ameḥbus-iw, par exemple.

Enfin, pour résumer, il faut ajouter un contenu subversif qui, même dans le contexte européen actuel, font de Lounès Matoub un poète en avance, doté d’un esprit critique qui ne laisse rien dans la quiétude de l’ignorance ou de l’aveuglement. Il en va ainsi pour la vision de la religion telle que Lounès Matoub la décrit. Sur le plan historique, il a très tôt mis en relief les crimes commis par le FLN dans Ttar-im am t-id-arreγ en 1980. Il est le premier artiste à évoquer explicitement la révolte du FFS en 1963 en 1979 dans Ak°it ay arrac-nneγ. Il a aussi explicitement soutenu les prisonniers politiques, notamment Moh Smail Medjber et Mohamed Haroun dans ameḥbus-iw, Kumisar, et Monsieur le Président. Je précise au reste que certains prétendent que le grand héros de la cause amazighe, Mohamed Haroun, serait l’auteur du texte Monsieur le Président. Grâce au témoignage de Massin Ferkal, autre grand militant amazighiste, qui a fréquenté Haroun, il est possible d’établir la vérité sur ce sujet. Massin Haroun était lui-même auteur de très beaux textes en tamazight qui, par une esthétique toute personnelle, se distinguent de la production de Lounès Matoub.

Ajoutons l’exploration de la Révolution algérienne en général sous une lumière critique comme il le fait dans Regard sur l’histoire d’un pays damné, long poème dans lequel, il évoque, le premier une nouvelle fois, l’épisode dit de la « Bleuite ». Ce terme désigne l’opération d’intoxication menée par l’armée française dans les rangs du FLN. Lounès Matoub vise particulièrement l’épuration menée dans ses rangs par la Wilaya 3 (la Kabylie) sous l’autorité du colonel Amirouche.

Un point mérite d’être aussi signalé. Lounès Matoub n’a jamais hésité à exprimer une critique sévère du milieu amazighiste des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Il faut en ce sens écouter les titres comme Ruγ ay ul (1982) ou Imcumen (1983), Regard sur l’histoire d’un pays damné. Il faut surtout lire, dans Mon nom est combat, les deux textes politiques inédits, composés quelques semaines avant son assassinat. Dans ces poèmes, il s’en prend très violemment à ses anciens amis politiques qui ont trahi le projet qui l’a uni à eux, Tamazight.

 Vous avez écrit dans « Mon nom est combat » que certains intellectuels Kabyles traitaient Matoub avec un certain « mépris », vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Yalla Seddiki :Vous ne m’en voudrez pas de ne pas citer de nom. Il faut comprendre que diverses compétitions pour prendre la tête du mouvement de contestation amazighe étaient nées malgré la répression violente des services de sécurité. Une élite étudiante s’est constituée, qui a notamment donné, on le voit encore aujourd’hui, un nombre élevé de cadres à diverses organisations politiques. Lounès Matoub a quitté le système scolaire jeune adolescent. Jusqu’à sa mort, nombre d’intellectuels ignoraient sa poésie, et mésestimait la valeur, ne comprenait pas que ses poèmes étaient le véhicule d’une richesse thématique et historique rare. Mais je puis illustrer mon propos par le témoignage d’un ancien membre de la coopérative Imedyazen qui m’a raconté que, au début des années 80, il avait voulu que cette organisation produise un de ses disques. Ils ne voulaient pas de ses poèmes pour la simple raison qu’il n’avait pas fait d’études supérieures. D’un côté, ce type de comportement a nourri chez Lounès Matoub un complexe d’infériorité que sa gloire n’a pas compensé. D’autre part, cela l’a forcé à travailler son art, à lire des livres d’histoire et à en nourrir sa création poétique à telle point qu’elle est encore aujourd’hui d’une audace inégalée.

 Vous avez été un ami de Matoub et suivi par la suite l’affaire de son assassinat. Où en est cette affaire ?

Yalla Seddiki :Nous en sommes tous à émettre des hypothèses. À divers degrés – conflits de personnes et antagonismes politiques – certains ont entretenu la confusion au lieu d’éclairer l’esprit de celles et ceux qui veulent au moins étudier cette affaire à partir d’éléments crédibles. Voici les pistes à prendre en considération : assassinat commis par des islamistes ; assassinat commis par des islamistes infiltrés ; assassinat commis par des agents au service d’un des clans alors au pouvoir en Algérie. Complicité indirecte de certains acteurs politiques kabyles pour empêcher la manifestation de la vérité ? Telles sont les voies et les questions qu’il faut suivre pour composer un scénario réaliste. Ce que l’on peut espérer, c’est que, par un effet de démocratisation – perspective pour l’heure lointaine – les archives des services secrets favorisent la connaissance de la vérité. Autrement, les diverses arrestations réalisées par les autorités algériennes, l’instruction de la justice, la limitation de leurs investigations dans une direction unique ont renforcé la conviction que tout cela n’est qu’un simulacre pour respecter des formes juridiques sans assise dans la réalité des événements tels qu’ils se sont déroulés. Pour instruire les lecteurs de votre revue sur la complexité du dossier concernant l’assassinat de Lounès, et pour être dans l’actualité (voir l’action entreprise par Nadia Matoub), le GSPC a revendiqué l’assassinat de Lounès Matoub. Le chef de cette organisation a bénéficié de la loi sur l’amnistie puis est devenu un allié ou consultant des services de sécurité. Nous voyons combien nous sommes loin de la vérité et combien, dans des conditions aussi opaques, semé d’obstacles objectifs, long est le chemin qui conduit à elle.

 On a remarqué récemment certaines parties tenter de récupérer la mémoire de Matoub. Qu’est ce que vous en pensez ?

Yalla Seddiki :C’est une question particulièrement complexe. Mais je ne me déroberai pas. Pour juger de ce projet, un fait historique, culturel et politique est à rappeler comme principe et ceci en dehors de toute polémique : la doctrine de l’État algérien est aux antipodes des positions politiques qui ont fait de Lounès Matoub un héros pour les Imazighenes. Prenant en compte ce fait, est-il logique et légitime de mettre sous la protection de l’État la maison de Lounès Matoub ? La réponse s’impose d’elle-même. Je ne suis pas un expert en droit dans le domaine patrimonial. Mais j’ai collecté quelques informations qui tendent à démontrer que, classé, un bien devient propriété de l’État et qu’il peut en faire un usage souverain conforme aux valeurs qu’il promeut. Et ce, en contradiction avec les desseins de Lounès Matoub. On peut, par exemple, organiser dans la maison même de Lounès Matoub un colloque sur la grandeur de Oqba et la trahison d’Aksil.

Ensuite, d’autres questions se posent. Comment nous sommes-nous trouvés dans cette situation ? Comment protéger la maison de Lounès et qui doit le faire ? Cela relève de notre responsabilité à toutes et à tous. En principe, en plus des Kabyles, il y a aujourd’hui assez d’Imazighenes partout en Afrique du Nord, en Europe et même au Canada pour constituer un fonds qui permettrait de se projeter dans le futur, d’entretenir cette maison. Mais les gens, en particulier les Kabyles, ont été trahis tant de fois, ont vu les repères qu’ils se sont choisis faillir tant de fois, qu’ils ne veulent pas s’engager avec la même ardeur qu’ils l’ont fait dans le passé. Win yeqqes wezrem, yettggad ula d asaγwen. Et cela est indépendant de la vénération dont jouit Lounès Matoub. Mais je suis certain qu’un projet bien présenté, soutenu par des personnalités publiques dont la probité n’est pas contestable, est à même d’emporter l’adhésion populaire.

Entretien réalisé par A. Azergui

Source : Idlesmagazine

« IL EST DE NOTRE DEVOIR DE RÉSISTER ! »

Voici le texte intégral d’une interview inédite qui m’avait été accordée le 6 novembre 2007 par Feu M’bark Oulaarbi, le leader du groupe Saghru Band disparu en 2011. Je lui avais demandé de répondre à quelques questions alors que je préparais un article sur la nouvelle génération de chanteurs engagés dans le Tafilalt. L’article avait été publié début 2008 sur le site tamazgha.fr sous le titre « les passeurs de mémoire» Ce n’est que récemment que j’ai retrouvé le texte de cet interview et décidé de le rendre public pour vous faire découvrir une autre facette de cet artiste qui nous a quittés à le fleur de l’âge. Interview :

Nba

Nba

1- Qui est M’bark Oularbi ?

Je suis artiste. Je suis né et grandi à Mellab, un petit village au sud-est du Maroc. J’ai 25 ans, chômeur. Je suis licencié en droit public français (option : Relations internationales).

2- Parle-nous de ton parcours, depuis quand vous faites de la musique ?

Comme beaucoup de jeunes de mon village, j’ai commencé à jouer dès mon enfance sur un instrument que j’ai fabriqué moi-même avec une planche comme manche et un bidon (je me rappelle bien de ces bidons d’huile fournis à nos famille par des organisations internationales) et des cordes que je tirais des câbles du frein d’un vélo.

Dès mon enfance les rythmes traditionnels d’Ahidus m’ont profondément marqués (je joue également à Ahidous, c’était ma première source d’inspiration.)

A l’école je faisais déjà du théâtre et de la peinture ! Au collège j’ai concrétisé mon rêve avec tout ce besoin de révolte en moi ! Mon frère m’avait offert ma première et vraie guitare, c’était une guitare classique ! J’ai alors commencé à jouer, à composer, à chanter et à interpréter sans aucun respect des règles. Après, j’ai fait beaucoup d’efforts personnels pour apprendre un peu de solfège, de tablature et de lyrisme. J’ai chanté sur scène lors de toutes les soirées et cérémonies organisées au collège et au lycée. C’est au cours de cette même période que j’ai commencé à enregistrer mes essais avec mes amis chez nous à l’aide de la radio cassette de la maison. Ma famille a été toujours mon soutien et mon espoir. J’ai beaucoup de chance, car c’est trop difficile dans nos régions de faire accepter ça à nos familles (faire de la musique NDLR). A cette époque j’ai déjà été influencé par la chanson engagée. Je chantais Timès, Idir, Matoub et Aït Manguellat, Walid Mimoun, Khalid Izri. Ce sont ces chanteurs que j’écoutais souvent à la maison et à l’ex-association culturelle et sportive Amagha de mon village. J’ai aussi rencontré beaucoup d’artistes aux soirées des associations amazighes de sud-est comme Izri, Elwakili Hamid, Massinissa, Agizoul et Mallal.

La faculté c’est ma dernière étape de formation. Avec ses souffrances, ses larmes et ses sourires. Notre combat continue. Rien ne pourra me faire taire !

3- Parle nous de votre groupe « Saghru ».

Saghru est un groupe de musique, contestataire bien sûr, qui a beaucoup souffert et qui a choisi de défendre la cause amazighe à travers l’art et la musique.

Si la « politique » se manifeste dans chacun de nos choix personnels et crée, avec réussite, une éthique nous permettant de vivre ensemble, alors nous n’avons pas besoin de faire plus que de jouer notre musique. Mais, quand la politique devient une escroquerie permettant de manipuler les citoyens par des groupes avides qui s’octroient tous les privilèges, alors il est  notre devoir de résister et de réagir politiquement à travers toutes formes d’art.

Le nom du groupe est inspiré de Saghru, la bataille au cours de laquelle mes ancêtres ont donné beaucoup de leçons aux colonisateurs. Comme vous le savez aussi, cette montagne de Saghru est la plus massive dans toute l’Afrique du nord, elle a subi beaucoup de transformations pour devenir comme elle est actuellement. Le nom est symbolique en lui-même, historique et philosophique aussi.

Notre groupe est composé des jeunes artistes qui veulent vraiment travailler et donner quelques choses à Tamazight. Nous sommes cinq : Moi ; je fais la guitare, l’harmonica, je compose et je chante. Mon petit frère Khaled : guitare, chants. Najib : arrangeur et claviste. Yassine : Notre bassiste qui nous a quittés dernièrement pour aller en Allemagne dans le but de continuer ses études. Pour réaliser notre premier album, on a été soutenu par Rachid Fahim, Amnay en chorale et Itran Clan, un groupe de rap engagé qui vient d’être formé à Tinghir.

4- Quelles sont les thématiques de vos chansons ?

Le premier rôle de la musique est de développer l’esprit et le cœur et d’étaler au grand jour les possibilités d’obtenir des idées subtiles ou plus abouties sur tous les sujets. Le deuxième est de cicatriser, d’apaiser et d’encourager l’espoir.

Le troisième est de briser les idées cristallisées pour susciter la rébellion et pousser à se battre pour changer les choses.

