Tinariwen, la résistance par le rock

Les guitares acoustiques et les instruments traditionnels étaient pleins de poussière. Inefficaces. Alors, ils ont choisi la guitare électrique. Il paraît que sa seule puissance sonore pouvait réveiller le peuple amazigh (berbère) des Kel Tamachek (Touareg) qui languissait dans un sommeil sans âge. Les anciens instruments n’étaient plus adéquats pour dépeindre la situation de ce peuple dépossédé de son histoire, abattu par la sécheresse, les rébellions et les frontières. Le groupe s’appelle Tinariwen. Ses fondateurs sont originaires de Kidal au nord du Mali. Ils sont les porte-paroles de ce peuple berbère opprimé, écartelé entre plusieurs Etats qui ne le reconnaissent pas.

La musique de Tinariwen est très singulière. C’est un appel des racines. Elle dégage une énergie âcre. Amère. Ses caractéristiques : des éternels riffs de guitares électriques, des voix brutes et des paroles aiguisées par la souffrance de l’errance, de la lutte armée et des espoirs trahis d’un peuple.

Les membres de ce groupe légendaire étaient les héros de la rébellion Touareg. Ils partaient sur le front, une kalachnikov en bandoulière et une guitare à la main. Ils sont devenus au fil des années les hérauts de la résistance contre toutes les formes d’oppression politique.

Ils ont su s’imposer sur la scène internationale et à se faire un nom dans les quatre coins de la planète, à tel point que des stars internationales du rock et de blues ne jurent que par eux. Carlos Santana, avait dit lors du Festival de Jazz de Montreux en 2006 alors qu’il partageait la scène avec ces poètes emblématiques : « lorsque je les entends, j’entends le commencement de la musique du Mississippi et de Muddy Waters, Jeff Beck, BB King, Little Walter, Otis Rush, Buddy Guy… c’est de là que tout vient, ils sont les précurseurs. » 

Le nouvel opus de Tinariwen «Tassili» sorti après «Aman iman», salué par les critiques, et «Amasakul n Tiniri», est sans conteste l’un des meilleurs de ce groupe du rock qui ne cesse de nous étonner.

Désormais, oubliez les riffs endiablés de Chuck Berry, les coups de couteaux de John Lee Hooker et les cris de Jimmy Hendrix. Laissez-les dans les consignes de l’histoire, le temps d’un petit voyage dans le monde touareg :

A. Azergui

Yeschou ou la magie de Tifinagh

Il s’appelle Lahbib Fouad. Ses amis l’appellent affectueusement Hbi Yeschou. Il est né en 1955 à Tinejdad dans la province d’Imtghren, au sud-Est du Maroc. Yeschou est artiste-peintre, calligraphe, nouvelliste, poète et auteur.

Yeschou lors d’une exposition organisée récemment à Barcelone (Catalogne)

Il est connu pour être le traducteur en langue amazighe du célèbre conte de Saint-Exupéry « Le Petit Prince« , l’un des livres les plus vendus au monde, ainsi que de « Rebelle » de Matoub Lounès. Yeschou est aussi lauréat de plusieurs prix internationaux de création littéraire.

Il a exposé ses travaux dans plusieurs pays à travers le monde, dont l’Espagne, les Pays Bas, les Etats-Unis et le Canada.  Dans ses œuvres, Yeschou ne cesse d’explorer la magie de la graphie amazighe authentique, le Tifinagh, en s’inspirant, entre autres, des gravures rupestres, de l’architecture amazighe et des tatouages.

Je rappelle, au passage que plusieurs supports rocheux portant des gravures en tifinagh à Oukaïmeden (Haut Atlas de Marrakech) ont été malheureusement détruits ces dernières années, semble-t-il par des chercheurs de trésors. Cette région compte plus de 1 000 gravures rupestres. Il est urgent de les protéger.

Quelques calligraphies fournies par l’artiste. Pour voir plus, cliquez ici.

Lhoussain Azergui

Tagrawla : le cri de la révolte

La colonisation est totale. La libération devra également être totale », tranche Ouaqqa. Pour se libérer du joug arabo-islamiste, une solution s’impose : la révolution (Tagrawla). C’est pourquoi justement il a enfourché sa guitare pour rendre hommage aux détenus politiques de la cause amazighe et appeler à la révolte et au refus de toute soumission. Le résultat : un opus d’une grande qualité intitulé : « Inekraf » (les détenus). Le CD sorti récemment au sud-est du Maroc est révolutionnaire.

