Disparition d’un pilier de la littérature amazighe

Il est des hommes qui ont choisi d’être libres, qui dérangent par leur franchise, qui réduisent les tabous en miettes dans des sociétés fossilisées, mises à genou par l’islam et l’arabisme. Mohamed Chacha, l’écrivain et poète rifain, décédé mercredi 29 juin à Amsterdam aux Pays-Bas des suites d’une longue maladie, est de cette trempe de Berbères fidèles à eux-mêmes qui ont toujours refusé de plier à la monarchie marocaine, qui ont eu le courage de dire non, de le crier fort, de l’écrire et même de le chanter.CacaFeu Chacha est né le 15 août 1955 à Ikebdanen (Kebdana), près de Nador. Enfant, il a été marqué par la répression de la révolte rifaine de 1959 par le régime de Hassan II. Cette répression sauvage a fait plusieurs milliers de morts dans les rangs des Imazighen d’Arif (Rif). La souffrance qu’elle a provoquée a été gravée dans son esprit. Elle changera à jamais sa perception des choses, de la politique, d’Arif et de la monarchie. Son engagement politique est précoce. A Nador où il poursuivait ses études au lycée Mhend Amezian, il commença à chanter et à faire du théâtre. Il intégra l’organisation d’extrême gauche « En avant » et entra en rébellion contre la tyrannie. Il sera expulsé de son lycée suite à son refus de chanter lors d’une fête officielle marocaine. Engagé sur plusieurs fronts, il finira par s’attirer les foudres des forces de la répression de la monarchie. Il quitta A-if pour les Pays Bas en 1977 pour ne jamais y retourner.

Aux pays bas, le militantisme de Chacha n’a pas pris fin ; il s’intensifia. Il s’engagea dans les associations de défense des droits humains et milita en faveur des droits du peuple amazigh. Au fil des années, il publia des livres en arabe et en amazigh, il participa à des soirées artistiques, il chanta. Il était sur tous les fronts et participe à des rencontres et des conférences en Allemagne, en Belgique, en Espagne et en France. Arif a toujours été au centre de tous ses travaux et sa réflexion. Conscient que les Berbères doivent prendre leur destin en main et s’affranchir de la monarchie marocaine, il contribua à la vulgarisation des concepts comme celui de l’indépendance d’Arif et de la république. Il se définit d’ailleurs comme étant républicain rifain.

Chacha écrit comme il parle. Il dit ce qu’il pense librement. Ses textes sont simples, mais tranchants. Dans une émission qui lui a été consacrée sur Amazigh TV, plusieurs de ses amis, dont le poète et caricaturiste Mhend Abettoy (voir vidéo), expliquent qu’il est « incompris par ses contemporains ». Visionnaire et révolté, il est né avant son temps. « Peut-être que les gens comprendront ce qu’il voulait dire dans une centaine d’années », explique Abttoy. Ses œuvres littéraires sont d’une sincérité rare. Dans ses livres, les tabous tombent en lambeaux. Ils disparaissent. Ils fendent comme neige au soleil. Ses œuvres sont d’énormes espaces de liberté dont on ne sort jamais indemnes. Il a publié « Raẓ, tuɛaryent, d tarewra zeg yiṭan » (1995) et traduit en néerlandais et « Reẓ ṭṭabu ad d teffeɣ tfukt » (Roman/1997), « Ajḍiḍ umi yitwagg celwaw » (Nouvelles /1998) « Cway zi tibbuherya εad war twid » (Nouvelles / 1999), « Abrid ɣer yezran » (2000), Aṛaji (2016), « Tuf teqqen » (roman), Tayri n tayri (Roman), Tarwa n umadal (chants). Il a également publié 4 recueils de poésie en langue arabe.

Chacha a rejeté toutes les idéologies dominatrices et rêvé de révolution et de libération des Imazighen.

Feu Chacha était aussi l’un des animateurs d’Amazigh TV, une cyber-TV qui émet des Pays Bas. Il a effectué une série d’interview et de chroniques sur la littérature et la vie politique dans le Rif. Chacha est né et a vécu libre et en colère. Il est mort en homme libre. Dans son testament, il a appelé à ce que la prière funéraire musulmane ne soit pas faite sur sa dépouille. Son souhait a été respecté par sa famille. Des femmes ont aussi assisté à son enterrement. Il a fédéré dans sa mort des femmes et des hommes amoureux de la liberté et de l’amazighité.

A. Azergui

YALLA SEDDIKI : Lounès Matoub un poète en avance …

Docteur en Lettres Modernes (Université de la Sorbonne-Paris 4), Yalla Seddiki a longtemps travaillé avec le poète sur les traductions des textes de plusieurs de ses CD comme Communion avec la Patrie en 1994 ; Tighri n yemma en 1995, et aussi sur la réédition en cd de l’album A ttwalligh en 1997 et le livret du disque Lettres ouverte aux… en 1998. Il a également travaillé sur le livre de Lounès Matoub, Mon nom est combat (Paris, La Découverte, 2003) dont il est le traducteur et le préfacier. Il a également coordonné un dossier de 80 pages consacré à Lounès Matoub dans la revue Altermed. Nous l’avons rencontré à Paris à l’occasion de la 18e commémoration de l’assassinat de Lounès Matoub. Entretien :

Vous avez traduit plusieurs dizaines de poèmes de Matoub Lounès et publié « Mon nom est combat ». Pourquoi ce choix de Matoub Lounès ?