Je dénonce dans mes chansons le mépris et la marginalisation dont on souffre. Je réclame notre identité et nos droits. Je chante aussi la révolte, l’amour, la paix, la quête de justice. Je me suis influencé par tant d’artistes dont Matoub, Brassens, Brel, Bob Dylan et Idir. J’aime aussi Oulahlou et sa façon d’exposer les choses. Un artiste qui dit la vérité comme Oulahlou peut changer les esprits et transformer la vie des gens comme peu de politiciens peuvent le faire. Nos efforts personnels sont peu de choses comparés aux siens mais nous avons un rôle à jouer pour rendre les « bâtards » honnêtes.

5- Êtes-vous aussi compositeur ?

Oui bien sûr, j’ai ma propre et forte poésie. Je chante aussi la poésie d’autres poètes parce que j’aime toujours partager mes passions et mes émotions et je laisse toujours la porte ouverte à tous les compositeurs à condition que leur poésie respecte mon style !

6- Avez-vous avez pris récemment part à des festivals ou à des soirées ?

Non je n’ai jamais assisté à un festival. Chez nous les festivals sont monopolisés par ce pouvoir qui a mis la main sur tout. Et bien sûr, avec mon discours c’est tout clair. Ils ne vont pas m’inviter pour les attaquer. Les responsables invitent toujours les traîtres pour mieux ancrer la folklorisation de Tamazight. Je parle des festivals organisés par cet Etat. Concernant les soirées, comme je l’ai déjà cité, j’ai assisté a plusieurs soirées organisées par des associations amazighes et par le mouvement amazigh au sein des facultés (à Mellab, Tinghir, Tizgi, Tizi n imnayen, Agadir, Meknès, Imtghren, Alnif, Taghezout, Boumal n dades.)

 
7- Comment vous évaluez la situation actuelle de la chanson amazighe au Sud-est ?

Évidemment, dans une société de « cons » comme la notre où tout doit être industrialisé, c’est difficile d’imaginer qu’il puisse y avoir une place pour une vraie musique. La musique est réduite à un rôle de symbole. Mais une musique pour la pensée, pour l’âme n’a pas de place dans notre société. Il y a donc une cohésion entre la politique des mensonges et la musique industrialisée, entre le matérialisme absolu et la surdité. Heureusement, que la conscience commence à se développer à travers les mouvements sociaux de contestation. Franchement je pense que ça ira mieux. Y’a de nouveaux jeunes artistes qui ont une forte volonté d’être. Il faut encourager les artistes amazighes, ne pas critiquer pour critiquer et éviter les insultes et les injures gratuites. Il faut mettre fin à cette trahison héritée de Boukhous (le roi berbère).

 8- pourquoi le choix de la guitare, un instrument peu utilisé dans la région ?

 
Je joue de la guitare depuis l’âge de 13 ans. Il m’arrive parfois de jouer à d’autres instruments et d’essayer d’autres styles, mais la guitare correspond à des sentiments profonds en moi, à un besoin de révolte, un besoin de tout remettre en cause.

9- Est ce que vous avez des projets de CD ?

Notre premier Album intitulé « Muha » sera prêt dans deux semaines.

10- Un dernier mot peut être ?


J’espère que ma musique pourra servir à réunir des âmes de tout horizon, de toute confession, et de toutes les couleurs. Mon message  est un message d’amour, de paix et de fraternité et mon rêve et de voir plus tard s’étendre la chanson amazighe engagée au sud-est et dans d’autres régions du pays. Merci à vous de m’avoir donné cette occasion pour s’exprimer.

Entretien réalisé par A. Azergui

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Mririda N’Ait Attik, un destin amazigh !

Il est triste qu’une figure poétique aussi légendaire que Mririda N’Ait Attik soit complètement ignorée dans l’histoire du Maroc moderne. Mririda, la poétesse amazighe, a laissé derrière elle une œuvre singulière et puissante. Mais, sa condition d’abord de femme libre «qui choisissait ses amants» et d’«amazighe» ne plaidait pas forcément en sa faveur.

Mririda, photo prise en 1940 (Cliquez pour agrandir)

Mririda, photo prise en 1940 (Cliquez pour agrandir)

Mririda est née dans le village de Magdaz dans la Haute Tassaout, région d’Azilal au cœur du Grand Atlas. Si la poésie de cette muse amazighe, faite essentiellement de chants d’amour et de désir, nous est parvenue aujourd’hui, c’est grâce à René Euloge, un instituteur français.  En passage dans la Tassaout en 1927, il découvre la poétesse qui se produisait sur le marché d’Azilal en compagnie de quelques chanteuses. Euloge qui parlait la langue amazigh (dialecte de Tachelhiyt) avait rencontré à plusieurs reprises la poétesse et procédé à la transcription de ses poèmes avant de les traduire en Français. «La traduction la plus fidèle ou la plus adroite ne parvient pas à restituer pleinement la saveur d’une telle poésie», écrit Euloge dans la préface de «Les chants de la Tassaout» qui renferme la traduction de quelque 120 poèmes de Mririda. Il faut signaler que certains poèmes traduits dans ce livre sont du poète Si Ali D’Ibakellioun. Euloge a tenu à le préciser.

Euloge, (le vieux chleuh comme il aimait s’appeler), avait côtoyé la poétesse durant plusieurs mois. Il écrit : « En l’écoutant chanter monts et vallées, avec la vie quotidienne au village, ses drames familiaux, ses joies et ses peines, je me persuadais qu’elle atteignait à ces moments-là la plus haute élévation de pensées et de sentiments et, qu’on paroxysme de ses envolées lyriques, une sorte d’ivresse la transfigurait en l’allégeant des misères terrestres.»

Mririda a disparu par la suite dans l’anonymat. Après la guerre, en 1946, René Euloge raconte dans son livre qu’il a sillonné toutes les vallées de la région à sa recherche. Il ne l’a jamais plus retrouvée. Le mystère entoure toujours le sort de cette poétesse rebelle.

René Euloge est décédé en 1985, à l’âge de 85 ans.

«Arrivant d’un monde attardé, voici donc les chants de la Tassaout. Ils nous parviennent comme ces longues fumées bleues, fleurant le thuya et le pin, qui, le soir, s’élèvent au creux des vallées ignorées du Haut Atlas, si lointaines bien qu’aux portes de la vielle Europe» :

Mririda On m’a surnommée Mririda, Mririda,
Mririda, l’agile rainette des prés…
Je n’ai pas, je n’ai pas ses yeux d’or
Je n’ai pas, je n’ai pas sa blanche gorge,
Je n’ai pas, je n’ai pas sa verte tunique.
Mais ce que j’ai comme elle, Mririda,
Ce sont mes zerarit (you-you), mes zerarit
Qui volent jusqu’aux bergeries,
Ce sont mes zerarit, mes zerarit
Dont on parle dans toute la vallée
Et de l’autre côté des montagnes,
Mes zerarit qui émerveillent et font envie…
Car dès mes premiers pas parmi les champs,
J’ai pris doucement les rainettes agiles,
Craintives et frissonnantes dans mes mains,
Et j’ai pressé longtemps leur gorge blanche
Sur mes lèvres d’enfant et puis de jeune fille.
Ainsi m’ont-elles transmis la vertu merveilleuse
De cette baraka qui leur donne un chant,
Un chant si clair, si vibrant et si pur
Par les nuits d’été baignées de lune,
Un chant pareil à celui du cristal,
Pareil au bruit clair de l’enclume
Dans l’air plus sonore qui précède la pluie…
Et grâce au don que m’a fait Mririda
On me nomme: … Mririda, Mririda
Celui qui me prendra pourra sentir
Dans sa main, dans sa main battre mon coeur,
Comme souvent sous mes doigts j’ai senti
Battre le coeur affolé des rainettes…
Dans les nuits baignées de lune,
Il m’appellera Mririda, Mririda,
Le doux sobriquet qui m’est cher.
Pour lui je lancerai mes zerarit aiguës,
Mes zerarit stridentes, prolongées,
Qu’admirent les hommes et jalousent les femmes,
Et telles que jamais n’en connut la vallée…
 
L’écorce :
 
On a écorcé le pin pour vendre l’écorce au tanneur
Et l’écorce repoussera jusqu’à la mort du pin.
Ainsi les peines des hommes :
Les uns s’en vont, d’autres les remplacent, jusqu’à la mort,
puisque Dieu a voulu que repousse l’écorce du pin,
Puisque Dieu a voulu que se succèdent les peines des hommes …
 
****
 
La fibule
« Grand-mère! grand-mère! depuis qu’il est parti,
Je ne songe qu’à lui et je le vois partout …
Il m’a donné une belle fibule d’argent,
Et lorsque j’ajuste mon haïk sur mes épaules,
Lorsque agriffe le pan sur mon sein,
Lorsque je l’enlève le soir pour dormir,
Ce n’est pas la fibule, mais c’est lui que je vois !
–   Ma petite fille, jette la fibule et tu l’oublieras
Et du même coup tu oublieras tes tourments …
– Grand-mère, depuis bien des jours, j’ai jeté la fibule,
Mais elle m’a profondément blessé la main.
Mes yeux ne peuvent se détacher de la rouge cicatrice,
Quand je lave, quand je file, quand je bois …
Et c’est encore vers lui que va ma pensée!
– Ma petite fille, puisse Dieu guérir ta peine !
La cicatrice n’est pas sur ta main, mais dans ton cœur »
 
****
 
Azwu (Brise du soir)
 
Azouou, Brise du Soir, si bien nommée, 
Seras-tu donc toujours cruelle avec moi ? 
De ta porte, jamais je ne m’éloignerai 
Jusqu’à ce qu’elle ouvre ou que je périsse. 
                
Tes yeux sont pour moi le silex à étincelles 
Et tes lèvres entr’ouvertes sur tes dents blanches 
M’attirent vers elles et me fascinent. 
                  
Ton sein a la rondeur des pêches d’Assermoh, 
Ta peau la douceur du duvet de la palombe, 
Tu as un petit tatouage bleu entre les sourcils, 
Celui-ci au menton et ceux-là aux chevilles. 
                     
Et les autres, les verrai-je jamais, Azouou ?… 
Défais ta chevelure sur tes blanches épaules ; 
J’y cacherai ma tête comme la palombe sous son aile. 
                         
Pourquoi me repousser chaque jour sans pitié ? 
Quelle prière, quels cadeaux peuvent te fléchir ? 
Ta voix me pénètre et fait fondre mon cœur 
Et tes hanches, en marchant, font monter mon désir… 
                         
O Brise du Soir ! Quelle crainte te retient ? 
Si tu me prêtes tes lèvres rouges 
Tes lèvres humides te resteront… 
             
Si tu me laisses prendre ton corps, 
Ton corps assouvi sera encore à toi… 
Et nos deux cœurs seront dans la joie !
 

A. Azergui

 

Atbir n usammer, hommage à Nbark Oularbi

Nba

Hey toi ! Écoute moi
Et vas dire à Ait ma
Que le rebelle ne meurt jamais
Il est de tout les combats
Son chant insuffle la vie
Jusqu’au fin fond des rivières et des puits
Réveillant grands et petits
Il prend les vents ascendants
Et va au delà de la vie car
Utbir ne meurt jamais
Il vit dans le coeur de ses amis
Il chante à non plus finir
Repris en choeur à l’infini
Dans la vallée et sur les monts
Tout le monde reconnaît ce son magique
Celui de la vérité vraie car
Liberté ne meurt jamais
Elle est la conscience ancrée
Sur chaque sillon
Chaque rocher
Pour rappeler au monde entier
Qu’Amazigh ne meurt jamais
Non jamais
Azul NBA

Par : Amina Amharech*

Amina Amharech est poétesse. « Tarwa n wassif » (les enfants de la rivière) est son premier recueil.

Amina

« Fugues marocaines » ou l’Atlas souillé

La chaîne franco-allemande Arte a diffusé récemment un film allemand, réalisé par Caroline Link et intitulé « Fugues marocaines » (titre original : Exit Marrakech).
La fiction raconte l’histoire de Ben, un adolescent allemand de 17 ans qui, pendant les vacances scolaires, s’envole à Marrakech pour retrouver son père Heinrich, metteur en scène de théâtre nombriliste. Les deux hommes sont presque des étrangers l’un pour l’autre. A Marrakech, le jeune homme rencontre Karima, une très jeune prostituée dont il tombe amoureux, et décide de la suivre dans son village reculé de l’Atlas. Abandonné par la prostituée à Tinghir, après un périple à travers l’Atlas, le jeune homme s’aventure dans le Tafilalt. Heinrich s’inquiète pour son fils et prend la route pour le retrouver enfin à Merzouga. Fugues

Si l’histoire du film semble banale, les idées qu’elle véhicule ne sont pas innocentes. Mal rythmé, le film qui dépeint caricaturalement un pays rongé par la prostitution et la corruption, occulte magistralement l’identité profonde du pays. On ne voit que la version carte postale, mais peinte à outrance d’arabisme. Tout est fait pour montrer que le pays est arabe. Le spectateur est placé d’emblée dans un Atlas où des femmes en costumes et en tatouages amazighs s‘expriment en arabe. A Tinghir, la réalisatrice ne filme que les ruelles d’Aqeddar, le célèbre quartier des prostituées. Ces dernières ainsi que tous les jeunes guides touristiques de Tinghir ne parlent également que l’arabe. L’un d’entre eux a même poussé un peu plus le bouchon en traduisant en anglais, au jeune Ben, les paroles de l’appel à la prière. Bref, on se croirait dans un quartier du Caire ou de Damas et non à Tinghir, au cœur de l’Atlas amazigh. Tamazight a été écartée de ce film. Seule subsiste la toponymie pour prouver que le pays est amazigh.

