ROMAN AMAZIGH : Sortie en France de «Iγed n tlelli»

Iγed n tlelli (Les cendres de la liberté) est un nouveau roman en langue amazighe publié par les Editions berbères à Paris. L’auteur, Lhoussain Azergui, y revisite la légende d’Oumakhdach (1889-1936), un résistant hors pair qui a mené, tout seul, une véritable guerre contre l’armée française et ses supplétifs dans la région du Sud-est du Maroc.

Humilié par le chef d’un chantier de construction d’une route, Oumakhdach, qui s’était illustré lors de la bataille de Baddou en 1933, a décidé de reprendre les armes en 1934. Il mena sa propre guerre contre l’occupation et sema la peur dans les rangs de l’armée française avant d’être trahi et tué. Le cadavre d’Oumakhdach a été par la suite brûlé par les autorités coloniales.

Le livre rend hommage à tous les résistants amazighs ainsi qu’aux habitants de toute la région du sud-est du Maroc, meurtrie dans sa chair par la pénétration française et sauvagement opprimée par l’Etat-nation arabo-islamiste, héritier des colons. Il ne se passe aucune décennie depuis 1956 sans qu’un événement sanglant ne survienne dans cette région, laquelle s’étend d’Imtghren jusqu’à Ouarzazat en passant par Goulmima, Aghbalu n Kerdous, Tinjedad, Tinghir, Boumalen n Dades, Alnif, Tighremt n Imgun et autres villes et villages.

Le livre fustige également les collaborateurs, dont la plupart étaient des futurs cadres du parti de l’Istiqlal, lesquels ont soutenu sans réserve l’armée française dans sa guerre de «pacification » visant à écraser le peuple amazigh et à le dominer. Il explique comment ces traîtres ont comploté afin de dominer le Maroc «indépendant » en usant notamment de la religion.

Iγed n tlelli, 140 pages, Editions Berbères, Paris.

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Hommage rendu à Zayd u Hmad Oumakhdach par le groupe Imal: 

A propos de «Etre ou ne plus être» de Feu Moha Abehri

Moha Abehri, né à Ait Ouachbab dans le Moyen Atlas en 1950, est un écrivain et journaliste amazigh d’expression française. Il est l’auteur de «Etre ou ne plus être, séquences de vies de petites gens exilées dans leur peau », un essai romancé qui a soulevé et soulève toujours toutes les interrogations sur le destin du peuple amazighe.

Moha Abehri est mort en 2003. Il avait choisi Azagharfal à Aghbala comme dernière résidence avant sa disparition. Le Docteur Ahmed Oudadess, l’un de ses amis les plus proches, qui savait l’écrivain condamné, l’avait recueilli chez lui, l’avait soigné pendant plus d’une année. La présence d’Abehri dans le village ne pouvait pas passer inaperçue, écrit Ali Khadaoui, l’un de ses amis, dans un bref article publié quelques temps après sa mort. Très vite, Azagharfal est devenu un haut lieu de pèlerinage où se rencontrent les artistes, les écrivains, les militants amazighs amis de Abehri.

Moha Abehri à dos d’âne

Pour rendre hommage à cet auteur très singulier et original, nous vous proposons une critique de son livre écrite par le poète Hha Oudades.

« ETRE OU NE PLUS ETRE » DE MOHA ABEHRI

(Et Biqcha devint Nanna Bi)

Disons, pour commencer, que le livre est extrêmement riche. En faire le tour reviendra à des critiques plus avertis et disposant du temps nécessaire. Quant à moi, je veux seulement livrer mes impressions, après une première lecture, d’une oeuvre bien de chez nous. Elle parle des marocains (les imazighen) tels que j’en ai connus et tels que j’en côtoie.

