« Agdud n Imilchil », histoire d’une dépossession

« Agdud« , « Moussem des fiancailles« , « Festival de la musique des cimes« , trois noms pour désigner un seul événement. Ils illustrent parfaitement ainsi l’histoire de la dépossession des Aït Hdiddou de leur Agdud (grand marché annuel) par les autorités marocaines.

Autrefois, cet événement, connu localement sous le nom d’ »Agdud« , était un grand marché où se rencontraient vers les débuts du mois de septembre, à la fin des moissons, toutes les tribus de la confédération des Aït Yafelman pour s’approvisionner en vivres avant les premières neiges qui bloquaient les pistes d’Asif Melloul (2 000 m d’altitude) où les Aït Hdiddou s’étaient implantés depuis le 17ème siècle. L’Agdud se déroulait sans grand tapage en raison de l’éloignement des Aït Hdiddou des grands axes routiers.

Ce n’est qu’en 1965 que le ministère marocain du tourisme découvre cet Agdud authentique. Il en dépossède la tribu, l’officialise et le rebaptise « Moussem des fiançailles« . L’Agdud devint alors célèbre. Dans ses brochures, le ministère explique que tout homme désireux de prendre femme peut se rendre à Imilchil et se marier sur la champ avec une femme de la tribu. A l’origine de cette tradition singulière, une légende dont le ministère a fait la promotion. A force d’être répété, ce mensonge a fini par être adopté. Aux touristes avides d’exotisme, on raconte qu’un jeune homme et une jeune femme qui voulaient se marier en furent empêchés par leurs familles par ce qu’ils appartenaient à deux tribus différentes, les Ayt Yazza et Ayt Brahim. Désespérés, ils décidèrent de de se donner la mort. Ils se jetèrent alors chacun dans un lac. C’est ainsi que les lacs Isli et Tislit ont gagné leurs renommée désormais mondiale. Traumatisés par cette perte, les Aït Hdiddou décidèrent alors d’accorder la liberté à leurs enfants quant aux choix de leurs conjoints.

Au fil des années, le festival acquiert une notoriété internationale. La région attire des milliers de touristes, mais le quotidien des Aït Hdiddou reste le même : misère et précarité. Ni écoles, ni routes, ni infrastructures. L’Agdud, le marché, a fini par perdre de son utilité initiale. Marginalisé, il n’est fréquenté que par peu d’habitants.

Au début des années 2000, le centre Tarek Ibn Ziyad, présidé par Hassan Aourid, récupère le « Moussem des fiancailles ». Il lui change de nom. Il devient « Festival des musiques des cimes ». Cette implication du centre Tarek Ibn Ziyad ne change rien à la situation de la région. Les Aït Hdidou ont été tout simplement dépossédés de leur Agdud sans qu’on leur demande leur avis. Les Aït Hdiddou subissent les décisions prises à Rabat ou à Meknès.

La situation de cet Agdud est révélatrice de la politique anti-amazighe initiée par la monarchie marocaine depuis des décennies. Celle-ci a récupéré à travers ses institutions plusieurs manifestations culturelles amazighes avant de les folkloriser et les vider de leur utilité, poussant même les Imazighen à s’en éloigner et à s’en démarquer.

A Lire sur ce même sujet  : « Libres femmes du Haut-Atlas ?, Michel Kasriel, L’Harmattan, Paris, 1989

A. Azergui

En attendant des « instructions d’en haut », les autorités continuent de réprimer !

Un vent de répression a soufflé ces dernières semaines sur la région de Tinghir. Les autorités, fortes de leur insolence, usent de la violence réelle ou symbolique pour mater les habitants déjà meurtris dans leur chair par la marginalisation.Imider

A Messissi dans la région d’Alnif (province de Tinghir) quatre personnes ont été arrêtées lors d’une intervention des forces de répression pour disperser des manifestations sociales organisées par les habitants de plusieurs villages pour dénoncer la marginalisation. Les habitants revendiquent un hôpital, des routes, de l’eau potable, de l’électricité et de la farine de blé d’une meilleure qualité. Tout ce qu’il y a de plus normal dans un pays qui se respecte !

En septembre dernier, la mort d’une jeune femme après une hémorragie de la délivrance, dans cette même région, avait mis le feu aux poudres et avait fait sortir plusieurs centaines de personnes dans la rue. En réaction, les autorités ont usé de la violence et de l’intimidation pour faire taire les protestations. Des promesses ont été données aux habitants. Elles n’ont jamais été tenues.

Les habitants d'Alnif manifestent contre la marginalisation

A Tabesbast, toujours dans la province de Tinghir, c’est le gouverneur qui a décidé d’interdire une activité organisée par l’association Tabesbast pour le développement et la coopération à l’occasion du printemps amazigh. Raison invoquée : « instructions reçues d’en haut ». Une expression fourre-tout qui signifie souvent que l’activité déplait en hauts lieux. Si cette mesure prise par les autorités dans le but de freiner l’action culturelle dans la région est condamnable, le silence de l’association visée par l’interdiction l’est aussi à plus d’un titre.

A Imider, la répression des habitants qui manifestent depuis bientôt trois ans sur le mont d’Alebban continue toujours. Les condamnations, les intimidations, les tortures n’ont pas eu raison d’eux. Qu’attendent les autorités locales pour résoudre ce conflit en permettant aux habitants d’Imider de tirer profit de la richesse de leur terre ? Certainement, des « instructions d’en haut ». Dans l’attente de ces « instructions », les forces de désordre répriment, intimident et interdisent. Mais jusqu’à quand ?

A. Azergui