Le film, qui a reçu l’Oscar du meilleur film étranger (Nowhere in Africa, en 2003), exprime un souhait profond de certains politiques occidentaux. Celui de voir l’Afrique du nord arabisée et islamisée. Dans ce film, on voit Tamazgha occidentale, surtout l’Atlas, le symbole de l’amazighité et de la résistance du peuple amazigh à travers les siècles, souillé par l’arabité, l’islam et la prostitution. C’est l’Atlas comme souhaitait le voir la réalisatrice, ou comme elle l’imaginait qu’on découvre, pas comme il est dans la réalité, c’est à dire vivant et amazigh.
L’Atlas et l’amazighité ne sont pour certains cinéastes, auteurs ou journalistes occidentaux, qu’une source d’inspiration folklorique. Il est, pour eux, hors de question de présenter l’amazighité comme une culture vivante.

Le film montre ces « fugues occidentales » d’une façon très claire. Il faut dire qu’il a au moins ce mérite.

A. Azergui

PRÉNOMS AMAZIGHS : L’insoutenable absurdité marocaine !

Une Commission dite de « la justice et des droits de l’homme » qui refuse obstinément de mettre un terme à une discrimination. C’est le nouvel exploit que vient de réaliser le parlement de la monarchie marocaine le 29 janvier dernier en refusant d’autoriser les prénoms amazighs. Pour lui, c’est très normal.  alph

Une loi discriminatoire :

Revenant un peu en arrière. Le 28 janvier 2003, le groupe parlementaire de l’USFP (Union socialiste des forces populaires) a déposé à la Chambre des représentants, une proposition de loi relative au régime de l’état civil. Elle concerne l’amendement de deux articles de la loi jugés « discriminatoires ».  L’un de ces deux articles (21) prévoit ce qui suit :  « Le prénom choisi par la personne faisant la déclaration de naissance en vue de l’inscription sur les registres de l’état civil doit présenter un caractère marocain». Ce texte est toutefois flou et laisse aux officiers d’état civil le champ libre aux interprétations. Certains refusent d’enregistrer des prénoms amazighs, prétextant qu’ils ne sont pas marocains. Et c’est encore une fois discriminatoire et anticonstitutionnel.

Le parti du chef du gouvernement marocain, (PJD, islamiste) avait réagi à cette proposition, affirmant qu’il la rejette et qu’elle est « sans aucun fondement légal ». De son côté, le ministre de l’intérieur, Mohamed Hassad avait jugé dépassé l’amendement de la loi autorisant les prénoms amazighs. Il avait déclaré que les officiers de l’Etat civil enregistrent les prénoms amazighs sans aucune discrimination.

Des prénoms amazighs « contraires à l’islam »

Tout laissait présager un refus d’autorisation des prénoms amazighs par le parlement. C’est ce qui s’était passé le 29 janvier dernier. Le ministre marocain de l’intérieur a affirmé, juste après ce refus, dans des déclarations à des médias marocains, qu’il n’existe aucune loi qui interdit les prénoms amazighs et que ces derniers sont autorisés. Si le ministre de l’intérieur a choisi la langue du bois, le député islamiste Aziz Kermat est plus clair. Il reconnaît qu’il existe une interdiction. « L’interdiction de certains prénoms amazighs est justifié par leur contradiction avec l’islam », a-t-il déclaré, ajoutant que « certains prénoms amazighs faisant allusion à d’anciennes divinités ou à charge symbolique religieuse sont interdits.»

Le cas Ayyur :

Imider-Ce refus intervient alors que ce qui convient d’appeler « l’affaire Ayyur » a éclaté au grand jour. Cette affaire à elle seule résume l’absurdité marocaine.

Ayyur est né le 17 novembre 2004 à Boulmane dans le Moyen. L’officier de l’état civil l’inscrit sur les registres de l’Etat civil. Jusqu’ici tout va bien, mais un beau jour de 2014, l’enfant se retrouve dépossédé officiellement de son prénom. Il a été effacé tout simplement et de nouveaux actes de naissance sont délivrés à la famille, avec à la place du prénom, un matricule. L’enfant n’a plus d’existence.

Le cas d’Ayyur n’est autre que l’arbre qui cache la forêt. Au « plus beau pays au monde », plusieurs enfants sont toujours privés de porter des prénoms amazighs. C’est une réalité que le ministre marocain de l’intérieur connaît. Ces derniers peuvent être refusés pour n’importe quelle raison et par n’importe quel officier de l’Etat civil zélé ou amazighophobe, sans craindre de représailles ou de poursuites judiciaires. Des familles craignant des représailles des autorités évitent de donner des prénoms amazighs à leurs rejetons ou choisissent d’abandonner après un premier refus. D’autres sont obligées de batailler, de porter l’affaire devant des tribunaux pour avoir ce droit. Plus absurde encore, ce cas d’un amazigh originaire d’Alnif (province de Tinghir) qui a choisi de donner le prénom « Yidir » à son fils et avait cru que ce prénom avait été enregistré. Ce n’est qu’une fois l’enfant scolarisé que le père découvre que son fils s’appelle officiellement « Youssef.» L’officier de l’état civil avait tout simplement usé de son autorité face à un père ne parlant par l’arabe pour décider à sa place.

Les autorités marocaines ont annoncé à plusieurs reprises que les prénoms amazighs sont autorisés, mais en réalité, l’interdiction est la règle. L’amazighophobie a la peau très dure. Elle continuera tant que le peuple amazigh refuse de prendre son destin en main

A. Azergui

Lire aussi :

MAROC : Un enfant amazigh dépossédé de son prénom !

Lu pour vous : Un article sur « Yennayer » tiré de « Encyclopédie Berbère »

A l’occasion de l’approche du nouvel an amazigh 2965, je vous souhaite une très bonne année (Aseggwas ameggaz). Si vous désirez apprendre plus sur Yennayer, lisez l’article de Nedjima Plantade en cliquant ici.

Ennayer est le nom du premier mois du calendrier Julien et dérive manifestement du Latin Ianuarius (Janvier). C’est aussi le nom que porte une fête célébrée dans toute l’Afrique du nord en relation avec le solstice d’hiver bien que généralement celui-ci soit assimilé à la fête de Mouloud Aïsa du 24 djambir (décembre) julien, correspondant au Noël chrétien. D’après E. Destaing, le Mouloud Aïsa qui était fêté huit jours avant Ennayer était connu dans l’Aurès sous le nom de Bou Ini, cette appellation serait, selon cet auteur, dérivée du latin Bonus Annus. J. Servier rejette cette interprétation, sans doute avec raison, mais l’explication qu’il propose est loin de donner satisfaction : il y voit une contraction de « Bu-Imnian » (le jour des piquets de tente), commémorant le geste de semi-nomades revenant de transhumance et inaugurant ainsi leur cycle sédentaire.

nouvelanEnnayer, qui est appelé aussi Haggus chez les Berbères du Maroc, est la Porte qui ouvre l’année, l’Ansara au solstice d’été est celle qui la ferme. Mais la fête principale est bien l’Ennayer qui dure, selon les régions, deux, trois ou quatre jours. Le dernier jour de l’année, la veille de l’Ennayer, est conçu comme un jour de deuil et la cuisine s’en ressent. Le plus souvent on se prive de couscous qui est remplacé par du berkoukes, boulettes de farine cuites dans un bouillon léger. Ailleurs on ne consomme que du lait ou des légumes secs cuits à l’eau ou encore des pédoncules d’arum, comme en Kabylie.

A quelques détails près, les rites de l’Ennayer sont les mêmes d’un bout à l’autre du Maghreb et, comme le constate J. Servier, ne présentent guère de différences entre les Arabophones et les Berbérophones. Toujours selon cet auteur, les rites de l’Ennayer peuvent être ramenés à quatre préoccupations dominantes : écarter la famine, présager les caractères de l’année à venir, consacrer le changement saisonnier de cycle et accueillir sur terre les Forces invisibles représentées par des personnages masqués. Donc l’Ennayer est marqué, en premier lieu, par la consommation d’un repas riche de bon augure et tous doivent sortir de table rassasiés afin que l’année soit prospère. Il n’est pas étonnant que pour ce repas on prépare des mets ou des friandises inhabituels, tels des gâteaux aux œufs (harira de Tlemcen), des crêpes et beignets de toutes sortes. Il est d’usage dans la plupart des villes et campagnes marocaines ou algérie nnes de manger à l’Ennayer le plat des « sept légumes » fait uniquement de plantes vertes. A peu près partout on sacrifie des poulets ou des chevreaux ou moutons. En Kabylie où l’Ennayer est moins fêtée que dans le reste de l’Algérie, on consomme ce jour là une tête de bœuf qui est auparavant brandie au-dessus du garçon né dans l’année, afin qu’il soit « une tête » dans le village. C’est ce jour-là aussi qu’est pratiquée sur ce garçon né dans l’année la première coupe de cheveux. En plusieurs régions éloignées les unes des autres (à Blida, chez les Beni Hawa à l’ouest de Ténès, chez les Beni Snous dans la région de Tlemcen) il est signalé, à l’occasion de l’Ennayer, la consommation de racines et du cœur de palmier-nain (voir Doum). On explique cette coutume par l’espoir que l’année soit verte comme les plantes consommées et comme les jonchées de palmes et autres plantes vertes sur les terrasses ou le sol des tentes.

Comme l’écrit joliment E. Destaing, tel vous trouve l’Ennayer, tel vous serez durant toute l’année. Il faut, ce jour-là, se montrer gai, aimable, généreux, riche et les personnes qui s’abordent échangent des souhaits. Les cultivateurs se renseignent sur le temps qu’il fera pendant les premiers mois de l’année en examinant les boulettes de berkoukes ou le sang des animaux sacrifiés. Dans le même espoir, les Kabyles allaient converser avec leurs bœufs et leurs chèvres.

Au cours de la fête de l’Ennayer, des masques divers interviennent, réclamant de l’argent ou des mets destinés à la célébration collective, ce sont « l’âne aux figues » à Nédroma, le Bu Bnani à Tlemcen, le Bu Reduan dans l’Ouest tunisien, ailleurs un chameau ou un lion mais le personnage le plus important est la Vieille de l’Ennayer.

La Vieille se présente comme une fée dont on menace les enfants qui ne mangent pas suffisamment le jour de la fête ; elle leur ouvrira le ventre et le bourrera de paille. On a soin de réserver, sous un plat une partie du dîner destinée à la vieille. Enfin de nombreuses légendes font intervenir ce personnage connu dans toutes les régions méditerranéennes, la Vieille intervient régulièrement dans les explications données sur l’emprunt des « jours manquants » de février.

Bibliographie :

Doutté E., Marrakech, Paris 1905.
Doutté E., Magie et religion en Afrique du Nord, Alger, 1909.
Destaing E., « L’Ennâyer chez les Beni Snouss », Revue africaine, t.49, 1905, p.51-70.
Destaing E., « Ennâyer », Encylopédie de l’Islam, t.I.
Laoust E., Mots et choses berbères, Paris, Chalamel, 1920.
Bourrilly J., Eléments d’ethnographie marocaine, Paris, Larose, 1932.
Benhadji Sarradj, « Fêtes d’Ennayer aux Beni Snous », IBLA, n°51, 1950, p.247-257.
Servier J., Traditions et civilisation berbères. Les portes de l’année, Edit. du Rocher, Monaco, 1985.

Extrait de :
Encyclopédie Berbère, XVII.
p. 2644.

L’art, une nécessité vitale*

Par :  Muhend Saïdi Amezian

A chaque époque sont art, son esthétique. L’art est création. L’œuvre naît, grâce à des codes, des signes et des symboles propres à l’artiste, à son milieu et à son temps. Dans l’œuvre, le contenu est lié à la forme, l’expression à la beauté, la synthèse à l’émotion. L’œuvre créée n’est qu’un anneau au milieu de toute une chaine que constitue la production de l’artiste. C’est une recherche progressive, laborieuse et sincère, d’où l’engagement de cet artiste. La marginalité pousse l’artiste à se vider dans son œuvre. Celle-ci est un moyen de communication. Elle loge le message mystérieusement caché par l’artiste.