L’éditeur annonce un essai romancé. Il s’agit certes d’un roman. Mais, dans un essai, une part, au moins petite, doit être faite aux idées de l’auteur. Il y a évidemment l’idée de nous présenter l’ouvrage de cette manière. Mais l’auteur ne s’immisce pas dans la vie des personnages et encore moins dans leurs idées ; à moins que celles-ci ne s’imbriquent si bien avec les siennes. Mais alors , quel hommage rendu aux petites gens ! Les commentaires de l’auteur ne sont jamais longs. Ce ne sont pas non plus des dictats d’un philosophe voulant assener sa vérité. Ils viennent à point nommé, après une scène ou un événement, juste pour exprimer, d’une manière parlante et concise, la leçon que les personnages avaient eux-mêmes déjà parfaitement comprise. Ainsi, Abehri ne se pose ni en intellectuel, ni en éducateur. Tout au plus, est-il un porte-parole averti d’un peuple qui tient, de plus en plus, à se faire entendre. L’auteur fait partie de ce peuple dont il nous décrit certains avatars. Mais, de par sa formation, il peut se détacher, de temps en temps, et observer d’un œil perspicace. Puis, il fait encore mieux ; il sait nous en parler, et aux autres, d’une manière qui, normalement, ne devrait pas les laisser indifférents.

Le style est simple et limpide. L’auteur ne tient pas à montrer qu’il est bien un écrivain. Pas de formules alambiquées ; pas de fioritures. C’est le texte, dans son ensemble, qui vous parle et qui vous saisit. Il ne se veut pas, non plus, intentionnellement naïf. Non, rien de tout cela. C’est que Abehri, en tant qu’être humain, a horreur de la complexité pour la complicité ou de la naïveté pour la naïveté. Il rejette ce qui est artificiel. Il a écrit ce roman, seulement, en restant lui-même. La répétition, chez lui, n’est pas voulue techniquement. Elle n’est pas, du tout, agaçante. C’est qu’elle est naturelle dans le contexte ; elle fait partie de la vie. Il en est, de même, du détail. L’auteur s’avère être un orfèvre minutieux. Mais ce n’est pas le rapport d’une enquête. Il n’ y a pas, non plus, d’ajout recherché. C’est le vécu qui est décrit tel qu’il est.

De g à d : Les poètes Feu Azayku, H. Oudades, A. Khadaoui, Dr Oudades et Feu Abehri à Aghbala.

La vie de tout un chacun, quel qu’il soit, est forcément composée de séquences et ne peut être que telle ; aucune vie n’est un continuum parfaitement agencé, bien huilé et prévu d’avance. Donc, « les séquences de vie », c’est le lot de tout le monde. Par ailleurs, que serait la vie sans les petites gens ? Mais, que les petites gens soient exilées dans leur peau, c’est là, en fait le propos de l’auteur. Et je suppose que, consciemment ou non, c’est sa source d’inspiration. C’est une expression plus que parlante ; c’est la trouvaille de l’auteur. Je prétends même que l’exil dans sa peau est un sentiment que doit avoir connu tout amazigh qui porte son amazighité dans son cœur , qu’il fasse partie des petites gens ou des grandes gens . Certainement, les premières connaissent, en plus, l’exil au pays des misères et au pays du mépris explicite, etc. Quand on est exilé de partout où la dignité peut, un tant soit peu, s’exprimer, il ne reste qu’un seul pays d’accueil qu’on ne choisit pas , et d’où l’on ne peut ,en aucun cas , être refoulé ; c’est sa propre peau. Mais voilà, dans ce pays (en fait, cette peau), qui est bien à soi, on n’obéit à aucun maître ; on suit ses propres lois. C’est là l’explication de propos et de comportements qui pourraient, pour différentes raisons, choquer certains lecteurs. C’est ainsi que Biqcha est sure de son droit de disposer de son corps comme elle l’entend pourvu qu’elle ne fasse de mal à personne.

L’ignorance est fustigée. Non pas l’ignorance des choses de la vie , mais celle de la magouille dans laquelle excellent ceux qui savent lire les livres de religion et/ou de politique. L’auteur va même jusqu’à donner tort au père de Biqcha qui est parti, en la laissant, parce qu’il ne savait pas. Et c’est parce qu’il est parti, pour l’honneur et la patrie (Tamaziret), que sa fille a été livrée aux affres du bordel du colonisateur et puis à celui, encore plus grand, de l’Istiqlal.