Yalla Seddiki :D’abord, il faut préciser que l’ouvrage que tu cites, si je l’ai publié, est, d’une certaine façon, une œuvre posthume de Lounès Matoub. À l’exception de quatre inédits généreusement offerts par Nadia Matoub, les poèmes à traduire furent choisis par Lounès Matoub et moi à la fin de l’hiver 1996. C’est ensemble que devions travailler sur les traductions. Nous avons pris date pour septembre 1998, mais il est assassiné les armes à la main le 25 juin 1998. Ai-je choisi Lounès Matoub ? Nous nous sommes choisis l’un l’autre. J’avais l’admiration la plus vive pour cet artiste depuis mon plus jeune âge. J’avais huit ou neuf ans lorsque sa première cassette fut éditée. Je ne comprenais sans doute pas le contenu de ses textes, mais j’étais fasciné par l’étrangeté de certaines images poétiques, la beauté des mélodies comme Attan Attan Daawessu, A ttwalliγ, a ttwalliγ, Annaγ iy iga ṛṛay-iw, etc. ; la voix enragée du jeune Lounès dans Ay izem, après la douceur de l’introduction interprétée par Idir. En 1991, je le rencontre par hasard dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Je discute quelques instants avec lui. Il boite. Il est encore sous l’effet de la tentative d’assassinat commise par un gendarme. Nous nous séparons. C’est ainsi, quelques secondes après cette rencontre, que, dans mon esprit, nait ce projet de faire un livre sur le Lounès Matoub. J’avais alors vingt-deux ans. Je crois que l’inconscience juvénile et le désir de partager l’amour que j’avais pour ma culture (je précise que je suis venu m’installer en France à l’âge de onze ans), incarné par l’art de Lounès Matoub ont porté mon projet. Je lui ai proposé un manuscrit une année après. Il l’a refusé. Mais, quelques années plus tard, il m’a demandé si je voulais toujours travailler avec lui. C’est comme cela que j’ai traduit Tiγri n yemma en 1995. En tout, j’avais préfacé ou traduit quatre disques de Lounès Matoub avant son assassinat, dont le dernier, Lettre ouverte. Il en avait lu la préface quelques jours avant son assassinat. Nous en avons parlé au téléphone le 21 juin. Aujourd’hui, ce qui m’attire dans cette poésie, c’est sa profondeur humaine, son lyrisme de désespoir lucide, son audace politique, la richesse et la complexité de sa vision historique. Ce qui m’attire, c’est cette voix qui, sans effort apparent, atteint à une émotion où la jeunesse et le grand âge, le féminin et le masculin se mêlent ; la maîtrise technique et le naturel s’épousent avec harmonie. Ce sont ces mélodies, siennes ou venant d’autres grands artistes, orchestrés avec une malice qui font de Lounès Matoub, tout ensemble un poète, un musicien et un héros de l’histoire amazighe parmi les plus mémorables.

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Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées lors des traductions des textes ?

Yalla Seddiki :Lounès et moi, plus que des traductions, voulions des adaptations de ses poèmes. Comme Lounès n’étais plus là, je ne pouvais plus mener à bien ce dessein. C’est là la difficulté la plus notable. Ensuite, viennent des questions pratiques : le doute qui subsiste, par exemple, sur le sens à prêter à certaines strophes. Car, traduire, c’est aussi interpréter ; orienter l’interprétation aussi bien pour l’amazighone que pour le francophone. Cela entraine des contresens que je n’ai pas toujours évités. Même en consultant des gens qui maitrisent bien la poésie de Lounès Matoub, – des amis, Malika, la sœur de Lounès – les obstacles se lèvent en partie, mais ne disparaissent pas. Je dois à l’honnêteté de dire que j’ai pu bénéficier du soutien aussi bien de Malika Matoub que de la femme de Lounès Matoub, Nadia Matoub. Elles m’ont autorisé à consulter plusieurs manuscrits de Lounès, ce qui m’a, plus d’une fois, permis d’éviter des erreurs de transcription et, donc, de traduction.

 Quel est, à votre avis, le secret de cette force que dégage la poésie de Matoub ?

Yalla Seddiki :Nous autres Imazighenes sommes épris du verbe, en particulier de poésie et encore plus particulièrement de poésie chantée. Dans l’histoire de cette discipline, le cas de Lounès Matoub est unique. Pour résumer, je crois qu’il se distingue de la façon suivante. Il possède la qualité des meilleurs artistes kabyles (si nous nous limitons à la culture qui s’est développée dans cette région) et les siennes propres. Pour être plus précis, tous les ingrédients sont, comme par miracle, réunis en lui pour en faire un être unique. Un artiste possède de beaux textes, mais est un piètre musicien. Lounès a les qualités poétiques de cet artiste, mais est, de plus, un excellent compositeur et arrangeur. Un autre est un bon musicien, mais l’art de la création poétique lui fait défaut. Lounès possède les qualités musicales de celui-ci, il y ajoute celles de la poésie. Enfin, il y a le mystère de cette voix. Je crois que sa singularité réside dans le fait que, doté d’une voix plutôt grave, une voix dont il a exploré les notes les plus basses, Lounès Matoub chante comme chantent les femmes kabyles. Dans cette perspective, il faut écouter ces très belles interprétations que sont Ḍeffreγ-k s wallen-iw, ay ameḥbus-iw, par exemple.

