La colère des Rifains donne des sueurs froides à la monarchie

Il semble qu’un vent de panique s’est emparé de la monarchie et de ses services. Pour réduire au silence les manifestations organisées quotidiennement dans les villes du Rif, elle a mis ses pions en ordre de bataille, actionné sa machine de propagande et usé de plusieurs artifices. Mais, sa communication infantilisante semble produire l’effet inverse. Elle est inaudible. Les manifestations contre l’arbitraire et le mépris se propagent dans tout le pays et se radicalisent. La peur semble changer de camp.

Les récentes manifestations pacifiques déclenchées dans plusieurs villes à Tamazgha occidentale suite au meurtre barbare de Mohsin Fikri, survenu le vendredi 29 octobre dernier à Biya (Houceima) inquiètent sérieusement la monarchie marocaine. Elles lui donnent des sueurs froides. Faute de pouvoir répondre aux revendications des manifestants, le Palais utilise ses pions, ses robots sur Twitter et ses relais pour crier au « complot », manipuler et désinformer. Pour la monarchie, le fait de manifester pour exiger la vérité sur le meurtre de Mohcin Fikri est « sédition » et « rébellion ».

Premier signe de panique. Juste après le drame et les premiers rassemblements de colère, trois ministres marocains se sont rendus à Biya pour rencontrer la famille du défunt, dans le but d’apaiser les tensions et promettre « l’ouverture d’une enquête ». Le gouvernement a oublié que le drame dépasse largement la famille du défunt. Il est le résultat de l’arbitraire de la monarchie et de ses relais. Le drame a choqué au-delà du Rif, ce qui explique la persistance des manifestations. Juste après, le chef du gouvernement marocain, l’islamiste Abdelilah Benkirane, a appelé les membres de son parti à rester en retrait et les « Marocains » à ne pas manifester, assurant que « les manifestations ne servent à rien. L’article 29 de la constitution marocaine autorise pourtant les manifestations publiques. Si le troupeau fidèle à Benkirane a choisi de ne pas manifester par lâcheté, les Imazighen continuent de le faire.

Le 1er novembre, la députée Khadija Ziyani de l’Union constitutionnelle, réagissant à une photographie montrant des manifestants arborer un drapeau espagnol à Biya, a traité sur Facebook les manifestants rifains de « racailles ». « Hassan II avait raison quand il avait taxé de ‘racailles’ les manifestants du nord (en 1984) », a-t-elle écrit. Sauf que la photographie a été retouchée grossièrement par Photoshop et le drapeau amazigh remplacé par un drapeau espagnol. Les propos de cette députée, ont suscité l’indignation générale. Elle sera exclue de son parti quelques jours après. De son côté, évoquant l’assassinat de Mohcine Fikri, le ministre marocain de l’intérieur s’est engagé à « punir les responsables de ce drame », estimant que « personne n’avait le droit de le punir ainsi » et qu’on « ne peut pas accepter que des responsables agissent dans la précipitation, sous la colère, ou dans des conditions qui ne respectent pas le droit des gens ». Le ministre a affirmé que les conclusions de l’enquête devraient être publiées assez vite, « c’est une question de jours », ajoutant que « L’État ne peut pas être considéré comme directement responsable de ce décès, mais l’État a la responsabilité d’établir les fautes et de sanctionner leurs auteurs ».


Sauf que l’Etat marocain, celui dont parle le ministre, est complice de tous les crimes commis contre les Rifains depuis 1956. Comment alors croire les promesses d’un tel Etat lorsque toutes les enquêtes promises depuis plusieurs années sur différents scandales et meurtres impliquant les autorités n’ont jamais abouti. Même les prêcheurs saoudiens haineux se sont mêlés de cette affaire. Abdul Rahman Ibn Abdul Aziz as-Sudais, l’imam en chef de la grande mosquée de la Mecque, a appelé les Marocains à ne pas manifester dans la rue et à ne pas céder à la « sédition » provoquée, selon lui, par les ennemis. Cette intervention est la preuve que la panique est générale. Les manifestations inquiètent même les wahhabites saoudiens. Autre signe de panique, l’activation par la monarchie d’une centaine de comptes automatiques sur Twitter pour relayer la propagande royale et les thèses officielles dans le but de faire face à la colère exprimée sur les réseaux sociaux. Ces « bots » qui ont fait leur apparition sur Twitter après le scandale de Daniel Gate (affaire d’un pédophile espagnol gracié par Mohamed VI) répètent des messages précis. Deux thèmes reviennent dans ces tweets, l’ouverture d’une enquête et la mise en garde contre la « sédition ».