Tagrawla lors d’un concert à Imilchil

Le groupe Tagrawla est créé par Ouaqqa, originaire de Msemrir, un village de montagne situé dans la région de Boumalen n Dadès. Âgé de 26 ans, il est étudiant à Agadir et milite depuis plusieurs années pour la défense de l’identité amazighe. En mars 2007, il a été sauvagement agressé à Agadir par des étudiants arabistes qui soutenaient la police dans la traque et la répression des militants amazighs. Grièvement blessé, il avait perdu trois dents. « Nous avons passé des moments très durs. J’ai été pris, avec plusieurs dizaines de militants, entre l’enclume de la violence des étudiants arabistes et le marteau de la répression policière. Nous étions recherchés et obligés de vivre clandestinement. »

Cette année là avait marquée toutes les mémoires. Dans les universités d’Agadir, Marrakech, Meknès, Taza et Imtghren, une véritable chasse aux militants amazighs a été orchestrée par la police. Plusieurs centaines de militants avaient été arrêtés. Plus de dix d’entre eux ont été condamnés à des peines de prison ferme allant de 5 à 10 ans. D’autres avaient subi des tortures et des insultes racistes et dégradantes dans les commissariats de la police.

Cette répression policière a marqué Ouaqqa qui a décidé d’œuvrer pour éveiller les consciences et inciter les Amazighs à revendiquer leurs droits politiques. Il participe depuis 2007 à plusieurs concerts à travers toute la région du Sud-est et dans les universités.

Lors d’un concert à Dadès

Dans Imeṭṭawen (larmes), la première chanson de ce CD, Tagrwala décrit la situation actuelle des Imazighen :

                                                             « Awa wiyha, awa wiyha

                                                                  Hat nẓuẓḍ add naki

Awed allaγ ikka-t waṭṭan

                                                              Ula adif ammas n iγsan. »  

                                                                Malheur à nous

Nous refusons de se soulever Nos cerveaux sont affectés La moelle de nos os, aussi.
Tagrawla montre du doigt l’école marocaine, cette machine idéologique qui fabrique des islamistes et des kamikazes potentiels.

« Kkiγ likul ar i-sseγran
Af ad-asen geγ ayedda ran
Lesɣ timelsa n Pakistan
Geɣ aɛrab aǧeɣ aleḥyan,
Tiwetmin lsan-t igwiḍan,
Icirran ttun mayd gan. »
 

A l’école, ils m’apprenaient des mensonges

Pour faire de moi ce qu’ils voulaient

J’ai mis des habits d’islamistes pakistanais

Je suis devenu arabe et laissé pousser une barbe

Les femmes se cachent sous des tentes

Les enfants ont oublié leur identité.

Et puis un appel à la révolte et au soulèvement. Un « cri » qu’on entendra dans presque toutes les six chansons de l’album.

« Tanekra Tanekra
Nra tilelli. »

Réveillez-vous, réveillez-vous

Nous voulons la liberté.

Dans la chanson (Ay ameẓẓan, ay axatar), il plonge le couteau dans la plaie toujours ouverte de la domination arabe :

« Ku yan tella γurs tlelli
Afella n tmurt n Tmzaγa
Ar ass lliγ g d-ikjem Σuqba
Asin-d ssif gen-d akabar
Ar kkaten ad i-xwun adγar
Ayenna aγ-gan ur t-ttuγ aha »

On vivait libres

Sur la terre de Tamazgha

Jusqu’au jour ou Oqba a soulevé son armée

Pour nous conquérir

Et nous voler nos terres

Je n’oublierai jamais les crimes commis par les Arabes.

Et puis propose une solution :

« Nekra-t, udu neswiyha
Ad nali aγulid amm dadda.
« 

Cessons de nous apitoyer sur notre sort

Prenons les armes, suivons l’exemple de nos grands-parents.

Dans la chanson « Inekraf », il rend hommage à Hamid Ouadouch et Mustapha Ousaya qui croupissent dans la prison de Meknès depuis 2007 suite à un procès injuste.