Enfin, pour résumer, il faut ajouter un contenu subversif qui, même dans le contexte européen actuel, font de Lounès Matoub un poète en avance, doté d’un esprit critique qui ne laisse rien dans la quiétude de l’ignorance ou de l’aveuglement. Il en va ainsi pour la vision de la religion telle que Lounès Matoub la décrit. Sur le plan historique, il a très tôt mis en relief les crimes commis par le FLN dans Ttar-im am t-id-arreγ en 1980. Il est le premier artiste à évoquer explicitement la révolte du FFS en 1963 en 1979 dans Ak°it ay arrac-nneγ. Il a aussi explicitement soutenu les prisonniers politiques, notamment Moh Smail Medjber et Mohamed Haroun dans ameḥbus-iw, Kumisar, et Monsieur le Président. Je précise au reste que certains prétendent que le grand héros de la cause amazighe, Mohamed Haroun, serait l’auteur du texte Monsieur le Président. Grâce au témoignage de Massin Ferkal, autre grand militant amazighiste, qui a fréquenté Haroun, il est possible d’établir la vérité sur ce sujet. Massin Haroun était lui-même auteur de très beaux textes en tamazight qui, par une esthétique toute personnelle, se distinguent de la production de Lounès Matoub.

Ajoutons l’exploration de la Révolution algérienne en général sous une lumière critique comme il le fait dans Regard sur l’histoire d’un pays damné, long poème dans lequel, il évoque, le premier une nouvelle fois, l’épisode dit de la « Bleuite ». Ce terme désigne l’opération d’intoxication menée par l’armée française dans les rangs du FLN. Lounès Matoub vise particulièrement l’épuration menée dans ses rangs par la Wilaya 3 (la Kabylie) sous l’autorité du colonel Amirouche.

Un point mérite d’être aussi signalé. Lounès Matoub n’a jamais hésité à exprimer une critique sévère du milieu amazighiste des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Il faut en ce sens écouter les titres comme Ruγ ay ul (1982) ou Imcumen (1983), Regard sur l’histoire d’un pays damné. Il faut surtout lire, dans Mon nom est combat, les deux textes politiques inédits, composés quelques semaines avant son assassinat. Dans ces poèmes, il s’en prend très violemment à ses anciens amis politiques qui ont trahi le projet qui l’a uni à eux, Tamazight.

 Vous avez écrit dans « Mon nom est combat » que certains intellectuels Kabyles traitaient Matoub avec un certain « mépris », vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Yalla Seddiki :Vous ne m’en voudrez pas de ne pas citer de nom. Il faut comprendre que diverses compétitions pour prendre la tête du mouvement de contestation amazighe étaient nées malgré la répression violente des services de sécurité. Une élite étudiante s’est constituée, qui a notamment donné, on le voit encore aujourd’hui, un nombre élevé de cadres à diverses organisations politiques. Lounès Matoub a quitté le système scolaire jeune adolescent. Jusqu’à sa mort, nombre d’intellectuels ignoraient sa poésie, et mésestimait la valeur, ne comprenait pas que ses poèmes étaient le véhicule d’une richesse thématique et historique rare. Mais je puis illustrer mon propos par le témoignage d’un ancien membre de la coopérative Imedyazen qui m’a raconté que, au début des années 80, il avait voulu que cette organisation produise un de ses disques. Ils ne voulaient pas de ses poèmes pour la simple raison qu’il n’avait pas fait d’études supérieures. D’un côté, ce type de comportement a nourri chez Lounès Matoub un complexe d’infériorité que sa gloire n’a pas compensé. D’autre part, cela l’a forcé à travailler son art, à lire des livres d’histoire et à en nourrir sa création poétique à telle point qu’elle est encore aujourd’hui d’une audace inégalée.

 Vous avez été un ami de Matoub et suivi par la suite l’affaire de son assassinat. Où en est cette affaire ?

Yalla Seddiki :Nous en sommes tous à émettre des hypothèses. À divers degrés – conflits de personnes et antagonismes politiques – certains ont entretenu la confusion au lieu d’éclairer l’esprit de celles et ceux qui veulent au moins étudier cette affaire à partir d’éléments crédibles. Voici les pistes à prendre en considération : assassinat commis par des islamistes ; assassinat commis par des islamistes infiltrés ; assassinat commis par des agents au service d’un des clans alors au pouvoir en Algérie. Complicité indirecte de certains acteurs politiques kabyles pour empêcher la manifestation de la vérité ? Telles sont les voies et les questions qu’il faut suivre pour composer un scénario réaliste. Ce que l’on peut espérer, c’est que, par un effet de démocratisation – perspective pour l’heure lointaine – les archives des services secrets favorisent la connaissance de la vérité. Autrement, les diverses arrestations réalisées par les autorités algériennes, l’instruction de la justice, la limitation de leurs investigations dans une direction unique ont renforcé la conviction que tout cela n’est qu’un simulacre pour respecter des formes juridiques sans assise dans la réalité des événements tels qu’ils se sont déroulés. Pour instruire les lecteurs de votre revue sur la complexité du dossier concernant l’assassinat de Lounès, et pour être dans l’actualité (voir l’action entreprise par Nadia Matoub), le GSPC a revendiqué l’assassinat de Lounès Matoub. Le chef de cette organisation a bénéficié de la loi sur l’amnistie puis est devenu un allié ou consultant des services de sécurité. Nous voyons combien nous sommes loin de la vérité et combien, dans des conditions aussi opaques, semé d’obstacles objectifs, long est le chemin qui conduit à elle.