L’exploitation de l’humain par l’humain est partout présente dans le texte ; parfois explicite et parfois en filigrane. Ainsi, lors de cette soirée de « noces », l’officiante, qui connaît très bien son métier, en arrive à la prise en charge de la mariée par son époux ; celui-ci doit pourvoir aux besoins par la sueur de son front. Mais les voix qui la reprennent ne la suivent pas ; elles chantent autre chose car un « cherif » ne vit pas de son travail.

Le sexe est, évidemment, présent ; l’héroïne principale n’est-elle pas une ancienne prostituée et qui, plus est, a même fait le bordel ? Mais il importe de bien noter que le sexe fait, ici, l’objet d’un traitement spécifique. Nous sommes loin de certains écrivains qui en usent afin d’allécher des lecteurs ; il y en a même qui en font leur appât principal. Ainsi, Abehri n’étale pas, avec force détails, une scène de coït entre Biqcha et Heddou Oumazine. Il va même jusqu’à nous apprendre que celle-ci ne veut pas se mettre nue devant celui-ci ; et quelle résistance quand il veut seulement voir ses seins ! De même, quand Oult Aamran se baigne, à l’air libre, c’est la beauté qui est saluée ; et le spectateur, c’est une jeune fille qui est placée là pour apprendre. Il ne vient pas à l’esprit d’Abehri de mettre en scène une horde de mâles qui, tout en se rinçant l’œil, échangeraient des propos grivois sur ce corps superbe ; en décrivant, sans décence, ce qu’ils voudraient en faire. Cela ne fait pas partie de la tradition amazighe. Et l’auteur en a tenu compte ; non pas de manière consciente mais, tout simplement, parce qu’elle fait partie de lui-même.

Certains lecteurs pourraient trouver sous la plume d’Abehri de l’agressivité envers les marocains qui se considèrent comme arabes ou comme nobles (chorfas). L’auteur ne se veut pas violent. Le connaissant, il ne peut, absolument, pas l’être. C’est la vérité qu’il tente avec beaucoup de patience de nous faire saisir, qui est violente et agressive ; parce qu’elle est, à la fois, insupportable et vraie. Ceux qui croient que l’auteur, jouant de situations, profite de l’occasion pour émettre son point de vue sur l’arabité ou sur la religion se trompent lourdement. Ils méconnaissent les petites gens amazighes et mésestiment la complexité de leurs pensées, leur capacité de conception et leur sens de la liberté. Par exemple, Dieu, tel qu’ils le conçoivent, est très proche ; et ils peuvent lui parler directement sans des clercs intermédiaires. Ce n’est pas un Dieu tyran ; c’est un Dieu clément et compréhensif. Quant à la liberté, elle ne peut être mieux rendue que par l’expression « personne n’impose rien à personne » qui apparaît plusieurs fois dans le texte. La religiosité et la liberté conduisent à la responsabilité. En effet, malgré les aléas, la dureté de la vie, l’impuissance, … les personnes assument et s’assument. Ils ne rejettent rien de leur vie. Rien à voir avec des repentis, des convertis tardifs qui désavouent leur jeunesse, qui s’érigent en gendarmes et empoisonnent la vie des êtres humains. Les personnages centraux, d’Abehri, racontent leur vie telle qu’elle s’est passée  sans l’enjoliver, sans la regretter.

Qu’en est-il de la langue tamazight, dans l’essai romancé « Etre ou ne plus être » ?

Je veux, d’abord, intervenir sur deux points. Le premier concerne le titre originel à savoir « Tadjalt ». Le lecteur peut croire qu’il est synonyme de «prostituée ». Or, il n’en est rien. Je me souviens que, dans mon enfance, on proposait, sans gêne, à quelqu’un qui voulait se marier une « tadjalt » parfaitement respectable. Et l’on disait, dans mon entourage, « Tadgalet ». Maintenant, je crois que le sens propre du mot (que je vais proposer) lèvera toute ambiguïté. En effet, on reconnaît le verbe « Addej » c’est à dire « Laisser ». Ainsi, il s’agit de la femme laissée par son mari ; que ce soit par décès ou par divorce. Le deuxième point concerne « Tamawayet ». Abehri en parle comme étant un chant. Cela ne m’a pas satisfait. « Tamawayet » est une expression vocale tout à fait particulière ; et qui, plus est, spécifique au monde amazigh. Dans tous les chants qu’il m’a été donné d’entendre, je n’ai jamais reconnu quelque chose de ressemblant. Appelons là donc « Tamawayet » et qu’elle s’appelle ainsi à travers le monde. Ce n’est pas seulement un chant ou une chanson. C’est une expression profonde de l’âme amazighe ; et elle mériterait, à elle seule, une attention toute particulière.