Cette offensive n’a pas seulement touché Twitter, mais également l’application WhatsApp. Des centaines de personnes ont reçu des messages anonymes les appelant à ne pas participer aux manifestations, mettant en comparaison la stabilité du Maroc avec les chaos syrien et libyen. Cette idée a également trouvé son écho dans certains journaux makhzéniens largement subventionnés par la monarchie. Ces journaux accusent certaines parties, dont le Polisario et l’Algérie, d’être à l’origine de la mobilisation dans l’objectif de « déstabiliser le pays ».

Tous ces agissements hasardeux prouvent que la monarchie est sérieusement inquiétée par les manifestations pacifiques qui touchent plusieurs villes. Sa communication ne passe plus. Elle est inaudible et dépassée. Le mouvement amazigh, celui qui a choisi de manifester, de contester et de crier sa colère, a choisi d’investir la rue pour revendiquer ses droits.

Si la monarchie continue à paniquer elle n’hésitera pas à provoquer un nouveau bain du sang dans le Rif et ailleurs. La répression est son ADN. La vigilance doit être de mise.
Pour le moment, la monarchie fait la sourde oreille aux revendications des manifestants. Un fossé sépare les aspirations des Rifains et ceux de la monarchie depuis 1956 et risque de s’élargir davantage en cas de répression. Le monarque marocain qui s’est adressé « à son cher peuple » lundi 8 novembre depuis Dakar (à l’occasion du quarantième anniversaire de la Marche verte) a choisi le silence. Il n’a fait aucune allusion aux manifestations de colère qui prennent de l’ampleur.

A. Azergui

 

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Written exercises. Ancestral magic and emergent intellectuals in Mia Couto, Lhoussain Azergui and Dorota Masłowska

By : Ewa Łukaszyk (University of Warsaw)

The grind-stone of history never stops. For major expanses of our planet, subdued formerly to colonial powers, physical and symbolic oppression didn’t stop with the decolonization. The post-colonial era of autonomous, yet imperfect governments often wrought havoc where the colonial systems had worked in vain to establish their illusory order. After several decades of independence, the state of Africa is still far from satisfactory. Especially the problem of national unity, a notion essentially alien to precolonial Africa, require flexible and creative solutions, adapted to multiplicity of local histories. But it is not only on the African problems that I want to reflect. Certain aspects of the post-colonial frame of mind are visible in countries like Poland, unwilling to recognize any share in the fate of the colonized or to subscribe to any form of post-colonial discourse[1]. Yet the growing cohesion of the contemporary world, beyond disparity of origins and local histories, brings us all to surprisingly similar symbolical configurations. Cultures that have followed apparently very dissimilar historical roads meet at a point of intersection that we might never have expected to find.

couvThe emergence of the young intellectual as a figure incarnating new hope against the decadence of the local elites and insufficiency of the political systems may be seen as such a common denominator at the crossroad of dissimilar cultures and historical destinies. This surprising convergence may be exemplified with three novels published over the last decade or so: Um rio chamado tempo, uma casa chamada terra, by Mia Couto (2002), Le pain des corbeaux, by Lhoussain Azergui (2012) and Paw królowej, by Dorota Masłowska (2005). What is even more surprising, the emergent intellectuals don’t appear any longer as yet another instance of modernization; they build up an essential solidarity with the ancestral forms of culture, representing justice, community, and the voice of the earth, to which – crucially – a written, not oral expression must be given. They play a double game of resistance, against the modern instances of nation and nationalism, falsified in the post-colonial histories of many countries, and against equally falsified “traditions” that have been used and abused in what appears as the post-colonial falsification of identities.

These three novels, as I claim, reflect the apex of the post-colonial crisis, translating it into the terms borrowed from the ancestral stocks of culture. In all of them, the post-colonial freedom, as well as the social-economical transformations are presented as deficient. What becomes striking since the first glance at these texts is the troublesome aspect of the independence, seen as a state of uncertain balance and a crisis. Such is the freedom of the political prisoner released by his tormentors in the wilderness of the Berber mountains only to discover that his people don’t want him back. Such is the everyday existence of a young female writer surrounded by a kind of phantasmal war: “chciałaby zapomnieć w jakim kraju żyje strasznym o dziwnej nazwie Polska, w którym jakby jeszcze trwała jakaś spoza numeracji wojna”[2] (Masłowska 2005: 31). Such is the African world that had never been a good place to live, but has also ceased to be a good place to die. Yet the value of literacy and literary creation breaks the silence of mangondzwane (the hamerkop), African bird that is supposed to remain quiet in times of the generalized crisis (cf. Couto 2002: 27).