Feu Muhend lors d'un atelier à Imtghren (Errachidia)

Feu Muhend lors d’un atelier à Imtghren (Errachidia)

L’art pousse au dialogue avec l’œuvre, avec l’artiste, avec soi-même. C’est une communication ouverte, aux multiples sens, universelle. C’est au public de faire le premier pas. L’artiste et le public auront accompli leur mission humaine avant que l’histoire ne s’y mêle. C’est là où réside enfin la nécessité de l’art !

Les artistes n’ont plus confiance dans les apparences. Ils suppriment la forme limitée de peur qu’elle puisse leur cacher l’essentiel.

Plusieurs événements survenus à Tamazgha, notamment en Kabylie, ont affecté mon art. Parmi ces événements figurent en premier plan l’assassinat de Matoub Lounès, les événements du Printemps Noir, l’assassinat de Massinissa GUERMAH par les gendarmes. Depuis, mes tableaux sont comme remplis d’horreur, de tachisme. J’y ai même utilisé mon propre sang. Ces tableaux ressemblent plus au « délire d’un névrosé.» Il faut dire que ces évènements dramatiques m’ont choqué. Ils m’ont marqué douloureusement.

ircamL’art de la forme et le contenu

Je suis un enfant de mon époque. J’ai vécu, avec toutes mes forces, plusieurs changements (politiques, philosophiques et artistiques). Ca m’a permis d’avoir une vision profonde pleine d’imagination, d’intelligence et de perception. Mon art est influencé par ces changements. Je n’arrête pas de regarder ce qui se passe autour de moi, de travailler. Je combine l’écriture (graphique) et la peinture. Pendant des nuits entières, j’ai écrit, j’ai collé, j’ai peint les images et les caractères, afin de présenter mes idées sous la forme la plus heureuse et de la façon la plus agréable à l’œil. Je suis en même temps artiste peintre calligraphe plasticien sculpteur et modéliste.

Rejet des institutions

Car1L’art amazigh est toujours en confrontation avec l’«art» officiel dominant. Le véritable art n’est pas celui d’une élite enfermée sur elle-même. Il est excentrique et concentrique en même temps. Dialectique, il entre dans la dualité du statique-mouvant.

J’aime choquer parce que le choc irrite le spectateur, tout en le ramenant à l’analyse de soi-même. Je rejette les institutions. Je refuse les instituts, les salons et les médias officiels. Je suis conscient que, à cause de mes positions, mon art ne circule que par de modestes moyens dans mon propre pays. Je refuse de me soumettre devant l’imposture de la monarchie vis à vis de l’art amazigh, depuis des années, l’acculturation progressive, le déracinement ainsi que l’arabisation de la population amazighe. Les artistes amazighs doivent réagir, refuser la soumission, car notre art est noble, sincère et à la fois intellectuel et populaire.

Toute mon œuvre, à savoir les affiches politiques et artistiques, les peintures murales, les caricatures, les toiles, les panneaux, les banderoles, les graffitis, les produits artisanaux …etc, a été réalisée avec la participation de militants amazighs  loin du financement de l’Etat.

L’art est provocation :

buxus1Je suis provocateur, je l’assume. Mes expositions ne sont que des manifestations protestataires contre l’arabisation forcée et imposée. Quand les formes ne sont pas capables d’agresser la société qui les reçoit, de la déranger, de l’inciter à la réflexion, de lui dévoiler son propre problème, quand elles ne sont pas en rupture, il n’y a pas d’art. Je ne me rappelle plus qui a dit cela, mais c’est aussi ma vision de l’art.

J’ai dessiné des caricatures contre la falsification de l’Histoire, pour le rejet de l’arabo-islamisme. Je refuse l’Ircam, qui essaie de créer de faux artistes qu’il jette de côté comme des mouchoirs, une fois utilisés, des artistes programmés à tel point qu’il leur est impossible de créer, mais seulement de propager les idées de soumission. Ces « artistes » sont en train de créer une fausse culture qui sert en premier lieu le régime arabo-islamiste en place. L’artiste doit être un agitateur d’idées, pas un esclave qui vend son âme à un régime.

Mon art est engagé. Je le consacre à la défense de la cause de mon peuple. Il s’inscrit dans le cadre de la lutte culturelle et politique que mon peuple mène pour son émancipation.

buxusJe me rappelle encore du choc qui a bouleversé la population à Imtghren lorsque plusieurs centaines d’affiches reproduisant un de mes tableaux sont accrochées aux murs de la ville (Tableau 1). Je n’arrive toujours pas à oublier les réactions des militants lors de l’exposition de plusieurs de mes tableaux lors des années 2000 et 2001. Les tableaux « Tudert n Imazighen tulid s idamen» (Tableau 2) ainsi qu’une autre ardoise sur la quelle j’ai écrit l’alphabet Tifinagh (Tableau 3). Cette œuvre est un choc visuel et une prise de position contre l’arabisation et l’islamisation. Je suis conscient que sans choc, il ne peut y avoir d’art. Si une forme d’art n’est pas capable de dérouter le spectateur, et ne bouleverse pas sa façon de penser, ce n’est pas une forme artistique pour aujourd’hui. Avant ça et précisément le 26 juin 1998, juste après l’assassinat du grand chanteur berbère Matoub Lounès, j’ai fait de mon propre corps un matériau pour la création de l’œuvre que j’ai intitulée : «Le sang qu’a versé Matoub n’aura pas coulé pour rien. » (Tableau 4)  J’ai mélangé un peu de mon sang avec de la peinture rouge pour écrire sur le tableau le nom ‘‘MATUB’’.

Ce tableau à lui seul résume ma conception de l’art. Celui-ci est un combat. Je l’assume pleinement. Et je ne m’arrêterai jamais. ..

Par : Muhend Saïdi Amezyan. (VOIR NOTRE DOSSIER)

Midelt/Imtghren 2011/2012 

Tableau1

Tableau 1

Tableau2

Tableau 2

Tableau3

Tableau 3

Tabelau4

Tableau 4

* Cet article est le fruit d’une collaboration qui a duré plusieurs mois entre moi et Feu Muhend qui était et restera pour toujours un ami et un frère. Le défunt voulait absolument que je l’aide à écrire un article sur sa vision de l’art, ce que j’ai accepté volontiers. Cette collaboration a été malheureusement interrompue par son accident de moto (deux fractures au tibia) et par sa maladie par la suite. L’idée était de travailler sur un livre d’entretien. J’ai changé le titre de l’article et ajouté des sous-titres pour aérer le texte. Feu Muhend avait intitulé cet article « Et la création continue ».

 A. Azergui

DOSSIER : Disparition de Muhend Saïdi Amezian, un an déjà !

Il y’a un an (21 décembre 2013), disparaissait Muhend Saidi Amezyan, un artiste peintre, caricaturiste et calligraphe très engagé dans la défense de l’identité amazighe. Né à Midelt dans le Moyen Atlas, en 1964, cet artiste avait succombé à un cancer.

Feu Muhend lors d'un atelier à Imtghren (Errachidia)

Feu Muhend lors d’un atelier à Imtghren (Errachidia)

Muhend a été de tous les combats du Mouvement amazigh. Il avait animé des ateliers dans presque toutes les facultés du pays et dans diverses associations amazighes aussi. Il a dessiné, peint et caricaturé en toute liberté. Ses œuvres dérangeaient par leur franchise, leur force. Il aimait provoquer et choquer. Il n’a jamais baissé l’échine ni capitulé devant les pressions multiples qu’il avait subies de la part des autorités, notamment à Imtghren où il enseignait les arts plastiques.

Muhend était un artiste, un vrai. Il créait comme il respirait. Il a toujours mis son art au service de l’amazighité.

Dans ce dossier que nous lui consacrons, nous publions un article inédit de Muhend, fruit d’une coordination qui a duré plusieurs mois avant qu’elle ne soit interrompue par sa maladie. Nous le publions pour vous montrer une nouvelle facette de cet artiste aux multiples talents. Il y explique sa vision de l’art.

Nous publions aussi des témoignages de certains de ses amis en Tamazight et en Français.

POUR LIRE NOTRE DOSSIER :

A. Azergui

DOCUMENT : « LA SOCIÉTÉ BERBÈRE »

Cet article d’un intérêt particulier a été publié par Mouloud Mammeri dans la revue  Aguedal numéros 5 et 6 (1938) et n°7 (1939). Cette revue paraissait à Rabat. Ce même article est repris dans Culture savante, culture vécue de Mouloud MAMMERI, (Editions Tala, Alger, 1989). Texte Intégral :

« Les institutions des différents peuples de l’Afrique du Nord sont déjà bien connues ; les mœurs le sont beaucoup moins car il est difficile de pénétrer l’esprit d’un autre peuple. En tout cas les institutions et les mœurs des Indigènes ont toujours été étudiées du dehors par des Européens. On voit assez quel est le grave inconvénient d’un pareil point de vue, les auteurs fussent-ils les hommes les plus savants du monde. Mais on pouvait toujours objecter que les Indigènes, trop éloignés des Européens par leurs civilisations traditionnelles, étaient incapables d’exprimer pour des étrangers leurs propres points de vue. Aujourd’hui, il n’en est plus de même. Deux étudiants kabyles nous prouvent avec évidence qu’ils ont su – chose rare – pénétrer à fond leur milieu original sans se perdre dans l’érudition, le juger avec clairvoyance sans le renier ni le trahir, allier enfin l’intelligence à la sympathie, sympathie sans laquelle rien de ce que nous pouvons apprendre ne mérite le nom de vérité. »  Jean GRENIER[1]

MAMMERI_Mouloud

 La société berbère persiste et mais ne résiste pas

 Les Berbères n’ont jamais formé un État stable dans la durée, une civilisation à eux propre. Mais des multiples colonisateurs qui sont passé sur leur sol, des Carthaginois aux Français, en passant par les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabes et les Turcs, nul ne leur a transmis sa civilisation.

Il semble à première vue que, puisqu’après vingt-cinq siècles de civilisation étrangère les Berbères sont restés eux-mêmes, ils aient des énergies considérables à opposer à l’étranger. Mais, puisque d’autre part ces énergies n’ont jamais pu se fondre en un tout harmonieux, il faut croire que quelques principes de destruction, quelques vices internes empêchent cette synthèse.

Cette force de résistance et cette incapacité politique semblent pouvoir s’expliquer par une constitution sociale particulière qui a déterminé à la longue dans les esprits, une psychologie politique assez primitive.

Elle n’est pas un fait naturel mais une création volontaire

Le caractère de tout groupement berbère est d’être quelque chose d’on ne peut moins raisonnable. Un parti (sof) n’a rien qui logiquement le légitime: il ne diffère du parti adverse que parce que les familles qui le composent ne sont pas les mêmes; on ne choisit pas en Kabylie son parti, on y naît. Une fois incorporé, on n’a pas à charge de faire prévaloir tel idéal, ni même tels intérêts, ce qui pourrait encore se concevoir, mais de s’opposer à un autre parti, sans raison ni but, uniquement pour s’opposer. Dans un village de la tribu des Aït Yanni, un sof exile tout le sof adverse, un peu plus de la moitié du douar, pendant onze ans, sans cause, sauf que ses membres étaient en l’occasion les plus puissants et les plus riches. Un forgeron qui avait réussi à se mettre à dos à la fois les deux sofs de son village fait alliance à lui seul avec un bourg ennemi du sien, fait attaquer et brûler en une nuit son douar par ses alliés. C’est ainsi qu’Akalous a disparu à jamais dans les flammes. Partout ailleurs, le groupe est le moyen, on s’unit pour faire triompher par le nombre une cause. En Kabylie, le groupe est la fin.

Le groupe est la fin, mais il n’est pas non plus un fait naturel. Ce ne sont pas des conditions naturelles qui attirent en un lieu un afflux de populations d’origines diverses mais dont les conditions matérielles qui les ont réunies cimentent à la longue l’unité, c’est la création volontaire d’un groupement par juxtaposition de familles, c’est-à-dire d’unités sociales déjà organisées. L’organisation se fait ainsi non par le sommet, mais par la base. C’est ce qui donne son caractère rigide à l’organisation sociale des Berbères. Quand une autorité publique administre un pays par sa bureaucratie, elle essaie de calquer des cadres sur la réalité : les Berbères commencent par se créer arbitrairement des cadres, puis ils s’y introduisent. De là, cette éternelle poursuite d’un équilibre instable et sans cesse menacé. (Et les Berbères ont en cela beaucoup à faire, l’excès étant bien leur caractéristique). Cette poursuite est d’ailleurs, quant à ses effets pratiques, plutôt négative.