En ce qui concerne tout le roman, notre langue n’y est pas envahissante. Ce sont des émaillements qui embellissent le texte et recréent phonétiquement une situation ou expriment, en quelques mots, ce qui aurait demandé, en français, une circonlocution ou même plus. Ainsi, en est-il de «Addej, tin Heddou » ou « Laisse, celle de Heddou », littéralement, en français. Alors que ceux qui parlent bien tamazight ont certainement dû entendre Biqcha prononcer, avec l’intonation qu’il faut : « Addej, tin Haddo » , trois mots qui renvoient à un chapitre, à un livre , qui renvoient à toute une vie.

Comme début de conclusion, je veux dire un mot sur la préface. J’en ai rarement vu une qui colle si bien à l’œuvre , qui soit si fidèle. Le préfacier, consciencieux, a dû commencer à lire avec une extrême application. Mais étant lui-même amazigh, il a dû vite être subjugué et replongé dans son enfance et son adolescence avant de retrouver son état d’adulte malmené. Il s’est si bien exprimé car il s’agit, sans doute, d’une œuvre qu’il aurait voulu, lui-même avoir écrite , comme moi-même et comme, je le suppose, tout lecteur amazigh conscient de son amazighité. C’est ainsi qu’avec « Etre ou ne plus être » nous nous retrouvons avec un joyau et un mini-joyau , une œuvre et une petite œuvre.

J’ai été l’un de ceux, certainement nombreux, qui avaient demandé à Abehri d’écrire un livre. Les vicissitudes de la vie l’ont amené à nous faire languir. Nous n’avons rien perdu à attendre. Et je dis que celui qui nous a offert un tel essai peut s’accorder un repos mérité avant de récidiver. Le livre est là. J’espère qu’il sera suivi de beaucoup d’autres. C’est la vie de tout un peuple que l’auteur nous livre. Il veut que nous la vivions (ou la revivions) ; que nous la sentions. Pour ma part, il a parfaitement réussi. J’ai, tout le long du livre, été présent sur la scène. C’est beaucoup plus que d’avoir l’impression de suivre un film sur un écran plat — ce qui arrive, bien sûr, avec des auteurs de talent. Trois fois seulement, j’ai eu cette impression de faire partie du scénario. Ce fut avec « Le fils du pauvre » de M. Feraoun, « Les coquelicots de l’oriental » de B. Oussaid et « La légende d’Agounchich » de M. Khaïr Eddine ».

Quand vous lisez le roman, ceux qui connaissent l’auteur –et j’ai l’honneur d’en faire partie– sentent bien que c’est le charmant Moha qui leur parle, naturellement, à tout moment et en tout lieu , calme, généreux, ayant tout son temps comme si l’interlocuteur était le seul ou le tout premier. C’est la force tranquille de notre ami qui se retrouve, évidemment, dans son livre. En effet, le titre de l’oeuvre n’est pas usurpé. On peut même dire, et ce n’est pas seulement un jeu de mots, qu’il aurait pu, très bien s’intituler « Vivre ou ne plus vivre », « Exister ou ne plus exister », « Etre ou ne plus vivre » ou encore « Vivre ou ne plus être ». Car, ici, c’est de la vie véritable qu’il s’agit ; ce n’est pas de la fiction.

Pour finir, on ne peut se retenir de renommer Biqcha et Heddou. Deux personnes qui, dans leur dénuement, sont, non seulement capables d’avoir de nobles sentiments ( ce qui est somme toute naturel) mais capables d’accéder à de grandes idées , lesquelles sont au delà des prétentions de petits intellos. Et quel amour ! Ces deux vieux que leurs os ne portent plus et qui se donnent des nouvelles par des messagers bienveillants  et qui se rendent visite en pensée. Et que dire d’une société où une ancienne prostituée, par la force de son destin, peut accéder au statut, universellement respectueux, de grand-mère (Nanna). C’est ainsi que, chez nous, Biqcha devint Nanna Bi.