Um rio chamado tempo… deals with the problem of the national construction in Mozambique, former Portuguese colony that gained independence in 1975. The main slogan of the post-colonial nationalism, “o povo unido do Rovuma ao Maputo”[3], is clearly a calque of the former banner of the Portuguese empire: “Portugal do Minho ao Timor”[4]; the post-colonial falsification follows closely the colonial one. The main problem diagnosed by Couto is thus the imperfect unification of diverse ethnic elements. Mozambique is symbolized by a common house, called Nyumba-Kaya in order to render its composite nature: nyumba is the word for ʻhouseʼ in the northern tongues, while kaya is the correspondent term in the south (Couto 2002: 28). Azergui’s novel essentially deals with quite a similar problem of falsified unity that covers the Arab-Berber dualism of Morocco. Le pain des corbeaux is a slightly modified French version of Aghrum n ihaqqaren, a novel originally written in Amazigh (Azergui 2006) by an activist fighting for Berber cultural emancipation and linguistic revitalization. The post-colonial concept of nation in Morocco requires thus yet another kind of renegotiation: creating space for the development of an autochthonous group, marginalized already in precolonial times by the dominating Arab culture. Finally, the novel by Dorota Masłowska, written in a suggestive hip-hop rhythm, often strong of flavor at the level of expression, may be read as a popular voice rising against the dominating social group, the so called ethos intelligentsia (“inteligencja etosowa”), that pretends to guide the nation through the torment of its historical destiny, offering resistance to a mythified enemy: the Russians. What appears as the stake of this renegotiation is the birth of a new, healthier configuration of the nation, beyond the symbolic dominance of the intelligentsia, that had failed to “marry” the other social strata already in Wesele (The Wedding) by Wyspiański, in 1901.

In each of these novels, the main personage may be identified as an emergent intellectual, which is, according to Said’s definition, an individualized figure fostering the cultural change through his or her “mastery of language” (Said 1994: 20), and specifically, the mastery of writing. The question of literacy is crucial in all the cases we analyze; access to the written culture, denied to certain groups, is the central request. Earlier post-colonial reflection on rebuilding cultural identities has shown that the living voice, unsupported by writing, is doomed to be silenced either by the instances of modernization or by the traditional, precolonial figures of dominance. Just to give an example, in Moha le fou, Moha le sage, Tahar ben Jelloun has shown how the essentially oral figure of the Maghrebian rawi, epitomizing the living voice of the earth and alien to both spheres of writing, the Arabic and the French one, is silenced twice: by the local patriarch and by the psychiatrist applying a treatment deriving from the modern concept of clinic (Ben Jelloun 1978). No wonder that the emergence of the written culture is presented by Azergui as a must: “J’entends vos voix. Elles sont similaires au bruit provoqué par le chaos, au déchirement de la vie, à une plaie ouverte. Moi, je désire donner vie à votre langue agonisante et décrire votre réalité, rien qu’avec des mots, avec de l’écriture”[5] (Azergui 2012: 83).

The same attitude towards literacy is accentuated by other figures of the Berber cultural and intellectual revival, promoting the key notions of asgudi and taskla – emergent literary creation conditioned by the crucial transition from oral to written culture. Ayad Alahyane says: “Asgudi présente une nouvelle conception de la littérature amazighe qui assoit les fondements de la nouvelle écriture, et favorise l’émergence de la néoliterature au moyen d’un ensemble d’idées, d’opinions, de concepts qui s’articulent en un système idéel au centre duquel loge la nécessité du passage à l’écrit. C’est pour cela, nous pouvons élever asgudi au rang d’une théorie. Concept élaboré par l’intelligentsia amazighe, il désigne le processus scriptural déclenché à partir du début des années 70 comme une nouvelle forme d’affirmation identitaire”[6] (Alahyane 2013: 46). El Kathir Aboulkacem-Afulay goes even further, speaking about the necessity of literacy in absolute terms: “Sur le plan de la réflexion, l’idée de l’écriture s’est progressivement imposée, elle est devenue une valeur absolue. Elle constitue l’habit légitime de la renaissance culturelle. Elle institue la visibilité publique d’une identité occultée”[7] (Aboulkacem-Afulay 2013: 39).