 On a remarqué récemment certaines parties tenter de récupérer la mémoire de Matoub. Qu’est ce que vous en pensez ?

Yalla Seddiki :C’est une question particulièrement complexe. Mais je ne me déroberai pas. Pour juger de ce projet, un fait historique, culturel et politique est à rappeler comme principe et ceci en dehors de toute polémique : la doctrine de l’État algérien est aux antipodes des positions politiques qui ont fait de Lounès Matoub un héros pour les Imazighenes. Prenant en compte ce fait, est-il logique et légitime de mettre sous la protection de l’État la maison de Lounès Matoub ? La réponse s’impose d’elle-même. Je ne suis pas un expert en droit dans le domaine patrimonial. Mais j’ai collecté quelques informations qui tendent à démontrer que, classé, un bien devient propriété de l’État et qu’il peut en faire un usage souverain conforme aux valeurs qu’il promeut. Et ce, en contradiction avec les desseins de Lounès Matoub. On peut, par exemple, organiser dans la maison même de Lounès Matoub un colloque sur la grandeur de Oqba et la trahison d’Aksil.

Ensuite, d’autres questions se posent. Comment nous sommes-nous trouvés dans cette situation ? Comment protéger la maison de Lounès et qui doit le faire ? Cela relève de notre responsabilité à toutes et à tous. En principe, en plus des Kabyles, il y a aujourd’hui assez d’Imazighenes partout en Afrique du Nord, en Europe et même au Canada pour constituer un fonds qui permettrait de se projeter dans le futur, d’entretenir cette maison. Mais les gens, en particulier les Kabyles, ont été trahis tant de fois, ont vu les repères qu’ils se sont choisis faillir tant de fois, qu’ils ne veulent pas s’engager avec la même ardeur qu’ils l’ont fait dans le passé. Win yeqqes wezrem, yettggad ula d asaγwen. Et cela est indépendant de la vénération dont jouit Lounès Matoub. Mais je suis certain qu’un projet bien présenté, soutenu par des personnalités publiques dont la probité n’est pas contestable, est à même d’emporter l’adhésion populaire.

Entretien réalisé par A. Azergui

Source : Idlesmagazine

« IL EST DE NOTRE DEVOIR DE RÉSISTER ! »

Voici le texte intégral d’une interview inédite qui m’avait été accordée le 6 novembre 2007 par Feu M’bark Oulaarbi, le leader du groupe Saghru Band disparu en 2011. Je lui avais demandé de répondre à quelques questions alors que je préparais un article sur la nouvelle génération de chanteurs engagés dans le Tafilalt. L’article avait été publié début 2008 sur le site tamazgha.fr sous le titre « les passeurs de mémoire» Ce n’est que récemment que j’ai retrouvé le texte de cet interview et décidé de le rendre public pour vous faire découvrir une autre facette de cet artiste qui nous a quittés à le fleur de l’âge. Interview :

Nba

Nba

1- Qui est M’bark Oularbi ?

Je suis artiste. Je suis né et grandi à Mellab, un petit village au sud-est du Maroc. J’ai 25 ans, chômeur. Je suis licencié en droit public français (option : Relations internationales).

2- Parle-nous de ton parcours, depuis quand vous faites de la musique ?

Comme beaucoup de jeunes de mon village, j’ai commencé à jouer dès mon enfance sur un instrument que j’ai fabriqué moi-même avec une planche comme manche et un bidon (je me rappelle bien de ces bidons d’huile fournis à nos famille par des organisations internationales) et des cordes que je tirais des câbles du frein d’un vélo.

Dès mon enfance les rythmes traditionnels d’Ahidus m’ont profondément marqués (je joue également à Ahidous, c’était ma première source d’inspiration.)

A l’école je faisais déjà du théâtre et de la peinture ! Au collège j’ai concrétisé mon rêve avec tout ce besoin de révolte en moi ! Mon frère m’avait offert ma première et vraie guitare, c’était une guitare classique ! J’ai alors commencé à jouer, à composer, à chanter et à interpréter sans aucun respect des règles. Après, j’ai fait beaucoup d’efforts personnels pour apprendre un peu de solfège, de tablature et de lyrisme. J’ai chanté sur scène lors de toutes les soirées et cérémonies organisées au collège et au lycée. C’est au cours de cette même période que j’ai commencé à enregistrer mes essais avec mes amis chez nous à l’aide de la radio cassette de la maison. Ma famille a été toujours mon soutien et mon espoir. J’ai beaucoup de chance, car c’est trop difficile dans nos régions de faire accepter ça à nos familles (faire de la musique NDLR). A cette époque j’ai déjà été influencé par la chanson engagée. Je chantais Timès, Idir, Matoub et Aït Manguellat, Walid Mimoun, Khalid Izri. Ce sont ces chanteurs que j’écoutais souvent à la maison et à l’ex-association culturelle et sportive Amagha de mon village. J’ai aussi rencontré beaucoup d’artistes aux soirées des associations amazighes de sud-est comme Izri, Elwakili Hamid, Massinissa, Agizoul et Mallal.

La faculté c’est ma dernière étape de formation. Avec ses souffrances, ses larmes et ses sourires. Notre combat continue. Rien ne pourra me faire taire !