Moha ABEHRIEtre ou ne plus être : Séquences de vie de petites gens exilés dans leur peau. Centre Tarik Ibn Zyad, Rabat, 2002. 312 p.

Hha Oudades

Tinariwen : Après la guitare … la kalachnikov

Nous venons d’apprendre que Brahim Ag Lhabib (photo), le leader du groupe légendaire Tinariwen a rejoint les rangs du Mouvement National de Libération de l’Azawad (MNLA), un groupe politique et militaire indépendantiste créé le 16 octobre dernier. Le mouvement se bat pour une république amazighe dans l’Azawad au nord du Mali. Une pensée à Brahim et à tous les combattants Touareg du MNLA.

Brahim Ag Lhabib

Une chanson tirée de l’album « Aman iman » (l’eau, c’est la vie)

Tinariwen, la résistance par le rock

Les guitares acoustiques et les instruments traditionnels étaient pleins de poussière. Inefficaces. Alors, ils ont choisi la guitare électrique. Il paraît que sa seule puissance sonore pouvait réveiller le peuple amazigh (berbère) des Kel Tamachek (Touareg) qui languissait dans un sommeil sans âge. Les anciens instruments n’étaient plus adéquats pour dépeindre la situation de ce peuple dépossédé de son histoire, abattu par la sécheresse, les rébellions et les frontières. Le groupe s’appelle Tinariwen. Ses fondateurs sont originaires de Kidal au nord du Mali. Ils sont les porte-paroles de ce peuple berbère opprimé, écartelé entre plusieurs Etats qui ne le reconnaissent pas.

La musique de Tinariwen est très singulière. C’est un appel des racines. Elle dégage une énergie âcre. Amère. Ses caractéristiques : des éternels riffs de guitares électriques, des voix brutes et des paroles aiguisées par la souffrance de l’errance, de la lutte armée et des espoirs trahis d’un peuple.

Les membres de ce groupe légendaire étaient les héros de la rébellion Touareg. Ils partaient sur le front, une kalachnikov en bandoulière et une guitare à la main. Ils sont devenus au fil des années les hérauts de la résistance contre toutes les formes d’oppression politique.

Ils ont su s’imposer sur la scène internationale et à se faire un nom dans les quatre coins de la planète, à tel point que des stars internationales du rock et de blues ne jurent que par eux. Carlos Santana, avait dit lors du Festival de Jazz de Montreux en 2006 alors qu’il partageait la scène avec ces poètes emblématiques : « lorsque je les entends, j’entends le commencement de la musique du Mississippi et de Muddy Waters, Jeff Beck, BB King, Little Walter, Otis Rush, Buddy Guy… c’est de là que tout vient, ils sont les précurseurs. » 

Le nouvel opus de Tinariwen «Tassili» sorti après «Aman iman», salué par les critiques, et «Amasakul n Tiniri», est sans conteste l’un des meilleurs de ce groupe du rock qui ne cesse de nous étonner.

Désormais, oubliez les riffs endiablés de Chuck Berry, les coups de couteaux de John Lee Hooker et les cris de Jimmy Hendrix. Laissez-les dans les consignes de l’histoire, le temps d’un petit voyage dans le monde touareg :

A. Azergui

Yeschou ou la magie de Tifinagh

Il s’appelle Lahbib Fouad. Ses amis l’appellent affectueusement Hbi Yeschou. Il est né en 1955 à Tinejdad dans la province d’Imtghren, au sud-Est du Maroc. Yeschou est artiste-peintre, calligraphe, nouvelliste, poète et auteur.

Yeschou lors d’une exposition organisée récemment à Barcelone (Catalogne)

Il est connu pour être le traducteur en langue amazighe du célèbre conte de Saint-Exupéry « Le Petit Prince« , l’un des livres les plus vendus au monde, ainsi que de « Rebelle » de Matoub Lounès. Yeschou est aussi lauréat de plusieurs prix internationaux de création littéraire.