« Kkan afus g ibniqen γef uzref n Imaziγen »Ils souffrent dans les prisons pour que le peuple amazigh retrouve ses droits.

Dans une autre chanson (nγan-aγ waɛraben), il s’attaque aux berbères de service :

« Awi nγan-aγ waɛraben, tɛawn-asen marikan
Tekka-sen Fransa tasga d ibrebriyen aγ-izzenzan.
« 

Aidés par l’Amérique, les Arabes nous dominent

Ils sont aussi soutenus par la France et les Berbères de service.

Et décrit la situation déplorable des Imazighen dans tout le monde amazigh :

« Atwargi ar t-neqqan g tnezruft d umaγa
Aqbayli urta lulin, inγa-ten Butefliqa
Ameɛḍur Lqeddafi iḥemmeẓ aytma g Nefusa
Nekwni neqqim g Merruk kud nessaγ ar nezzenza. »

Les Touaregs sont massacrés dans le désert
Le Kabyle peine à s’affirmer sous le joug de Bouteflika
En Libye, Khadafi, le fou, a tué mes frères de Nefusa
Alors qu’au Maroc, les Berbères de service nous ont vendus.

Mais la résistance s’organise. L’espoir surgit :

« Amaziγ irura afus inna-as nella nella
Waxxa awen ikka tasga wakal ula igenna. »

Le peuple amazigh résiste et compte exister

Nul ne pourra le soumettre.

Même registre dans la dernière chanson de l’album « Izgaren » :

« Reẓ-at aγ imawen
Kref-at-aγ ifassen
Nesγuy ad nini
Tella γuri tlelli
Ul d unelli. »

Même si vous bâillonnez nos bouches

Attachez nos mains

Nous crierons pour dire

Que nous sommes libres

Et que nous avons des cœurs (pour aimer) et des cerveaux (pour réfléchir).

Tagrawla chante des textes écrits par ses trois membres. Elle continue de prendre part à différents concerts.

A. Azergui

Hindi Zahra, la belle de scène

Le magazine britannique «The Wire» la considère comme «la fille spirituelle de Billie Holiday». Holiday (1915-1959), pour mémoire, est considérée comme l’une des plus grandes chanteuses que le jazz ait connu.

Zahra sur scène

 Hindi Zahra est cette jeune chanteuse, peintre et auteur-compositeur amazighe. Singulière et originale. Elle est née en 1979 à Khouribga au Maroc. Issue d’une famille d’artistes amazighs, elle n’a cessé d’explorer le blues ancestral ainsi que la part de l’universel dans notre langue. Zahra est une artiste accomplie. Sa voix vibrante et douce est sans frontières.

Son premier album « Handmade » est sorti en janvier 2010. Chanté en anglais et en langue amazighe, cette œuvre a été saluée par les critiques aux Etats-Unis et en France. Elle a  reçu plusieurs récompenses en France dont « la révélation musicale de l’année » et « le prix Constantin » en 2010 pour son album.

Dans cet album, elle chante l’amour. Elle rend hommage à sa terre.

 

A. Azergui

Tizi n Imnayen s’apprête à fêter « Bu Ukeffus », un carnaval judéo-amazigh

Les habitants de Tizi N Imnayen au sud-Est du Maroc (Province d’Imtghren) s’apprêtent à célébrer ce lundi, 5 décembre, le carnaval « Bu Ukeffus », appelé également «Uday n teâcurt» (Le Juif de l’achoura). Comme chaque année, des milliers de personnes masquées occuperont – en l’espace d’une nuit- la grande place d’Ighrem n Igulmimen et les ruelles avoisinantes pour revendiquer et exercer un droit. Celui de s’exprimer en toute liberté.

Leurs « armes » : des masques, des banderoles résumant les revendications des habitants et du Mouvement amazigh (berbère), des portraits de héros et de chanteurs berbères engagés sans oublier bien sûr les drapeaux amazighs.

Les participants chantent des  chants juifs en langue amazighe, dansent et s’expriment librement sur l’actualité. Leurs propos sont parfois amers et violents. Le masque leur permet de garder l’anonymat. Certains participants enduisent leurs visages avec de la suie, d’où l’ancien nom de ce carnaval (Bu Ukeffus). D’autres inventent de nouvelles méthodes de protestation.