C’est une société instable

 Les forces de destruction, dans une société ou chacun agit sans règles et ne borne ses méfaits qu’à sa puissance, sont nombreuses et fortes. L’action des gens d’ordre, de ceux qui pourraient créer, se borne à annuler ces forces de destruction, à écarter dès sa naissance un malheur qui pourrait mener à de grandes calamités. Voilà pourquoi les Berbères n’ont pas, à proprement parler, d’histoire progressive ou du moins à grands changements. Les tempéraments créateurs ne peuvent que s’opposer aux destructions dans la marche quotidienne de la vie, jamais ils n’arrivent à ne rien édifier au sein d’une société stabilisée, parce qu’ils agissent à l’intérieur des cadres sociaux. Ces cadres demeurent toujours à l’état diffus chacun les sent clairement. Mais nul ne les pense objectivement ni ne les raisonne, parce qu’aucun pouvoir central ne les a jamais incarnés et ordonnés. Cela explique, en même temps la stérilité de l’histoire berbère, l’étonnante pérennité du peuple : les Berbères s’agitent pendant des années frénétiquement à l’intérieur de leurs cadres sociaux, un jour ils s’arrêtent épuisés, mais les cadres demeurent intacts et c’est parce qu’on n’en sort jamais, que toute action est vaine ou négative. Il n’y a pas d’historique du négatif, de chronique des événements évités. L’histoire berbère est une espèce de bouillonnement en vase clos; au fond, le Berbère n’a jamais su sortir de lui-même.

De toute éternité, la société kabyle n’a jamais connu de pouvoir fortement organisé pour imposer les règles d’une nation ; les forces destructives, que partout ailleurs, une forte organisation sociale parvient à éliminer ou à neutraliser, y trouvent donc un champ libre à leur expansion. Le premier soin d’une telle société, qui sans cesse menace de se désagréger, est de chercher à survivre le plus longtemps possible. Il s’y manifeste une sorte d’instinct de conservation. La recherche d’un bonheur plus grand, voire d’un bonheur tout court, est l’apanage des sociétés bien assises et bien ordonnées : seul l’homme qui sait qu’il sera encore vivant demain fait des projets d’avenir, croit au progrès et l’accomplit. Les Kabyles en sont encore au stade de la lutte contre la mort, et chaque génération reprend cette lutte au point où l’avaient entreprise tour à tour les générations précédentes, au point ou la prendront celles qui lui succéderont. Cette nécessité vitale pour un peuple colore sa psychologie : la plus grande calamité dont puisse souffrir un Kabyle est de manquer d’enfants mâles pour perpétuer la tradition, et il est étrange que la femme kabyle se soumette aussi complètement à cette unique fonction de productrice de mâles, – cela se lit à la fierté avec laquelle elle arbore à son front la ronde agrafe d’argent, décoration des mères de nombreux fils. En dehors de cette espèce de conservation instinctive de la vie, il s’est formé des institutions d’un caractère très particulier. Puisque nulle puissance matérielle ne peut garantir l’existence du paysan guerrier, il n’y a qu’à la rendre, en certaines occasions, sacrée. C’est ainsi que s’est formée la coutume de l’anaya. Pour se rendre dans une autre tribu en pleine sécurité, il est nécessaire de se placer sous la protection, l’anaya, d’un de ses membres. Quiconque oserait porter la main sur vous aurait directement affaire au protecteur dont il aura « cassé l’anaya », c’est-a-dire souillé l’honneur. En outre, le code de l’honneur fait à tout Kabyle bien né, un devoir sacré de ne point vous toucher, lui eussiez-vous fait les plus grands torts qui se puissent imaginer. Plus encore, vous n’êtes pas seulement préservé de toute action punitive par l’anaya de votre protecteur et par le code de l’honneur kabyle, mais aussi par une espèce de respect mêlé de crainte religieuse; vous êtes censé être tabou.

Il est d’ailleurs un certain nombre de survivances, chez les femmes surtout, de cette manière de défense-tabou et le Kabyle emploie un mot spécial dont la forme grammaticale vient d’un ancien kabyle aujourd’hui presque incompréhensible « urilaq » (mis pour « ur ilaq », il n’est pas permis, pas convenable), le nefas latin. Ces croyances viennent certainement des fonds antiques et sont, de notre temps en plein désaccord avec l’esprit des Kabyles, esprit réaliste et critique, voire raisonneur. Il n’y a pas dans les kanouns kabyles une seule défense ou prescription injustifiée, de caractère plus ou moins religieux, tout au plus, trouve-t-on des sanctions contre les infractions aux règles de la morale élémentaire, dont la disparition risquerait de désorganiser le corps social. Ainsi, toutes les énergies berbères ne tendent qu’à fuir l’anéantissement. Elles y ont complètement réussi. La terre kabyle, trop rocailleuse, ne nourrit pas qui la cultive, or les Kabyles sont essentiellement agriculteurs et peuplent cette terre à raison de trois cents au kilomètre carré.

 La famille

Les êtres avec qui un Berbère se sent socialement uni, ne sont pas ceux avec lesquels il vit, mais ses consanguins. Il est bien plus près d’un trisaïeul mort depuis longtemps que de son voisin immédiat. A entendre parler des Kabyles, on a l’impression qu’ils croient que les morts ont laissé à leurs familles, on ne sait quelle essence invisible mais toujours présente, une aide, un soutien dans l’adversité contre les familles ennemies, mais en revanche l’exigence que nulle tâche ne vienne souiller la pureté du nom. Quand un Kabyle voit menacé l’honneur de son nom, il parle du déplaisir qu’en auraient ses ancêtres comme si ceux-ci vivaient encore ou que quelque chose de ce malheur s’en allait les torturer dans la tombe. Entre vivants et morts d’une même famille, il n’est donc pas de scission nette, les uns et les autres sont les unités d’un même tout, qui seul compte. A plus forte raison n’y a-t-il pas de distinction entre membres vivants d’une même famille. On ne conçoit pas en Kabylie qu’un être privé de sa famille puisse se suffire socialement. La seule personnalité sociale est la « gens ». La responsabilité pénale dans les kanouns et les coutumes kabyles est non individuelle, mais familiale : dans une tamgert (vendetta) on tue sans remords le fils d’un meurtrier, exactement comme si lui-même avait voulu et accompli le crime commis par son père. Voilà pourquoi, surtout avant l’occupation française, la pression des membres d’une famille les uns sur les autres était si forte. Peut-être qu’à l’origine, avant d’être chrétiens puis musulmans, les Berbères ont pratiqué le culte des ancêtres à la façon des anciens Grecs. Cela paraît dans la fetra (distribution d’orge et de figues aux pauvres le matin de la fête de l’Aïd Tameziant (Aïd Seghir) : le père de famille prend un boisseau pour mesurer la quantité de grain ou de figues qu’il donnera en aumône ; à chaque boisseau qu’il verse il profère solennellement : « Celui-ci est pour mon grand-père, mon aïeul, etc… », convaincu que ce qu’il vient de dédier réjouira le mort au-delà de la tombe. Quand un père a une fois décrété que personne dans sa famille ne donnera sa fille à telle autre famille nul n’enfreindra cet ordre, de peur de tourmenter dans la mort l’âme de l’aïeul et de provoquer quelque jour une manifestation de son courroux.

C’est cette organisation familiale qui a fait des Berbères une race peu résistante mais très persistante. Très persistante, car malgré toutes les modifications extérieures de sa vie sous l’influence des envahisseurs, le Berbère reste fidèle à la religion de ses ancêtres. Très peu résistante, car ces familles forment un nombre de sociétés, sans doute fortement organisées, mais infinitésimales, ignorant la discipline de groupe non consanguin, n’offrant au jour de la lutte qu’une résistance éparse et dès l’origine impuissante. Car nul pouvoir ne se superpose en fait à celui des familles : la djemaa du village est la réunion patricienne des chefs de familles, qui viennent y faire des joutes d’éloquence, moins au sujet de leurs communs intérêts de villageois, qu’à celui des rapports des familles entre elles, chacun soutenant la sienne sans en avoir l’air. Un pouvoir supérieur ne peut d’ailleurs pas sortir naturellement de la société berbère. A l’origine des sociétés, il n’est de pouvoir que celui d’une aristocratie ou d’un tyran. Il ne peut y avoir de tyran quand l’individu ne combat guère pour lui mais pour sa famille toute entière. Il ne peut non plus surgir de famille dominante, car il ne règnera jamais entre deux familles de différence assez marquée pour que l’une d’elles l’emporte nettement sur toutes les autres. Jaloux d’une anarchie où ils se complaisent, les Berbères passent leur temps à établir entre les gentes un savant équilibre : il faut que jamais aucune ne s’élève suffisamment pour que la coalition de toutes les autres ne puisse l’abattre. De là des alliances savamment travaillées et une politique où les orateurs consommés ont beau jeu.

La tribu

 Mais la famille n’est point la véritable base de la société berbère. C’est en réalité la tribu, formule d’un autre Age, très ancienne, quasi protohistorique.

Le rôle des cités est prépondérant dans le travail d’unification d’une nation. Or les Berbères ont eu la malchance d’en être encore, au moment ou commence leur histoire (établissement de Carthage), au stade du hameau campagnard de type unifome au milieu d’un monde méditerranéen en général citadin et dont certains éléments fort proches, tels que Rome, étaient en outre fort ambitieux. Au moment ou Rome arrive en Afrique, les Berbères sont sur le chemin de la cité : Cirta (Constantine) pouvait à la rigueur mériter ce nom. Rome fonde des villes, mais des villes romaines, faites pour les fonctionnaires, l’armée et de rares colons. Quand elle s’en va, les Berbères s’unissent aux Vandales pour détruire les villes et ils retournent à la vie de tribu. L’arrivée des Arabes ne réussit qu’à entremêler, éparpiller plus encore les populations. L’invasion hilalienne refoule les Berbères des plaines et des villes vers la montagne. Le dernier atout est tombé : les ressources de l’Atlas ne permettent plus aux hommes de se rassembler en un même point, et la montagne est trop pauvre, le roc n’a jamais été chose fertile. Les Berbères chassés des plaines n’auront plus jamais de cités, nulle place, nulle agglomération humaine ne rassemblera, ne fondra les divers aspects de leur civilisation.

A tous les envahisseurs, ils ont opposé la tribu. Pour fonder un État, créer une civilisation, ils avaient la tribu. Mais la faiblesse capitale d’une tribu, c’est sa trop grande uniformité. A l’intérieur d’une même tribu, il n’y a jamais qu’une seule espèce de génie. Une vertu d’une sorte très particulière, telle qu’elle ne peut avoir d’une réelle valeur. Toute dynastie berbère ou arabe de la Berbérie musulmane est l’émanation d’une tribu qui partage son destin, triomphe avec elle, y est privilégiée, la défend, fournit à la fois ses troupes d’élite et sa seule armée véritablement nationale; la tribu meurt avec la dynastie ou plutôt, celle-ci disparaît généralement par l’épuisement des énergies de la tribu mère. Les tribus du grand Atlas portent la fortune des Almohades depuis le Sahara marocain jusqu’à Valence, jusqu’à Tunis, mais les Almohades sont trop peu nombreux pour un empire si vaste, trop peu souples, surtout dans leurs conceptions politiques et sociales, n’ayant guère que l’esprit du conquérant. La tribu peut à la rigueur suffire à fonder un empire. A l’organiser, à le perpétuer, elle s’épuise. Seule la cité peut assumer ce rôle. Pourquoi!

1) La cité peut disposer de ressources variées, de greniers pour assurer sa défense ou nourrir ses conquêtes, de citoyens pour l’administrer, de commerçants pour veiller aux échanges, d’une banlieue agricole pour l’alimenter; cette variété donne à la cité la faculté de réagir, selon les circonstances, de façon différente, elle la sauve du « figé », du « stéréotypé » qui sont toujours les causes de la désagrégation d’un État.