3- Parle nous de votre groupe « Saghru ».

Saghru est un groupe de musique, contestataire bien sûr, qui a beaucoup souffert et qui a choisi de défendre la cause amazighe à travers l’art et la musique.

Si la « politique » se manifeste dans chacun de nos choix personnels et crée, avec réussite, une éthique nous permettant de vivre ensemble, alors nous n’avons pas besoin de faire plus que de jouer notre musique. Mais, quand la politique devient une escroquerie permettant de manipuler les citoyens par des groupes avides qui s’octroient tous les privilèges, alors il est  notre devoir de résister et de réagir politiquement à travers toutes formes d’art.

Le nom du groupe est inspiré de Saghru, la bataille au cours de laquelle mes ancêtres ont donné beaucoup de leçons aux colonisateurs. Comme vous le savez aussi, cette montagne de Saghru est la plus massive dans toute l’Afrique du nord, elle a subi beaucoup de transformations pour devenir comme elle est actuellement. Le nom est symbolique en lui-même, historique et philosophique aussi.

Notre groupe est composé des jeunes artistes qui veulent vraiment travailler et donner quelques choses à Tamazight. Nous sommes cinq : Moi ; je fais la guitare, l’harmonica, je compose et je chante. Mon petit frère Khaled : guitare, chants. Najib : arrangeur et claviste. Yassine : Notre bassiste qui nous a quittés dernièrement pour aller en Allemagne dans le but de continuer ses études. Pour réaliser notre premier album, on a été soutenu par Rachid Fahim, Amnay en chorale et Itran Clan, un groupe de rap engagé qui vient d’être formé à Tinghir.

4- Quelles sont les thématiques de vos chansons ?

Le premier rôle de la musique est de développer l’esprit et le cœur et d’étaler au grand jour les possibilités d’obtenir des idées subtiles ou plus abouties sur tous les sujets. Le deuxième est de cicatriser, d’apaiser et d’encourager l’espoir.

Le troisième est de briser les idées cristallisées pour susciter la rébellion et pousser à se battre pour changer les choses.

Je dénonce dans mes chansons le mépris et la marginalisation dont on souffre. Je réclame notre identité et nos droits. Je chante aussi la révolte, l’amour, la paix, la quête de justice. Je me suis influencé par tant d’artistes dont Matoub, Brassens, Brel, Bob Dylan et Idir. J’aime aussi Oulahlou et sa façon d’exposer les choses. Un artiste qui dit la vérité comme Oulahlou peut changer les esprits et transformer la vie des gens comme peu de politiciens peuvent le faire. Nos efforts personnels sont peu de choses comparés aux siens mais nous avons un rôle à jouer pour rendre les « bâtards » honnêtes.

5- Êtes-vous aussi compositeur ?

Oui bien sûr, j’ai ma propre et forte poésie. Je chante aussi la poésie d’autres poètes parce que j’aime toujours partager mes passions et mes émotions et je laisse toujours la porte ouverte à tous les compositeurs à condition que leur poésie respecte mon style !

6- Avez-vous avez pris récemment part à des festivals ou à des soirées ?

Non je n’ai jamais assisté à un festival. Chez nous les festivals sont monopolisés par ce pouvoir qui a mis la main sur tout. Et bien sûr, avec mon discours c’est tout clair. Ils ne vont pas m’inviter pour les attaquer. Les responsables invitent toujours les traîtres pour mieux ancrer la folklorisation de Tamazight. Je parle des festivals organisés par cet Etat. Concernant les soirées, comme je l’ai déjà cité, j’ai assisté a plusieurs soirées organisées par des associations amazighes et par le mouvement amazigh au sein des facultés (à Mellab, Tinghir, Tizgi, Tizi n imnayen, Agadir, Meknès, Imtghren, Alnif, Taghezout, Boumal n dades.)

 
7- Comment vous évaluez la situation actuelle de la chanson amazighe au Sud-est ?

Évidemment, dans une société de « cons » comme la notre où tout doit être industrialisé, c’est difficile d’imaginer qu’il puisse y avoir une place pour une vraie musique. La musique est réduite à un rôle de symbole. Mais une musique pour la pensée, pour l’âme n’a pas de place dans notre société. Il y a donc une cohésion entre la politique des mensonges et la musique industrialisée, entre le matérialisme absolu et la surdité. Heureusement, que la conscience commence à se développer à travers les mouvements sociaux de contestation. Franchement je pense que ça ira mieux. Y’a de nouveaux jeunes artistes qui ont une forte volonté d’être. Il faut encourager les artistes amazighes, ne pas critiquer pour critiquer et éviter les insultes et les injures gratuites. Il faut mettre fin à cette trahison héritée de Boukhous (le roi berbère).

 8- pourquoi le choix de la guitare, un instrument peu utilisé dans la région ?

 
Je joue de la guitare depuis l’âge de 13 ans. Il m’arrive parfois de jouer à d’autres instruments et d’essayer d’autres styles, mais la guitare correspond à des sentiments profonds en moi, à un besoin de révolte, un besoin de tout remettre en cause.

9- Est ce que vous avez des projets de CD ?

Notre premier Album intitulé « Muha » sera prêt dans deux semaines.

10- Un dernier mot peut être ?