Les habitants s’invitent aussi à manger un repas spécial organisé à cette occasion et font la fête devant le village.

Cette tradition judéo-amazighe, qui connaît chaque année un extraordinaire retentissement qui dépasse la vallée de Tizi-n-Imnayen, résiste toujours à l’hostilité des imans haineux ainsi qu’aux plans et artifices des réseaux arabo-islamistes.

C’est pour cette raison que ce carnaval est considéré par le Mouvement Amazigh comme un acte de résistance face à l’idéologie arabo-Baâthiste, tristement célèbre, et l’intégrisme religieux.

PS : Les photos (DR) ont été prises par Marie Diebler (décembre 2005) .

Par : A. Azergui.

Dania Ben Sassi, l’hirondelle du printemps amazigh libyen

Inconnue, il y a seulement quelques mois, la chanteuse amazighe libyenne Dania Ben Sassi est devenue l’icône du printemps amazigh libyen.

Dania Ben Sassi

Il faut dire que la chute du régime tristement célèbre de Kadhafi et le vent de liberté qui a soufflé sur le pays a permis une renaissance extraordinaire de la culture amazighe, totalement interdite sous Kadhafi. Le fou de Tripoli qui considérait cette langue comme «un poison», avait pendu publiquement et tué des dizaines de militants de la cause berbère. Plusieurs milliers d’autres ont été poussés à l’exil.

Quelques mois avant le déclenchement de la guerre qui allait ébranler ses fondements, le régime mafieux de Kadhafi a arrêté et condamné le chanteur amazigh engagé Abdullah Ashini à cinq ans d’emprisonnement. Le seul crime de cet artiste est d’avoir participé au festival de la chanson amazighe de Las Palmas aux Iles Canaries … il y a deux ans.

Avant sa condamnation, l’artiste a été privé de son passeport et empêché de participer au festival amazigh méditerranéen à Tanger au nord du Maroc.

Il a été aussi interdit d’enregistrer ses albums en Libye, au motif qu’il chante dans une autre langue que l’arabe.

Face à la répression du régime, les auteurs et les chanteurs amazighs libyens ont investi la toile pour faire connaître leur combat. C’est ainsi que des amazighes des différents pays de l’Afrique du nord et de la diaspora ont découvert entre autres les belles chansons d’Ashini et la voix révoltée de Dania. Mais que sait-on au juste à propos de Dania Ben Sassi ? Peu de choses. On sait qu’elle est étudiante en économie et qu’elle est originaire des Ait Willul (région de Zouara).

On sait également que l’artiste est née à Belgrade en Serbie d’un père amazigh libyen et d’une mère serbe. La chanson qui l’a fait connaître est intitulée « Itri nnegh » (notre étoile). Ecrite par son père, elle est un hommage aux révolutionnaires amazighs de Libye et un appel à la résistance face à la tyrannie.

Axel  Azergui

Moha Souag : « la liberté de pensée n’est pas un luxe »

Né à Taous (Boudenib) en 1949, Moha Souag est un auteur amazigh d’expression française. Il est l’auteur de plusieurs romans, recueils de poèmes et de nouvelles, dont «L’année de la chienne » (1979), « Thé amer » (1997), « Iblis » (2000), « Le  barrage de sucre » (2011) et «Indiscrétion des cocottes » (2011).

Moha Souag a obtenu « le prix de la meilleure nouvelle en langue française » décerné par RFI en 1991 et le prix Atlas de la nouvelle en 1998.

Nous avons rencontré cet écrivain authentique. Il a répondu à nos questions. Entretien :

1- Vous avez publié plusieurs romans et recueils de nouvelles en langue française. Parlez-nous de votre parcours.