2) La cité peut s’assurer une survivance relative. Quand une classe s’épuise, une autre apporte une ardeur neuve, des vues plus proches de la réalité, plus objectives, car souvent la tradition, les préjugés, et des scrupules de toutes sortes sont le lot d’une classe vieillie au gouvernement; ces réalités secondaires prennent à la longue autant d’influence que la réalité objective elle-même, sur les décisions de la classe dirigeante. Dès lors, le gouvernement perd le contact du réel, il lui faut changer d’hommes. La campagne est en particulier pour la cité une mine inépuisable d’énergies nouvelles. En outre, d’une classe dirigeante à celle qui la remplace, il n’y a pas dans la cité de rupture complète : les acteurs du second acte et des suivants ne partent pas de zéro, les efforts s’accumulent. C’est juste le contraire qui se passe dans une société de tribus. Les énergies de la cité convergent et s’additionnent parce qu’elles s’exercent sur le même territoire, relèvent d’un même gouvernement, ont vie commune et sans cesse dépendent les unes des autres. Une société tribale, c’est une poussière de petites énergies qui n’ont généralement rien de commun. Un concours de circonstance ou la valeur exceptionnelle de quelques-uns peut pousser telle tribu à s’imposer par la conquête aux autres. Un moment vient ou son activité l’a épuisée. Surgit une autre tribu qui, loin de continuer l’oeuvre de la précédente, la détruit, et n’a généralement, le temps de rien bâtir avant qu’une troisième lance à son tour ses enfants sur l’Afrique. Toute l’histoire berbère est une suite de destructions, de désastres, de dynasties météores qui passent aussi éblouissantes par la rapidité de leurs conquêtes que par la facilité de leur chute. Au milieu du XIe siècle, la tribu des Sanhadja au voile bleu trouvant que Dieu n’était pas assez glorifié par les Berbères, bien tièdes religieux, lance ses méharas du Soudan à Marrakech. Et les voilà partis sur les plaines marocaines: six ans de chevauchées étendent empire almoravide du Soudan à Valence, mais trois quarts de siècle plus tard, les Almoravides sont épuisés. A cet instant, les Maçmouda, ou tribu de l’Atlas se découvrent eux aussi une vocation singulière de cavaliers et de prosélytes; avec l’Âpreté et l’étonnante intransigeance de l’esprit berbère, ils adorent frénétiquement Dieu l’unique, le prince des adorateurs de l’Unité communique de nouveau à ses sujets musulmans la fièvre des chevauchées. Au milieu du XIIe siècle et pendant vingt deux ans, les Berbères voient passer bride abattue d’étranges guerriers qui proclament que Dieu est un et détruisent les instruments de musique, moyens de corruption et d’aliénation. Mais la route est longue de Rabat à Bouka et du Draa a Murcie, les chevaux s’essoufflent, les cavaliers aussi, l’aiguillon des plaines à franchir et du Dieu unique à exalter s’émoussent. Les Almohades s’étiolent; et les Mérinides déjà voient passer dans leurs rêves d’étranges visions de terres à conquérir. Mais après tant d’autres ils passeront, passeront aussi leurs successeurs. A ces tribus qui déferlent les unes après les autres, il a toujours manqué un élément de stabilité. La tribu meurt d’essoufflement après un temps très court, la cité meurt de vieillesse.

 Ni division du travail ni hiérarchie

La tribu est une juxtaposition de familles du même type qui sont consciemment entrées dans le groupe et par suite ont toutes les mêmes droits et les mêmes devoirs. Quand les « gentes » se liguent en tribus, elles sont déjà organisées. Elles gardent leur structure et l’imposent au groupe, demeurant un État dans l’État. Les hameaux berbères présentent une uniformité remarquable mais c’est une uniformité dans la médiocrité, un amorphisme. Ils ne connaissent pas la spécialisation du travail, n’ont pas de corporations de métiers et n’en peuvent avoir, leur stade économique étant encore arriéré. Chacun s’improvise, suivant la circonstance, paysan, guerrier, orateur. Cette uniformité dans l’ordre économique se retrouve dans la politique et s’y traduit par un nivellement des situations sociales. Ce nivellement fut à l’origine imposé par le mode même de formation de la société berbère. Des hommes qui, de leur plein gré, s’unissent en société entendent y entrer avec les mêmes droits, les mêmes devoirs pour tous. Ce but atteint, les Berbères se sont acharnés à s’y maintenir éternellement. Vouloir toujours se confiner dans cette égalité dans la médiocrité a été une des causes du pourquoi les Berbères n’ont jamais pu créer de grandes civilisations nationales. Car ce qui crée une civilisation, ce n’est point tant la qualité ou la quantité d’hommes d’élite, que la qualité ou la quantité de ce qu’ils ont produit, pour ainsi dire leur rendement. Toute civilisation est une somme de créations. Or, il est des conditions naturelles à toute création humaine, surtout à la création intellectuelle. Pour créer une civilisation, je crois qu’à l’origine tout au moins, une aristocratie, de quelque ordre qu’elle soit, est nécessaire. J’entends par aristocratie une classe de privilégiés sociaux dispensés de la lutte immédiate pour la vie, la lutte au jour le jour; des hommes ainsi débarrassés de ce qui fait le plus gros de l’activité humaine, pour ne pas dire ce qui l’absorbe tout entière, peuvent appliquer leurs soins à des fins plus ou moins désintéressées, moins terre à terre, risquant d’accéder à l’universalité plus grande, c’est-a-dire de pouvoir créer une civilisation. Deux cent mille esclaves déchargeaient trente mille Athéniens de tout travail matériel, et ces trente mille ont fait un monde qui vit encore après vingt-cinq siècles. Il arrive bien un moment ou l’État est assez riche pour assurer à ses membres un minimum de bien-être matériel. Il est fort possible qu’alors un régime égalitaire ait un effet civilisateur égal ou supérieur à un régime aristocratique. Mais ce n’est là, qu’une étape postérieure pour une nation vieille et riche, c’est un aboutissement. On n’arrive à faire régner dans la société un ordre logique, égalitaire qu’après s’être soumis pendant des siècles aux faits brutaux, à l’inégalité. Il faut consentir une défaite provisoire pour gagner la victoire. Le tort des Berbères, c’est qu’ils ont commencé par où il fallait finir et d’avoir naïvement cru faire triompher cet ordre de prime abord et totalement, avec entêtement ! Ils se sont acharnés pendant des siècles à une tâche impossible. Avec une persévérance touchante, ils s’y acharnent encore, l’expérience ne leur ayant rien appris. Tout serait pour le mieux, si la vie n’avait des lois pressantes. Dans cette lutte qu’ils mènent, il y va de leur vie et depuis bien vingt-huit siècles, la lutte les épuise peu à peu, vaincus pour avoir cru comme de grands enfants que leur rêve allait triompher un jour dans la société. La Berbérie, quoi qu’on en dise, est pauvre. Là, plus qu’ailleurs la lutte pour la vie prend tout le temps de l’homme. Malgré cela, les Berbères n’ont jamais voulu consentir à une classe ou à une caste quelconque le droit d’employer les autres à sa subsistance. Ils ne se reconnaissent pas d’autre nom ethnique que celui d’lmazighen, qui veut dire tout à la fois hommes libres et hommes nobles. Un peuple ou tout le monde est noble et pauvre en même temps, où tout le monde a besoin de lutter chaque jour pour vivre, un peuple absorbé par ce qui s’oppose immédiatement à son action quotidienne, est un peuple condamné dès l’aurore, à ne rien pouvoir créer qui ait une universalité même relative. Et c’est ainsi que l’histoire berbère s’émiette en d’innombrables faits et gestes de petites tribus ignorées qui jamais ne dépasseront le cadre du Canton et qui mourront en deux générations. Quand le dernier vieillard qui les aura vues sera mort.

 Tyrannie de la famille et de la tribu: consentement et zèle de l’individu

 Manque de spécialisation, absence d’une de hiérarchie sociale au sens aristocratique du terme, cette image ressemblerait plutôt à celle du troupeau qu’à celle d’hommes égaux et libres et jaloux de leur liberté. Peut-être la vigueur avec laquelle les Berbères ont de tout temps combattu pour sauvegarder leur vie de citoyens libres et égaux ferait-elle le contraire. Mais ils ne mènent nullement la vie de la cité antique. Ils mènent celle de la ruche : tout pour le groupe, fin suprême devant l’individu qui ne compte pas. Tout Berbère se doit corps et âme aux deux groupements dont dépend toute sa vie politique : sa famille d’abord, sa tribu ensuite. Devant le membre de la famille, l’individu ne compte pas, sa volonté s’efface devant «ce qui convient» à l’idéal traditionnel des siens, et il sera respecté non seulement quand il aura servi cet idéal, bon gré mal gré, mais quand il aura fait sien et qu’il aura donné sa vie pour lui. Cela s’explique par les lois de la vendetta kabyle : le meurtre d’un homme amène automatiquement celui du meurtrier ou d’un de ses parents, le meurtre est une atteinte à l’honneur de tous les parents de la victime, même les plus éloignés. Un bon Kabyle doit venger son gendre ou un cousin obscur, voire un individu n’ayant de commun avec lui que le sof. De deux familles se combattant, la plus forte est naturellement celle qui dispose du plus grand nombre de mâles, puisqu’elle peut exterminer ses adversaires et laisser des mâles survivre pour l’empêcher de s’éteindre. De pareils drames sont toujours pendants en Kabylie, chaque famille considère les siens comme des chiffres. La loi du nombre, cette prédilection que les Berbères semblent avoir pour le signe égal, cette frénésie du chiffre, dominent tout. La tribu à son tour ne considère les siens que comme les unités d’un tout, car les guerres entre tribus sont également des vendettas. Elles ne se font jamais pour occuper un territoire; à l’époque précédant immédiatement l’occupation française, tout au moins, toutes les tribus avaient un domaine stable depuis longtemps délimité. Les guerres (comme tout en Kabylie) se font pour rétablir la balance de l’honneur. Que telle tribu s’estime déshonorée en la personne de l’un des siens, elle se lève toute entière pour échanger des coups de feu avec la tribu prétendue fautive. De part et d’autre, on reste généralement sur les positions prises dès le début jusqu’à ce que, lassé de part et d’autre, on se retire; nul ne peut alors s’attribuer une victoire visible et manifeste. C’est pourquoi est réputé vainqueur le camp qui compte le moins de morts. La balance étant rompue, la tribu dite vaincue n’aura de cesse qu’elle n’ait rétabli l’équilibre en supprimant chez l’ennemi autant de vies humaines que celui-ci lui en a prises. Toujours et sans cesse la hantise du signe égal.

On ne peut concevoir, malgré les apparences, combien est grande la pression du groupe sur l’individu. Celui-ci se doit à sa famille d’abord, puis à son sof, à son village, et puis à sa tribu, dernièrement à lui même. L’idéal auquel tendent tous les hommes est de sacrifier leur désir à celui de la communauté. Tout au plus l’individu peut-il, au cours des délibérations, essayer d’influer sur la décision : il s’y conformera complètement. Il se doit au groupe, le groupe se doit à lui. Que dans un marché que fréquentent nombre de confédérations, un homme d’une tribu ait été molesté par l’enfant d’une autre, toute sa tribu, loin de voir là une affaire personnelle, se lèvera même sans qu’on l’appelle. Les individualités les plus marquantes, les plus réellement fortes, ont toujours senti peser sur elles, ce poids du groupe. L’individu, si puissante que soit sa personnalité, ne peut rien faire en Kabylie, s’il n’a derrière lui un groupe prêt à le défendre contre tous. La poésie garde encore des échos de cet écrasement par le groupe des puissantes individualités : un chef de famille d’une éloquence consommée est presque isolé par ceux de son village, ses propriétés passent pour ainsi dire au domaine public, il n’est jusqu’à un nègre, nouveau venu, qui n’ose l’insulter sans même garder la mesure comme font, par égard pour sa valeur, ses ennemis kabyles; la seule solution en pareil cas est d’habitude l’exil volontaire; un Oujaoud préféra lutter; il parvint à constituer un parti puissant et, au chef de ses adversaires lança, quand il se crut assez fort, ces vers:

Va dire au pèlerin de la famille des «fils du vieillard»:
Que ce que tu désires arrive!
Si tu veux la paix:
Qu’avons-nous à tirer du désordre?
Si tu veux la guerre
Soixante-quinze guerriers me suivront
J’ai juré, fait un serment inébranlable
Car je sais ce qu’il y a dans mon cœur.
Avec du sel l’on fera des galettes,
Que l’on trempera dans du goudron (en guise d’huile)
Avant qu’il n’y ait avec toi de réconciliation,
Et les bœufs seront auparavant tondus (comme des moutons).