J’espère que ma musique pourra servir à réunir des âmes de tout horizon, de toute confession, et de toutes les couleurs. Mon message  est un message d’amour, de paix et de fraternité et mon rêve et de voir plus tard s’étendre la chanson amazighe engagée au sud-est et dans d’autres régions du pays. Merci à vous de m’avoir donné cette occasion pour s’exprimer.

Entretien réalisé par A. Azergui

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Mririda N’Ait Attik, un destin amazigh !

Il est triste qu’une figure poétique aussi légendaire que Mririda N’Ait Attik soit complètement ignorée dans l’histoire du Maroc moderne. Mririda, la poétesse amazighe, a laissé derrière elle une œuvre singulière et puissante. Mais, sa condition d’abord de femme libre «qui choisissait ses amants» et d’«amazighe» ne plaidait pas forcément en sa faveur.

Mririda, photo prise en 1940 (Cliquez pour agrandir)

Mririda, photo prise en 1940 (Cliquez pour agrandir)

Mririda est née dans le village de Magdaz dans la Haute Tassaout, région d’Azilal au cœur du Grand Atlas. Si la poésie de cette muse amazighe, faite essentiellement de chants d’amour et de désir, nous est parvenue aujourd’hui, c’est grâce à René Euloge, un instituteur français.  En passage dans la Tassaout en 1927, il découvre la poétesse qui se produisait sur le marché d’Azilal en compagnie de quelques chanteuses. Euloge qui parlait la langue amazigh (dialecte de Tachelhiyt) avait rencontré à plusieurs reprises la poétesse et procédé à la transcription de ses poèmes avant de les traduire en Français. «La traduction la plus fidèle ou la plus adroite ne parvient pas à restituer pleinement la saveur d’une telle poésie», écrit Euloge dans la préface de «Les chants de la Tassaout» qui renferme la traduction de quelque 120 poèmes de Mririda. Il faut signaler que certains poèmes traduits dans ce livre sont du poète Si Ali D’Ibakellioun. Euloge a tenu à le préciser.

Euloge, (le vieux chleuh comme il aimait s’appeler), avait côtoyé la poétesse durant plusieurs mois. Il écrit : « En l’écoutant chanter monts et vallées, avec la vie quotidienne au village, ses drames familiaux, ses joies et ses peines, je me persuadais qu’elle atteignait à ces moments-là la plus haute élévation de pensées et de sentiments et, qu’on paroxysme de ses envolées lyriques, une sorte d’ivresse la transfigurait en l’allégeant des misères terrestres.»

Mririda a disparu par la suite dans l’anonymat. Après la guerre, en 1946, René Euloge raconte dans son livre qu’il a sillonné toutes les vallées de la région à sa recherche. Il ne l’a jamais plus retrouvée. Le mystère entoure toujours le sort de cette poétesse rebelle.

René Euloge est décédé en 1985, à l’âge de 85 ans.

«Arrivant d’un monde attardé, voici donc les chants de la Tassaout. Ils nous parviennent comme ces longues fumées bleues, fleurant le thuya et le pin, qui, le soir, s’élèvent au creux des vallées ignorées du Haut Atlas, si lointaines bien qu’aux portes de la vielle Europe» :

Mririda On m’a surnommée Mririda, Mririda,
Mririda, l’agile rainette des prés…
Je n’ai pas, je n’ai pas ses yeux d’or
Je n’ai pas, je n’ai pas sa blanche gorge,
Je n’ai pas, je n’ai pas sa verte tunique.
Mais ce que j’ai comme elle, Mririda,
Ce sont mes zerarit (you-you), mes zerarit
Qui volent jusqu’aux bergeries,
Ce sont mes zerarit, mes zerarit
Dont on parle dans toute la vallée
Et de l’autre côté des montagnes,
Mes zerarit qui émerveillent et font envie…
Car dès mes premiers pas parmi les champs,
J’ai pris doucement les rainettes agiles,
Craintives et frissonnantes dans mes mains,
Et j’ai pressé longtemps leur gorge blanche
Sur mes lèvres d’enfant et puis de jeune fille.
Ainsi m’ont-elles transmis la vertu merveilleuse
De cette baraka qui leur donne un chant,
Un chant si clair, si vibrant et si pur
Par les nuits d’été baignées de lune,
Un chant pareil à celui du cristal,
Pareil au bruit clair de l’enclume
Dans l’air plus sonore qui précède la pluie…
Et grâce au don que m’a fait Mririda
On me nomme: … Mririda, Mririda
Celui qui me prendra pourra sentir
Dans sa main, dans sa main battre mon coeur,
Comme souvent sous mes doigts j’ai senti
Battre le coeur affolé des rainettes…
Dans les nuits baignées de lune,
Il m’appellera Mririda, Mririda,
Le doux sobriquet qui m’est cher.
Pour lui je lancerai mes zerarit aiguës,
Mes zerarit stridentes, prolongées,
Qu’admirent les hommes et jalousent les femmes,
Et telles que jamais n’en connut la vallée…
 
L’écorce :
 
On a écorcé le pin pour vendre l’écorce au tanneur
Et l’écorce repoussera jusqu’à la mort du pin.
Ainsi les peines des hommes :
Les uns s’en vont, d’autres les remplacent, jusqu’à la mort,
puisque Dieu a voulu que repousse l’écorce du pin,
Puisque Dieu a voulu que se succèdent les peines des hommes …
 