Réponse : L’écriture est venue doucement, lentement en s’insinuant dans les contes et les faits et gestes de ma famille. La découverte du pouvoir des mots à travers la poésie amazighe de nos fêtes et de nos cérémonies. Puis, j’ai appris à lire et à écrire. Et je me suis dit et pourquoi pas nos histoires, nos contes et nos poèmes ? Ils sont aussi riches et aussi profonds que ceux de Victor Hugo ou Al Moutanabi ! Pourquoi ces cultures ont-elles volées la place qui revenait de droit à notre culture marocaine. Je me souviens que dans nos livres de lecture en français et en arabe, depuis le primaire tout en passant par les autres cycles du cursus, les seuls poètes et écrivains en langues arabes qui figuraient aux programmes étaient des Libanais, des Égyptiens et pas un Marocain ;je peux vous réciter aujourd’hui, c’est-à-dire cinquante ans plus tard,les poèmes de Khalil Jabran, Ilia Abou Mad, ou Chawqi le prince des poètes. Pour les fonctionnaires marocains qui établissaient les programmes au ministère de l’enseignement en ces temps là, n’est culture que ce qui venait du Moyen Orient. Ce problème identitaire des érudits marocains continue même aujourd’hui puisque aucun marocain ne figure dans  les programmes scolaires et universitaires au Maroc. Pour la langue française, les programmes étaient dans la logique du système scolaire français; ce sont leurs écrivains, leurs poètes qu’ils enseignaient. Cependant, parfois, en bas de page de certains livres de lecture je trouvais des noms qui me disaient quelque chose comme celui de Mouloud Feraoun, Ahmed Sefrioui, donc c’était possible de s’appeler Moha et de parler, même si c’est dans la langue de l’autre. J’ai eu la chance de publier mes textes dans une revue prestigieuse des années 70, la revue Lamalif et de continuer à publier jusqu’à aujourd’hui, parfois à compte d’auteur, malgré les difficultés et l’inexistence d’un réseau de distribution, des droits d’auteur, de critiques, de librairies, d’éditeurs professionnels.

2-Quel regard portez-vous sur la création littéraire en général au Maroc ?

Réponse : Il y a deux points à distinguer dans cette question, la création et l’édition. En ce qui est de la création, elle ne dépend, heureusement, de personne. Celui qui sent le besoin de s’exprimer, il le fait. Il y a eu, il y a et il y aura, toujours, quelle que soit la situation, des poètes, des écrivains, des dramaturges. Il faudrait que quelqu’un fasse, un jour, des recherches sur les écrivains marocains qui ont commencé à publier dans les suppléments littéraires des journaux et qui se sont tus à cause de l’impossibilité de publier leur manuscrit. Je voudrais justement signaler que seules la revue Telquel et la chaîne de télévision 2M, tant décriée, qui, après 60 ans d’indépendance, organisent enfin des prix littéraires, la première pour les nouvelles et 2M pour tous les genres littéraires en amazighe, arabe et français. Seule, 2M, aujourd’hui, continue à le faire. Si vous savez que tous les premiers écrits sont envoyés à ces suppléments et que les rédacteurs de ces journaux ne prennent même pas la peine de vous envoyer un exemplaire du journal ou de la revue ou votre texte a été publié, ni ne vous envoie un mot pour vous avertir, sans parler d’un mot de remerciement, pour ne pas parler d’un chèque, vous vous rendez compte du peu d’intérêt que ces gens là accordent à la culture. Ces rédacteurs vous font sentir que c’est une faveur qu’ils vous ont faite en publiant votre texte. Connaissant le tour de table de ces journaux et les budgets que leur injectent les deniers de l’État, eux, se contentent de faire du remplissage ou s’adressent à des militants bénévoles au lieu de payer des journalistes professionnels. La production littéraire est une institution nationale qui reflète le génie national.  Je m’explique, le génie national dans le sens où cela exprime la pensée d’un peuple à un moment de sa vie ; pouvoir mesurer l’évolution de la pensée de ce peuple à travers son histoire, quelles étaient ses préoccupations à un moment donné, comment il les a vécu, etc ? Je dis cela parce que j’aurais aimé lire des romans des siècles passé sur le peuple marocain. Comment vivaient les Almoravides, quelles étaient leurs aspirations ?

3-Côté amazigh, nous observons depuis plusieurs années l’émergence d’une néo-littérature amazighe. Qu’est ce que vous en pensez ?