On ne peut être ni plus affirmatif, ni plus exaspéré. Cet accaparement de l’individu par le groupe s’explique par le manque de pouvoirs organisés dans la société kabyle. Malgré les « oumena », les « tamen », la « djemaâ », c’est au fond l’individu ou le groupe tout entier qui se fait à soi-même justice. Il n’est pas de pouvoir pour défendre les droits de tous indistinctement, pas d’autorité pour imposer des devoirs. Pour ne pas subir d’injustice, chacun doit défendre lui-même ses droits. L’égoïsme aidant, il arrive très vite que les trop puissants ne se bornent pas à défendre simplement leurs droits, mais qu’ils exercent sur les autres des droits illicites, qu’ils deviennent oppresseurs. Il est bien difficile de garder la juste mesure dans un procès où l’on est à la fois juge et partie: c’est justement parce que chacun défend ses droits que la vie est si âpre en Kabylie : c’est également parce que chacun s’impose à soi-même des devoirs que ceux-ci sont si rigides, si impératifs, en général si respectés. Chacun en Kabyle n’obéit qu’au devoir qu’il a consenti, singulière liberté; mais en même temps les circonstances font que, dans les faits, le Kabyle est astreint à consentir certains devoirs, entre autres celui d’un total dévouement au groupe. Cette coercition des circonstances n’est d’ailleurs sentie que par les individualités vraiment exceptionnelles. Dans la plupart des cas, le Kabyle est convaincu que c’est de propos délibéré, librement, qu’il a choisi son idéal de dévouement au groupe; et il est certain que cette coercition ne fut éprouvée comme vraiment impérieuse qu’à l’époque ou se forma cet idéal pour quelques rares individualités. Une fois cet idéal formé, on en parle toujours comme s’il était beau en soi, et les circonstances sont nombreuses pour montrer qu’il est en tout cas le seul cas pratique et admissible. C’est souvent ainsi que se forment les idéaux sociaux; des conditions purement matérielles imposent à un moment donné un certain mode de vie, une certaine conception du devoir, à un moment donné la société prend conscience de ce qu’est cette vie, on en parle comme de quelque chose de bon : et comme nous avons toujours tendance à universaliser nos penchants ou nos conceptions, lorsque notre idéal ne cadre plus avec la réalité, parce que les circonstances qui l’ont fait naître ont changé, nous lui devenons infidèle, peu à peu nous l’oublions, au besoin nous en trouvons un autre plus en rapport avec la vie présente, et que nous proclamons à son tour universel et absolu.

 Le sof, juxtaposition d’individus

 Il est très difficile à l’individu sur qui pèsent ces principes rigides de s’en débarrasser. L’éducation familiale les lui a inculqués dés l’enfance, sans discussion. Il est très vite amené à les vivre et à les appliquer, ce qui l’empêche de jamais examiner leur valeur effective. Très jeune la vie du sof et de la tribu l’accapare, et le jeu des alliances, avec l’alternative des succès et des revers, est un jeu trop passionnant. Trop occupé à vivre ces principes, il songe d’autant moins à les analyser que l’existence politique du hameau-cité pénètre chacun de ses actes, remplit pour lui la vie quotidienne. Cependant il y a toujours en l’homme un égoïsme qui se cabre contre la pression du groupe. Du conflit de cet égoïsme et de la société, est né un individualisme berbère très particulier : du moment que l’individu ne peut penser et vivre comme il l’entend, il trouve un dérivatif à sa personnalité en entretenant dans le groupe une atmosphère d’anarchie et de troubles qui alimente ses passions. La seule raison d’être d’un sof est l’atmosphère enivrante de passion, de vie dangereuse qu’il favorise, tout ce qui nourrit l’anarchie désastreuse et pourtant chère aux coeurs berbères parce qu’elle permet de vivre sans frein, pleinement, et que le Berbère dans l’agitation se sent dans son élément. Au fond, d’ailleurs, ce que le Berbère aime retrouver dans cette division indéfinie de sa société en unités de plus en plus petites, c’est, à travers le groupe, son individualisme effréné dont jamais il ne peut se départir et qui ne voit confusément dans l’union avec les siens que le moyen de mieux asseoir, de renforcer son égoïsme débordant. Ce culte de l’individu vient sans conteste du manque de grands idéaux intellectuels, de principes universels, de religion vraiment assimilée. L’on vit de certitudes autant que d’aliments. Mais quand on ne peut croire en nul principe supra-humain, on croit en soi-même, on admet volontiers qu’en dehors de soi rien n’existe, du moins rien qui soit digne d’être; on se considère comme un absolu et l’on en devient d’autant plus impénétrable à autrui. C’est ainsi qu’à travers les siècles les Berbères n’ont jamais changé, mais qu’ils n’ont aussi rien appris. Ils se contentent de durer, de s’agiter sans cesse des mêmes jeux, de repasser par les mêmes ornières. Quiconque croit en soi tend toujours à faire triompher ce «soi» sur les autres, et le Berbère, pour ce faire, multiplie les alliances qui lui permettront de mieux s’affirmer, de «se poser en s’opposant». Voilà pourquoi en village, une tribu, une confédération et en sof plus que tout sont des mises en commun d’individualismes. Le groupe se forme en Kabylie par juxtaposition volontaire des personnes, ce qui lui donne une remarquable fragilité et une absence totale de cohésion. Voilà pourquoi les grandes confédérations berbères, les grands empires se sont toujours écroulés avec une vitesse que rien n’égale, sinon la rapidité de leur constitution. Il n’y a pas cette interpénétration, cette unité interne qui rendent si solide un grand pays parce qu’elles sont fonction de deux facteurs principaux, qui n’existent ni l’un ni l’autre chez les Berbères, les conditions économiques et un idéal commun.

Nous avons montré l’absence de cet idéal. Quant aux facteurs économiques, il faut dire que l’économie intervient très peu dans la vie berbère; elle y est restée à un stade inférieur: chaque « gens » tire de ses champs toute sa subsistance et n’a quasi rien à devoir à personne, I’inégalité matérielle est pratiquement inexistante. Le groupe est fondé sur le sentiment et la défense de l’individu; ce ne sont jamais des nécessités vitales qui provoquent sa naissance ou lui font sa nature, c’est la libre volonté humaine et le besoin pour chacun de préserver sa vie en l’alliant librement à d’autres. De là vient d’ailleurs l’extrême instabilité de la vie berbère: rien de plus changeant que la volonté humaine, même quand par un effort constant on essaie de faire sans cesse prédominer le raisonnable sur l’impulsif. Au contraire, des conditions de vie identiques ou complémentaires sont un facteur important de cohésion par l’harmonieux équilibre des égoïsmes contradictoires qui naissent nécessairement Le sof. Juxtaposition d’individualismes, ne peut guère former qu’un faisceau de passions, d’ambitions, de ressentiments et on ne peut imaginer à quel point les passions inspirent le sof, comme tout, du reste, en Kabylie. C’est pourquoi les sofs des sols sont tous des psychologues consommés, des maîtres orateurs. Il en est qui atteignent une virtuosité vraiment remarquable et sont capables par le seul effet du discours de faire s’entretuer des milliers d’hommes. Beaucoup d’entre eux font de la politique en véritables artistes. Dénués de scrupules, ils se plaisent à mener les hommes par leurs passion. A ce jeu palpitant souvent se prennent eux-mêmes, en font leur vie, ne peuvent plus s’en passer. Tel grand orateur qui, tout jeune, encore imberbe, a réuni toutes les tribus kabyles pour déclencher l’insurrection de 1871, puis domina l’assemblée par son éloquence passionnée et sa connaissance du coeur humain, survivant à l’insurrection, voit monter, au moment où il commence à vieillir, une génération qui se soucie peu de la cité, et n’en a du reste guère le moyen, n’étant plus autonome. Ses talents n’ont plus de pouvoirs. Les gens ne l’écoutent plus. Mener les Kabyles était devenu pourtant une condition essentielle de sa vie. Il ne s’en guérit pas:

– Oh! l’histoire qui s’est passée la dernière fois !
Des hommes nous ont joués.
-Ils m’ont laissé tout projeter
Puis se sont mis à rire, à se moquer.
– Si j’avais des fils
Et des frères de ceux qui sont zélés
-Ils m’auraient roué de coups de bâton
Comme un tambour ils m’auraient ligoté
– Ma langue m’a attiré cette mésaventure
J’invoque Dieu pour qu’il la coupe
– Car quand je dis : «Voilà la direction de La Mecque»
On prie dans le sens opposé.

 Ces orateurs sont d’ailleurs rarement des meneurs de foules. Tout, en Kabylie, se ressent du caractère individualiste de la race. Tout y est agissement individuel, jamais mouvement de foule. Quand les individus sont ensemble, ce qu’ils mettent en commun le plus souvent, ce sont leurs sentiments, leurs passions les moins raisonnées, parce que ce sont les plus contagieuses et les plus agissantes. Il suffit de savoir flatter ou remuer ces sentiments grossiers pour mener une multitude. Mais on peut difficilement prendre par les entrailles un individu: pour le convaincre il faut une fine psychologie et une connaissance approfondie de l’homme. Un chef anonyme est obligé en Kabylie, pour s’imposer à tous, de commencer par s’imposer à chacun en particulier. La moindre décision, en ce pays éperdument démocratique, exige l’assentiment anonyme, ce qui rend le plus souvent les assemblées kabyles d’une remarquable inefficacité. Tous ont le droit de donner leur avis sur un projet quelconque, et l’on ne passe jamais à l’affaire suivante qu’une fois la question de principe approuvée par tous et clairement définie. Rien de plus favorable à la formation de l’esprit critique, au respect de la dignité de l’homme qui ne fait que ce qu’il a librement consenti; mais rien de tel non plus pour ne rien accomplir de grand, la majorité des assemblées étant toujours formée par d’honnêtes médiocrités; le plus souvent rien de tel pour ne rien entreprendre du tout. Ainsi, la politique en Kabylie n’est jamais question vitale, c’est uniquement un jeu de sentiments, d’ambitions, et quand par hasard elle met en cause des vies humaines, c’est uniquement par le fait des passions. C’est ainsi que dans un village, les rapports entre les deux partis étant devenus intenables, un des deux chefs du premier sof parvint, par l’argent et les balles, à exiler tout le parti adverse, qui fut pousser à résider pendant onze ans à l’étranger. L’autre chef du sof vainqueur, trouvant que c’était malgré tout pour le village une calamité que d’avoir perdu la moitié de ses habitants, au bout de onze ans, rappela son adversaire. Son collègue, de rage, changea de sof et désormais fit cause commune, contre ses parents et amis, avec ceux mêmes qu’il avait bannis.

 Société close et irréductible

 Les Kabyles et tous les Berbères ont des conceptions très différentes de la conception orientale. Ils ont de naissance un esprit de repli sur soi, de jalouse conservation de tout ce qui est eux-mêmes, au moment où, en apparence, ils semblent se donner entièrement. Le vernis qu’ils prennent alors n’est que la couleur qu’emprunte le caméléon pour mieux passer inaperçu. Cela leur vient sans doute d’un esprit d’insociabilité naturel ou acquis. Ils ont l’anarchisme dans l’âme et vouloir cohabiter entièrement et sincèrement avec une société différente de la sienne, c’est accepter un certain nombre de conventions, de contraintes, de règles, ce qu’aucun d’eux n’a jusqu’à présent su faire. Le Berbère ne peut vivre passionnément qu’avec les Berbères. Frotter ses ressentiments et ses colères contre des hommes aussi passionnés que lui le tient en haleine, opposer ses passions à des passions entières et ardentes l’exalte et le grise. Voilà pourquoi depuis si longtemps que les envahisseurs les plus divers défilent sur l’Afrique, les Berbères n’ont pas encore totalement cédé. il en est toujours d’insociables parmi eux, qui n’ont point renoncé encore au rêve de l’anarchie la plus libre, de la vie la plus passionnée. Plutôt que de composer avec le martre qui les a vaincus, ceux-là fuient devant lui, lui laissent les plaines et les villes, vont se nicher dans des aires qu’ils croient imprenables et qui le sont en effet jusqu’à un certain point. Ce phénomène est remarquablement général: il y a des Berbères en Tripolitaine, ils habitent la montagne, le djebel Nefousa ; il y en a en Tunisie, ils habitent une île, Djerba; en Algérie, ils habitent la Kabylie, l’Aurès ou le désert improductif, le Mzab; au Maroc, ils habitent l’Atlas et le Rif; au Sahara, le lointain Hoggar. D’instinct, sur tous les points de leur vaste domaine, plutôt que de se fondre, ils ont fui, exilés volontaires, pour qui les temps nouveaux avaient perdu tout charme. Mais ces îlots séparés les uns des autres, chacun replié sur soi, menant des siècles une vie confinée et somme toute peu variée, puisque les mêmes hommes à chaque génération répètent comme une litanie éternelle les actes de leurs grands-parents, ces îlots en général évoluent de plus en plus, à moins d’événements imprévus, dans le sens de la spécialisation. C’est ainsi que se sont créées de petites sociétés berbères fermées on ne peut plus. Chacune possède en propre, sinon une législation, du moins des coutumes d’autant plus rigoureuses que cette société se sentant isolée et par conséquent à chaque instant près de se désagréger dans la commune vie sociale qui l’entoure, a besoin de plus d’originalité pour demeurer elle-même. «Nous avons fui de la plaine à la montagne, ghef nnif, pour l’honneur», pour ne point servir, disent les Kabyles, en le pensant vraiment. Pour l’honneur sans doute. Peut-être qu’en s’auscultant bien, une autre raison leur viendrait à l’esprit, plus profonde parce qu’elle tient plus à leurs entrailles. Rien ne le prouve mieux que la façon dont, sur tous les points de l’Afrique du Nord, les Berbères réagissent instinctivement à tout conquérant nouveau. Avec la frénésie du désespoir, ils le combattent les armes à la main, sans admettre de demi-mesure, car l’anarchie ne se défend pas à demi: elle est totale ou elle n’est pas. Après avoir été vaincus une première fois en 1857, les Kabyles ont conservé leur organisation municipale, en fait la seule qu’ils aient eue même avant les Français. De l’avis de tous, le motif pour lequel on avait, il y a bien longtemps, fui l’Arabe vers la montagne, n’était plus, il fallait ou reconquérir la liberté totale, ou se fondre dans le nouvel État et l’insurrection de 1871, lorsqu’elle fut projetée, recueillit l’unanimité des djemaâs. Et la Kabylie, jadis terre chérie de ses enfants, qui ne trouvaient nulle part ailleurs où développer librement leur vie, maintenant perd un à un ses fils par l’émigration. C’est la fin du long rêve d’anarchie pendant tant de siècles amoureusement couvé – le mirage s’est évanoui. De la même façon réagiront les Rifains d’Abd-el-Krim et les Chleuhs de l’Atlas. Mais l’histoire maintenant touche à sa fin : les Berbères n’auront plus bien longtemps quelque chose à défendre.