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La fibule
« Grand-mère! grand-mère! depuis qu’il est parti,
Je ne songe qu’à lui et je le vois partout …
Il m’a donné une belle fibule d’argent,
Et lorsque j’ajuste mon haïk sur mes épaules,
Lorsque agriffe le pan sur mon sein,
Lorsque je l’enlève le soir pour dormir,
Ce n’est pas la fibule, mais c’est lui que je vois !
–   Ma petite fille, jette la fibule et tu l’oublieras
Et du même coup tu oublieras tes tourments …
– Grand-mère, depuis bien des jours, j’ai jeté la fibule,
Mais elle m’a profondément blessé la main.
Mes yeux ne peuvent se détacher de la rouge cicatrice,
Quand je lave, quand je file, quand je bois …
Et c’est encore vers lui que va ma pensée!
– Ma petite fille, puisse Dieu guérir ta peine !
La cicatrice n’est pas sur ta main, mais dans ton cœur »
 
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Azwu (Brise du soir)
 
Azouou, Brise du Soir, si bien nommée, 
Seras-tu donc toujours cruelle avec moi ? 
De ta porte, jamais je ne m’éloignerai 
Jusqu’à ce qu’elle ouvre ou que je périsse. 
                
Tes yeux sont pour moi le silex à étincelles 
Et tes lèvres entr’ouvertes sur tes dents blanches 
M’attirent vers elles et me fascinent. 
                  
Ton sein a la rondeur des pêches d’Assermoh, 
Ta peau la douceur du duvet de la palombe, 
Tu as un petit tatouage bleu entre les sourcils, 
Celui-ci au menton et ceux-là aux chevilles. 
                     
Et les autres, les verrai-je jamais, Azouou ?… 
Défais ta chevelure sur tes blanches épaules ; 
J’y cacherai ma tête comme la palombe sous son aile. 
                         
Pourquoi me repousser chaque jour sans pitié ? 
Quelle prière, quels cadeaux peuvent te fléchir ? 
Ta voix me pénètre et fait fondre mon cœur 
Et tes hanches, en marchant, font monter mon désir… 
                         
O Brise du Soir ! Quelle crainte te retient ? 
Si tu me prêtes tes lèvres rouges 
Tes lèvres humides te resteront… 
             
Si tu me laisses prendre ton corps, 
Ton corps assouvi sera encore à toi… 
Et nos deux cœurs seront dans la joie !
 

A. Azergui

 

Atbir n usammer, hommage à Nbark Oularbi

Nba

Hey toi ! Écoute moi
Et vas dire à Ait ma
Que le rebelle ne meurt jamais
Il est de tout les combats
Son chant insuffle la vie
Jusqu’au fin fond des rivières et des puits
Réveillant grands et petits
Il prend les vents ascendants
Et va au delà de la vie car
Utbir ne meurt jamais
Il vit dans le coeur de ses amis
Il chante à non plus finir
Repris en choeur à l’infini
Dans la vallée et sur les monts
Tout le monde reconnaît ce son magique
Celui de la vérité vraie car
Liberté ne meurt jamais
Elle est la conscience ancrée
Sur chaque sillon
Chaque rocher
Pour rappeler au monde entier
Qu’Amazigh ne meurt jamais
Non jamais
Azul NBA

Par : Amina Amharech*

Amina Amharech est poétesse. « Tarwa n wassif » (les enfants de la rivière) est son premier recueil.

Amina

« Fugues marocaines » ou l’Atlas souillé

La chaîne franco-allemande Arte a diffusé récemment un film allemand, réalisé par Caroline Link et intitulé « Fugues marocaines » (titre original : Exit Marrakech).
La fiction raconte l’histoire de Ben, un adolescent allemand de 17 ans qui, pendant les vacances scolaires, s’envole à Marrakech pour retrouver son père Heinrich, metteur en scène de théâtre nombriliste. Les deux hommes sont presque des étrangers l’un pour l’autre. A Marrakech, le jeune homme rencontre Karima, une très jeune prostituée dont il tombe amoureux, et décide de la suivre dans son village reculé de l’Atlas. Abandonné par la prostituée à Tinghir, après un périple à travers l’Atlas, le jeune homme s’aventure dans le Tafilalt. Heinrich s’inquiète pour son fils et prend la route pour le retrouver enfin à Merzouga. Fugues

Si l’histoire du film semble banale, les idées qu’elle véhicule ne sont pas innocentes. Mal rythmé, le film qui dépeint caricaturalement un pays rongé par la prostitution et la corruption, occulte magistralement l’identité profonde du pays. On ne voit que la version carte postale, mais peinte à outrance d’arabisme. Tout est fait pour montrer que le pays est arabe. Le spectateur est placé d’emblée dans un Atlas où des femmes en costumes et en tatouages amazighs s‘expriment en arabe. A Tinghir, la réalisatrice ne filme que les ruelles d’Aqeddar, le célèbre quartier des prostituées. Ces dernières ainsi que tous les jeunes guides touristiques de Tinghir ne parlent également que l’arabe. L’un d’entre eux a même poussé un peu plus le bouchon en traduisant en anglais, au jeune Ben, les paroles de l’appel à la prière. Bref, on se croirait dans un quartier du Caire ou de Damas et non à Tinghir, au cœur de l’Atlas amazigh. Tamazight a été écartée de ce film. Seule subsiste la toponymie pour prouver que le pays est amazigh.