Réponse : Oui, c’est une prise de conscience des capacités de notre langue. Mais, il reste beaucoup à faire que ce soit au niveau de la transcription que de l’enseignement de cette langue .Cependant, on sent qu’il y a une bonne accumulation des œuvres. Mais, malheureusement, les mécènes amazighes ne font rien pour encourager la création écrite de cette langue. Qu’on le veuille ou pas, encore une fois, c’est l’État qui fournit l’effort le plus consistant. Je parle de la création de l’IRCAM et de la télévision amazighe. Je ne rentre pas dans les considérations et autres polémiques, je constate tout simplement. L’État ne peut ni ne doit tout faire surtout dans le domaine culturel. Je le dis et le répète, je ne conçois pas de fonctionnaire de la culture, cet espèce n’existe pas. La culture c’est une passion. Si elle ne jaillit pas de vos entrailles à deux heures du matin ou à midi ou au moment où vous vous y attendez le moins ce n’est pas de la culture. Je ne vois pas un peintre, un écrivain un poète qui ne le devient que de 8 à 12 et de 14 à 18h. Le fonctionnaire de la culture est là pour la logistique et c’est tout. Mais que font les milliardaires amazighes, propriétaires de groupe de presse et autre, les associations culturelles, les écoles et les universités. Il y a énormément de travail à faire. Mais le premier pas, le plus difficile a été franchi. Celui de la prise de la parole, de son accaparation et de sa fierté de l’utiliser pour produire une œuvre littéraire écrite et non comme disait l’autre pour « s’adresser aux singes » ! L’émergence de cette force a obligé certains chefs politiques et certains éminents pseudo linguistes à déclarer ouvertement leur racisme et déclarer ouvertement leur fascisme, un fascisme qui a toujours sévi dans les sphères politiques marocaines depuis toujours.

4- A votre avis, quel est le rôle de l’intellectuel dans notre société ? Est ce que les intellectuels assument ce rôle ou pas ?

Réponse : C’est l’éternelle question. Qu’est-ce qu’un intellectuel ? En quoi le reconnaît-on? Si vous concevez l’intellectuel comme Sartre ou Bourdieu pour prendre les deux extrêmes, eux, agissaient dans une société où l’esprit, l’argument, la raison ( Descartes est passé par là),la force de l’intelligence,sont des atouts et des moyens de pression sur le pouvoir mais si vous considérez qu’un intellectuel est celui qui a fait des études, personnellement je les appelle des lettrés ou des érudits; comme les mandarins chinois. Nous sommes tous coupés de la société marocaine de part nos études qu’elles soient en langue arabe ou en français, notre discours est celui d’une élite qui a été à l’école et qui étudie dans des langues qui n’ont rien à voir avec celles que parlent les gens. Première rupture. Seconde rupture, notre société n’a connu La Renaissance du XVI° et les Lumières du XVIII° siècle et la Révolution industrielle qu’à travers les livres d’histoire. Et nous n’avons subis l’influence de tout cela que par et à travers les colonisations. Les chemins parcourus par les peuples européens lors de leur histoire a développé aussi bien le côté matériel que le côté spirituel  de la personne européenne. Eux ont appris que les idées sont aussi une richesse, un levier pour avancer, que produire des idées n’est pas donné à tout le monde, que pour penser il faut des outils et que ces outils s’apprennent dans les écoles, dans les universités. Que la liberté de pensée n’est pas un luxe et qu’une société qui ne se renouvelle pas est une société morte, sclérosée. Ceci dit, si on fait une synthèse de la situation de la société marocaine aujourd’hui, la réponse a été on ne peut plus aussi claire que ce que les élections ont donné. Le discours qui réussit dans les pays dits arabo-musulmans est le discours religieux -ce n’est pas spécifique à nos sociétés- mais c’est le seul discours qui promet la justice, l’égalité, la lutte contre l’arbitraire parce que Dieu les a interdits. Et c’est le seul discours que nos peuples n’ont pas encore essayé. Ils ont essayé le socialisme à la Nasser, le panarabisme à la Baathe, le communisme à la sauce soviétique, le libéralisme à l’américaine, et toutes sortes de tyrannies et tous ces discours bien qu’ayant promis des lendemains qui chantent s’étaient révélés vides ! Maintenant c’est aux islamistes de montrer le henné de leurs mains. A l’échec de leur expérience dans dix ans ou vingt ans, les gens seront obligés de s’asseoir autour d’une table et de discuter calmement comme cela se fait dans les démocraties.

Entretien réalisé par A. Azergui.