 Tendance vers une justice humaine

 Ainsi donc toute la société berbère n’est qu’une immense mosaïque, une poussière de petites communautés, étrangères les unes aux autres, chacune avec son idéal, sa vie cantonnée, son horizon intellectuel borné aux frontières du petit État. C’est cet excessif cantonnement qui a fait l’intransigeance de la coutume kabyle. On n’a pas claire notion de la liberté individuelle et de l’infinie diversité humaine dans une société qui vit en vase clos. C’est en elle que se resserre l’aire de la justice et de la charité. Les Kabyles se persuadent aisément que leurs seuls devoirs sont envers les leurs. Et cependant, le jeu des circonstances ou l’ascendant d’individualités puissantes les a parfois amenés à briser leur cadre étroit. L’islam, religion monothéiste et à tendance universaliste, a aidé à cette action. C’est que la dure coutume de la montagne s’est humanisée et que le citoyen du hameau s’est habitué à concevoir que la justice et la charité s’appliquent à la généralité des hommes. Malgré les apparences, les commandements trop cruels de l’impératif social s’humanisent beaucoup en Kabylie. Il existe même au-dessus de l’idéal de l’honnête homme, Kabyle moyen, un idéal fait pour ainsi dire pour une élite, les lâaqqwal, les sages. Ceux-là souffrent par principe des vexations multiples qui amènent généralement une suite interminable de calamités et leur grande affaire est de faire sans cesse prévaloir sur leurs passions leur raison. Ce sont toujours eux qui dans les délibérations inclinent vers les solutions pacifiques, même au dam de certains intérêts, eux dont les jeunes prennent conseil, qui toujours défendent un idéal d’humanité et de justice et très souvent l’appliquent les premiers. Ils sont pour la solution la plus pacifique, ils sont aussi pour les solutions les plus justes. Il s’agit ici de justice naturelle légèrement teintée de pure coutume kabyle, qui toute humaine qu’elle soit, à la longue a passé pour aussi naturellement juste que le reste. Nul plus que le Berbère anarchique et égalitaire n’a le respect de la dignité de la vie humaine. L’application continuelle que leâqul met à tout faire raisonnablement et à toujours dominer ses passions l’amène à un idéal de juste mesure. Ne commettre aucun excès, car Dieu, et surtout la vie, la famille, plus près du Berbère que la divinité, don des Sémites, trop abstraite dans un ciel trop lointain, punit l’insolence et l’orgueil. Les Kabyles n’ont pas de code, mais ils ont un canon de conduite dont le nom propre est taqwbaylit, et le nom commun « l’mizan », la balance. La balance, voilà bien un symbole, un mot significatif: faire que l’un des deux plateaux ne l’emporte jamais sur l’autre. Ainsi les Kabyles ont dans leur idéal pour ainsi dire deux échelons : celui du « vulgum pecus », le code de l’honneur, sans doute beau et valeureux mais rigide et inhumain, qui est l’idéal de leur société localisée et très particulière; au-dessus, un idéal beaucoup plus humain, plus général, sans cesse opposé au premier, qu’il essaie de nuancer. C’est sous cette influence que diverses coutumes ont humanisé ce que la règle des vendettas et d’autres institutions analogues avaient de trop barbare : il est sacrilège de porter la main sur un homme ou de le tuer sous les yeux d’une femme quelconque, serait-ce une mendiante de passage, de tuer par vengeance un meurtrier qui a passé sur la tombe de sa victime et qui est censé ainsi avoir demandé le pardon de son crime, de poursuivre ou de tuer un homme que l’on a battu. Un jeune homme généreux et bien né, dans une guerre entre deux tribus, met un adversaire en joue, s’avise soudain que cet homme est un grand orateur de la tribu adverse et laisse le fusil, pensant qu’il serait dommage de supprimer une si belle vie. Quand on prend des prisonniers, on doit les nourrir comme des hôtes, veiller qu’ils ne manquent de rien, et les renvoyer après sept jours habillés de neuf.

 Tendance vers une justice universelle

 Les Berbères ne savent pas faire la synthèse de l’esprit pratique et de l’esprit idéaliste. Ils sont tout l’un ou tout l’autre. Un État vit d’autant plus longtemps qu’il est plus souple, c’est-à-dire plus capable de modifier son idéal, car l’idéal aussi, comme toute chose ici-bas, vieillit, perd toujours à la longue de son acuité, de sa pureté première. Mais un idéal qui voudrait s’imposer en ignorant les faits, voire en s’y opposant, en général n’arrive jamais à se faire réalité, même partiellement. La matière, la vie même, ont une force d’inertie dont il faut tenir compte. D’où la nécessité de l’esprit pratique. Or, depuis l’Antiquité la plus lointaine, les Berbères poursuivent sans le réaliser le rêve d’une égalité totale et absolue entre tous les hommes. Toute la vie politique berbère repose sur ce concept d’égalité et jamais l’expérience n’a instruit les multiples générations qui se sont suivies. Un conquérant arrive. Les Berbères s’éveillent de leur rêve, luttent; leurs efforts trop disparates échouent; ils laissent s’implanter le vainqueur, adoptent son décorum, sa civilisation matérielle, en général supérieure, puis, revenus dans leurs villages, ils continuent d’y vouloir faire régner l’égalité parfaite, poursuivent dans leur for intérieur, ce rêve d’une anarchie égalitaire inlassablement, éternellement, en attendant que vienne les réveiller de leur rêve quelque autres conquérants qu’ils combattront encore.

Cette espèce d’acharnement que rien ne rebute leur vient de ce qu’ils discernent fort mal encore les conceptions les plus abstraites de leur esprit et le passage à l’exécution. Dans toute civilisation, la reconnaissance des difficultés où se heurte dans la pratique toute création émanant de l’esprit fait que l’on rogne sur son idéal, qu’on l’assouplit et même que pour y parvenir on se résigne à des procédés qui le choquent. La marge qui sépare chez les Berbères la création uniquement mentale, qui est imagination libre et sans frein, et la création matérielle, qui est fonction de bien des facteurs, est fort étroite, même presque inexistante. Une civilisation, surtout en Occident, véhicule toujours, à côté d’une réalité souvent laide, quelques grands principes de morale universelle qui peuvent être objets d’enseignement, sont même pratiqués par de rares individus, mais restent toujours pour la majorité comme des principes à l’état virtuel : on peut y croire ou n’y pas croire – qu’importe – ce sont toujours ces principes-là que l’on arbore, parce qu’ils ont valeur universelle. Les principes que la société berbère véhicule sont ceux qu’elle applique. La philosophie berbère est une philosophie pratique, ennemie des spéculations sans résultats effectifs et palpables. C’est une morale destinée à sauvegarder chez ce peuple de paysans guerriers, libres jusqu’à l’anarchie, certaines valeurs humaines réputées supérieures.

Ce qui a produit une floraison intellectuelle et certaines institutions qui ne sont pas sans valeur. Nombreux sont en Kabylie les poètes qui, en quelques vers courts, rythmés et rimés, faciles à retenir, donnent à une pensée morale la forme concise qui lui assure une certaine longévité. Une fois les vers sortis de la bouche des poètes, les vieillards s’en servent pour instruire les jeunes, et les orateurs, maîtres de la parole, en rehaussent dans les assemblées des discours qui risqueraient d’être trop prosaïques. Les dictons moraux sont aussi l’apanage d’une classe spéciale de clercs, appelés en Kabylie « Imgharens », les vieux, donc sages[2]. Un homme connu par une intelligence exceptionnelle du cœur et de l’esprit humain, une éloquence consommée et un réel talent d’auteur, s’impose à son entourage immédiat, et, pour peu qu’il sache quelques bribes d’arabe qui le consacreront docte, sa renommée s’étend. fi a un renom d’inspiré, insoucieux des soins matériels d’ici-bas, prévoyant de ce qui sera. Chacun avant d’entreprendre quelque affaire d’importance fera des kilomètres pour le consulter. Il vivra des offrandes des pèlerins et en retour les tirera des mauvais pas, conseillant le pardon des injures, la patience, la justice, enveloppant ses conseils, pour leur donner plus de valeur et aussi plus d’effet, dans une sorte de délire pathétique et possédé, les ciselant dans des vers kabyles souvent fort beaux. Les conseils que le cheikh donne, ont sur d’autres l’avantage d’être inspirés par une intelligence véritablement supérieure, un réel désir de justice et de charité humaine; ils viennent d’un homme qui domine d’autant plus aisément les cas qu’on lui propose qu’il n’y est pas lui-même engagé et qu’il passe sa vie à refréner ses passions. Et il est souvent des cheikhs qui, partant des détails terre à terre de la vie domestique, ou des sentiments aveugles et passionnés du guerrier anarchiste, s’élèvent à des principes d’un beau désintéressement. A quoi bon, répondit l’un d’eux à deux frères qui disputaient sur la limite de leurs propriétés, à quoi bon s’attacher trop à cette terre où nous ne sommes que des passagers :

L’on se bat pour de la terre
Nul ne sait qui en est le possesseur
Nous ne lui devons que de nous nourrir
Car son possesseur est un seigneur (Dieu)
Et nous que la mort guette,
Nos derniers abris sont les tombes.

Mon propre cas – Conclusion

 Telle m’apparaît la société berbère où j’ai grandi et dont les principes de vie ont été les premiers que l’éducation m’ait jamais inculqués. Il fut un temps où j’appliquais ces principes et les vivais tout naturellement, car ils étaient les seuls que je connusse. A coup sûr je ne les vois plus maintenant comme je les vivais alors. Tout ce que j’en ai dit reste une perspective, une organisation sociale vue d’un point de vue particulier. Car bientôt dix ans de culture occidentale m’ont totalement changé d’atmosphère : je ne vis plus ce dont je parle, sinon de façon impersonnelle ou en tout cas stylisée et j’en disserte comme d’un souvenir, qui reste vrai puisqu’il a été, mais qui ne me remet qu’une réalité filtrée dont je n’arrive plus à discerner le degré de fidélité. C’est ce qui fait de ce qui précède, un à peu près : mon passage de la culture berbère à un genre de vie qui, je crois, en est radicalement différent, a été brusque, et ce qui par la suite m’a le plus frappé dans la première, a été ce dont il fallait avec douleur m’arracher après l’avoir si longtemps chéri, c’est-à-dire tout le stock de vérités que l’on m’avait inculquées et dont j’étais forcé de reconnaître la fausseté ou le leurre. Je l’ai fait parce que ces vérités que l’on m’avait apprises me semblaient maintenant illogiques, mais je ne l’ai pas fait sans quelque regret de quitter tout un monde ami de mon enfance, sans quelque déception de m’apercevoir ainsi que ce que j’avais si longtemps cru n’était qu’illusion, sans quelque douleur de savoir que tous les miens, continuant de penser comme moi dans mon enfance, étaient détachés de moi. Tout ceci a dû donc beaucoup influer sur ce que j’ai écrit et en faire quelque chose de très personnel : peut-être à mon insu ai-je embelli tout ce que je regrette, trouvé des raisons forcées à ce qui m’a déçu. Mais si ce que j’ai écrit déforme la réalité, il lui reste cette excuse d’avoir été une déformation que je crois sincère.

 Mouloud MAMMERI

In Aguedal n° 5 et 6 (1938) et n°7 (1939), Rabat

Repris dans Culture savante, culture vécue de Mouloud MAMMERI,

Editions Tala, Alger, 1989

[1] Jean GRENIER (1898 – 1971), professeur de philosophie, a exercé au Lycée Bugeaud à Alger de 1930 à 1938. Le jeune Mouloud MAMMERI comptait parmi ses élèves.

[2] Ed. TALA : « appelés en Kabylie les Cheikhs. »