Le film, qui a reçu l’Oscar du meilleur film étranger (Nowhere in Africa, en 2003), exprime un souhait profond de certains politiques occidentaux. Celui de voir l’Afrique du nord arabisée et islamisée. Dans ce film, on voit Tamazgha occidentale, surtout l’Atlas, le symbole de l’amazighité et de la résistance du peuple amazigh à travers les siècles, souillé par l’arabité, l’islam et la prostitution. C’est l’Atlas comme souhaitait le voir la réalisatrice, ou comme elle l’imaginait qu’on découvre, pas comme il est dans la réalité, c’est à dire vivant et amazigh.
L’Atlas et l’amazighité ne sont pour certains cinéastes, auteurs ou journalistes occidentaux, qu’une source d’inspiration folklorique. Il est, pour eux, hors de question de présenter l’amazighité comme une culture vivante.

Le film montre ces « fugues occidentales » d’une façon très claire. Il faut dire qu’il a au moins ce mérite.

A. Azergui

PRÉNOMS AMAZIGHS : L’insoutenable absurdité marocaine !

Une Commission dite de « la justice et des droits de l’homme » qui refuse obstinément de mettre un terme à une discrimination. C’est le nouvel exploit que vient de réaliser le parlement de la monarchie marocaine le 29 janvier dernier en refusant d’autoriser les prénoms amazighs. Pour lui, c’est très normal.  alph

Une loi discriminatoire :

Revenant un peu en arrière. Le 28 janvier 2003, le groupe parlementaire de l’USFP (Union socialiste des forces populaires) a déposé à la Chambre des représentants, une proposition de loi relative au régime de l’état civil. Elle concerne l’amendement de deux articles de la loi jugés « discriminatoires ».  L’un de ces deux articles (21) prévoit ce qui suit :  « Le prénom choisi par la personne faisant la déclaration de naissance en vue de l’inscription sur les registres de l’état civil doit présenter un caractère marocain». Ce texte est toutefois flou et laisse aux officiers d’état civil le champ libre aux interprétations. Certains refusent d’enregistrer des prénoms amazighs, prétextant qu’ils ne sont pas marocains. Et c’est encore une fois discriminatoire et anticonstitutionnel.

Le parti du chef du gouvernement marocain, (PJD, islamiste) avait réagi à cette proposition, affirmant qu’il la rejette et qu’elle est « sans aucun fondement légal ». De son côté, le ministre de l’intérieur, Mohamed Hassad avait jugé dépassé l’amendement de la loi autorisant les prénoms amazighs. Il avait déclaré que les officiers de l’Etat civil enregistrent les prénoms amazighs sans aucune discrimination.

Des prénoms amazighs « contraires à l’islam »

Tout laissait présager un refus d’autorisation des prénoms amazighs par le parlement. C’est ce qui s’était passé le 29 janvier dernier. Le ministre marocain de l’intérieur a affirmé, juste après ce refus, dans des déclarations à des médias marocains, qu’il n’existe aucune loi qui interdit les prénoms amazighs et que ces derniers sont autorisés. Si le ministre de l’intérieur a choisi la langue du bois, le député islamiste Aziz Kermat est plus clair. Il reconnaît qu’il existe une interdiction. « L’interdiction de certains prénoms amazighs est justifié par leur contradiction avec l’islam », a-t-il déclaré, ajoutant que « certains prénoms amazighs faisant allusion à d’anciennes divinités ou à charge symbolique religieuse sont interdits.»

Le cas Ayyur :

Imider-Ce refus intervient alors que ce qui convient d’appeler « l’affaire Ayyur » a éclaté au grand jour. Cette affaire à elle seule résume l’absurdité marocaine.

Ayyur est né le 17 novembre 2004 à Boulmane dans le Moyen. L’officier de l’état civil l’inscrit sur les registres de l’Etat civil. Jusqu’ici tout va bien, mais un beau jour de 2014, l’enfant se retrouve dépossédé officiellement de son prénom. Il a été effacé tout simplement et de nouveaux actes de naissance sont délivrés à la famille, avec à la place du prénom, un matricule. L’enfant n’a plus d’existence.

Le cas d’Ayyur n’est autre que l’arbre qui cache la forêt. Au « plus beau pays au monde », plusieurs enfants sont toujours privés de porter des prénoms amazighs. C’est une réalité que le ministre marocain de l’intérieur connaît. Ces derniers peuvent être refusés pour n’importe quelle raison et par n’importe quel officier de l’Etat civil zélé ou amazighophobe, sans craindre de représailles ou de poursuites judiciaires. Des familles craignant des représailles des autorités évitent de donner des prénoms amazighs à leurs rejetons ou choisissent d’abandonner après un premier refus. D’autres sont obligées de batailler, de porter l’affaire devant des tribunaux pour avoir ce droit. Plus absurde encore, ce cas d’un amazigh originaire d’Alnif (province de Tinghir) qui a choisi de donner le prénom « Yidir » à son fils et avait cru que ce prénom avait été enregistré. Ce n’est qu’une fois l’enfant scolarisé que le père découvre que son fils s’appelle officiellement « Youssef.» L’officier de l’état civil avait tout simplement usé de son autorité face à un père ne parlant par l’arabe pour décider à sa place.

Les autorités marocaines ont annoncé à plusieurs reprises que les prénoms amazighs sont autorisés, mais en réalité, l’interdiction est la règle. L’amazighophobie a la peau très dure. Elle continuera tant que le peuple amazigh refuse de prendre son destin en main

A. Azergui

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