Il a exposé ses travaux dans plusieurs pays à travers le monde, dont l’Espagne, les Pays Bas, les Etats-Unis et le Canada.  Dans ses œuvres, Yeschou ne cesse d’explorer la magie de la graphie amazighe authentique, le Tifinagh, en s’inspirant, entre autres, des gravures rupestres, de l’architecture amazighe et des tatouages.

Je rappelle, au passage que plusieurs supports rocheux portant des gravures en tifinagh à Oukaïmeden (Haut Atlas de Marrakech) ont été malheureusement détruits ces dernières années, semble-t-il par des chercheurs de trésors. Cette région compte plus de 1 000 gravures rupestres. Il est urgent de les protéger.

Quelques calligraphies fournies par l’artiste. Pour voir plus, cliquez ici.

Lhoussain Azergui

Tagrawla : le cri de la révolte

La colonisation est totale. La libération devra également être totale », tranche Ouaqqa. Pour se libérer du joug arabo-islamiste, une solution s’impose : la révolution (Tagrawla). C’est pourquoi justement il a enfourché sa guitare pour rendre hommage aux détenus politiques de la cause amazighe et appeler à la révolte et au refus de toute soumission. Le résultat : un opus d’une grande qualité intitulé : « Inekraf » (les détenus). Le CD sorti récemment au sud-est du Maroc est révolutionnaire.

Tagrawla lors d’un concert à Imilchil

Le groupe Tagrawla est créé par Ouaqqa, originaire de Msemrir, un village de montagne situé dans la région de Boumalen n Dadès. Âgé de 26 ans, il est étudiant à Agadir et milite depuis plusieurs années pour la défense de l’identité amazighe. En mars 2007, il a été sauvagement agressé à Agadir par des étudiants arabistes qui soutenaient la police dans la traque et la répression des militants amazighs. Grièvement blessé, il avait perdu trois dents. « Nous avons passé des moments très durs. J’ai été pris, avec plusieurs dizaines de militants, entre l’enclume de la violence des étudiants arabistes et le marteau de la répression policière. Nous étions recherchés et obligés de vivre clandestinement. »

Cette année là avait marquée toutes les mémoires. Dans les universités d’Agadir, Marrakech, Meknès, Taza et Imtghren, une véritable chasse aux militants amazighs a été orchestrée par la police. Plusieurs centaines de militants avaient été arrêtés. Plus de dix d’entre eux ont été condamnés à des peines de prison ferme allant de 5 à 10 ans. D’autres avaient subi des tortures et des insultes racistes et dégradantes dans les commissariats de la police.

Cette répression policière a marqué Ouaqqa qui a décidé d’œuvrer pour éveiller les consciences et inciter les Amazighs à revendiquer leurs droits politiques. Il participe depuis 2007 à plusieurs concerts à travers toute la région du Sud-est et dans les universités.

Lors d’un concert à Dadès

Dans Imeṭṭawen (larmes), la première chanson de ce CD, Tagrwala décrit la situation actuelle des Imazighen :

                                                             « Awa wiyha, awa wiyha

                                                                  Hat nẓuẓḍ add naki

Awed allaγ ikka-t waṭṭan

                                                              Ula adif ammas n iγsan. »  

                                                                Malheur à nous

Nous refusons de se soulever Nos cerveaux sont affectés La moelle de nos os, aussi.
Tagrawla montre du doigt l’école marocaine, cette machine idéologique qui fabrique des islamistes et des kamikazes potentiels.

« Kkiγ likul ar i-sseγran
Af ad-asen geγ ayedda ran
Lesɣ timelsa n Pakistan
Geɣ aɛrab aǧeɣ aleḥyan,
Tiwetmin lsan-t igwiḍan,
Icirran ttun mayd gan. »
 

A l’école, ils m’apprenaient des mensonges

Pour faire de moi ce qu’ils voulaient

J’ai mis des habits d’islamistes pakistanais

Je suis devenu arabe et laissé pousser une barbe

Les femmes se cachent sous des tentes

Les enfants ont oublié leur identité.

Et puis un appel à la révolte et au soulèvement. Un « cri » qu’on entendra dans presque toutes les six chansons de l’album.

« Tanekra Tanekra
Nra tilelli. »

Réveillez-vous, réveillez-vous

Nous voulons la liberté.

Dans la chanson (Ay ameẓẓan, ay axatar), il plonge le couteau dans la plaie toujours ouverte de la domination arabe :

« Ku yan tella γurs tlelli
Afella n tmurt n Tmzaγa
Ar ass lliγ g d-ikjem Σuqba
Asin-d ssif gen-d akabar
Ar kkaten ad i-xwun adγar
Ayenna aγ-gan ur t-ttuγ aha »

On vivait libres

Sur la terre de Tamazgha

Jusqu’au jour ou Oqba a soulevé son armée

Pour nous conquérir

Et nous voler nos terres

Je n’oublierai jamais les crimes commis par les Arabes.

Et puis propose une solution :

« Nekra-t, udu neswiyha
Ad nali aγulid amm dadda.
« 

Cessons de nous apitoyer sur notre sort

Prenons les armes, suivons l’exemple de nos grands-parents.

Dans la chanson « Inekraf », il rend hommage à Hamid Ouadouch et Mustapha Ousaya qui croupissent dans la prison de Meknès depuis 2007 suite à un procès injuste.

« Kkan afus g ibniqen γef uzref n Imaziγen »Ils souffrent dans les prisons pour que le peuple amazigh retrouve ses droits.

Dans une autre chanson (nγan-aγ waɛraben), il s’attaque aux berbères de service :

« Awi nγan-aγ waɛraben, tɛawn-asen marikan
Tekka-sen Fransa tasga d ibrebriyen aγ-izzenzan.
« 

Aidés par l’Amérique, les Arabes nous dominent

Ils sont aussi soutenus par la France et les Berbères de service.

Et décrit la situation déplorable des Imazighen dans tout le monde amazigh :

« Atwargi ar t-neqqan g tnezruft d umaγa
Aqbayli urta lulin, inγa-ten Butefliqa
Ameɛḍur Lqeddafi iḥemmeẓ aytma g Nefusa
Nekwni neqqim g Merruk kud nessaγ ar nezzenza. »

Les Touaregs sont massacrés dans le désert
Le Kabyle peine à s’affirmer sous le joug de Bouteflika
En Libye, Khadafi, le fou, a tué mes frères de Nefusa
Alors qu’au Maroc, les Berbères de service nous ont vendus.

Mais la résistance s’organise. L’espoir surgit :

« Amaziγ irura afus inna-as nella nella
Waxxa awen ikka tasga wakal ula igenna. »

Le peuple amazigh résiste et compte exister

Nul ne pourra le soumettre.

Même registre dans la dernière chanson de l’album « Izgaren » :

« Reẓ-at aγ imawen
Kref-at-aγ ifassen
Nesγuy ad nini
Tella γuri tlelli
Ul d unelli. »

Même si vous bâillonnez nos bouches

Attachez nos mains

Nous crierons pour dire

Que nous sommes libres

Et que nous avons des cœurs (pour aimer) et des cerveaux (pour réfléchir).

Tagrawla chante des textes écrits par ses trois membres. Elle continue de prendre part à différents concerts.

A. Azergui

Hindi Zahra, la belle de scène

Le magazine britannique «The Wire» la considère comme «la fille spirituelle de Billie Holiday». Holiday (1915-1959), pour mémoire, est considérée comme l’une des plus grandes chanteuses que le jazz ait connu.

Zahra sur scène

 Hindi Zahra est cette jeune chanteuse, peintre et auteur-compositeur amazighe. Singulière et originale. Elle est née en 1979 à Khouribga au Maroc. Issue d’une famille d’artistes amazighs, elle n’a cessé d’explorer le blues ancestral ainsi que la part de l’universel dans notre langue. Zahra est une artiste accomplie. Sa voix vibrante et douce est sans frontières.

Son premier album « Handmade » est sorti en janvier 2010. Chanté en anglais et en langue amazighe, cette œuvre a été saluée par les critiques aux Etats-Unis et en France. Elle a  reçu plusieurs récompenses en France dont « la révélation musicale de l’année » et « le prix Constantin » en 2010 pour son album.

Dans cet album, elle chante l’amour. Elle rend hommage à sa terre.

 

A. Azergui