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For Azergui, literary creation is a gesture of resistance against an adversary wishing to conserve the Amazigh culture in its subaltern position: “Ils veulent qu’on végète dans l’oralité et qu’on vive sans livres, sans histoire et sans mémoire”[8] (Azergui 2012: 80). As a typically post-colonial paradox, this form of oppression doesn’t derive from an external, but from a domestic instance. The ascension of the writing man as a representative of the subaltern culture clashes against the resistance of the local people themselves, as they have integrated the messages causing their stagnation into their own symbolic system. They believe that “tous les poètes sont des sorciers”[9] (Azergui 2012: 105) and that “seule l’écriture écrite avec la main et dans la langue de l’imam est permise”[10] (Azergui 2012: 102). A glimpse into the history of the Amazigh language and identity permits to understand this apparent contradiction between the value of literacy proclaimed by the Berber activists and the narration of Akli in Azergui’s novel, who relates a scene of burning all the writing material available in the village: “il m’avait raconté comment ils avaient brûlé sur la place du village tous les livres, les cahiers et les crayons retrouvés dans les maisons des habitants”[11] (Azergui 2012: 118).

It is indeed a paradox that the Berbers accede to literacy at the beginning of the 21st century. Inscriptions in tifinagh, an alphabet descending from the Libyco-Berber script, are attested from the 3rd century BC, making it one of the oldest forms of writing in the Mediterranean region. An abundant literature in Amazigh appeared during the Middle Ages. Yet it progressively fell into the oblivion over the modern period, circumscribed to the peripheral regions and replaced by the Arabic. Both the Amazigh language and script had been associated with a determined standpoint in Islam, namely the Almohad reform movement. This is why their cultivation in the epoch that followed the decline of the Almohad dynasty at the end of the 13th century had been seen as a sign of a separatist tendency, causing unacceptable division inside the Muslim community. Once again, this historical background became vital at the moment of the construction of the post-colonial state. The option that followed the independence of Morocco in 1956 consisted in building a unified, Arabic-speaking nation. The Berber claims of cultural and linguistic autonomy had been repressed. After several decades of activism and persecution, this policy officially came to an end in 2001, with the creation of IRCAM, the Royal Institute of Amazigh Culture, and the introduction of the Amazigh into schools and universities. The dualism of ethnic and cultural identities, so obvious throughout the Maghrebian history, has finally been recognized, opening space for the autonomous cultural development of the Berbers and the emergence of the Berber intellectuals. At the same time, a call for transcription of the post-colonial notion of national unity into a new version admitting such a pluralistic vision is open.

The Mozambican case is different and analogous at the same time. Apparently, the native African cultures are eminently oral traditions. The gesture of writing appears as the prerogative of the white man not only in the colonial, but also in post-colonial times. This is why it is crucial to give Africa the opportunity of a truly autonomous development. Couto himself, as the author of this novel, goes beyond the limitations of his own physical condition as a white, blue-eyed and blond-haired writer. Dércio Braúna comments on his “situação particular de literato no interior de seu meio social”[12] (Braúna 2014: 37). In spite of all his effort of solidarity with Africa, he is a descendant of the colonizers, not of the colonized[13]. With Um rio chamado tempo… he places himself in the position of a forerunner, wishing to foster the emergence of a truly African intellectual, such as his personage Marianinho, directly incarnating the spirit of the African dead. The writer is conscious of the fact that his own presence and writing is only a makeshift solution, typical for the general rough-and-ready state of the post-colonial affairs. Similarly to the Berber emergent scholars, Mia Couto comments on the absolute necessity of literacy as a passage from circular conceptualization of time into the modern domain of history: “Para a oralidade, só existe o que se traduz em presença. Só é real aquele com quem podemos falar. Os próprios mortos não se convertem em passado, porque eles estão disponíveis a, quando convocados, se tornarem presentes”[14] (Couto 2009: 130). The modern historicity requires writing as a medium of building the past and the memory, and, at the same time, of building a future: “tempo por acontecer resulta de equilíbrios entre os vivos e os antepassados”[15] (Couto 2009: 131). Different relations with the dead give thus different scenarios for the future.

Arguably, the Mozambican writing, either in Portuguese or in Bantu languages[16], has at least a century-long tradition (cf. Mendonça 1987); the roots of alphabetization in the Arabic script may reach even further back in time. The latter has often been neglected in Europocentric optics; perhaps new discoveries, beyond ideological manipulation, may throw a new light on the precolonial literacy of the eastern coast of Africa. On the other hand, Couto evokes, in very touching terms, the enthusiasm with which the idea of creating the university in Zambia, launched by the president Kenneth Kaunda in 1966, was accepted among the illiterate peasants (Couto 2009: 28-29). Nonetheless, this possible or emergent tradition has been overwhelmed, also in post-colonial times, by the vision of writing as a “white” activity; literacy has been associated with a single group and thus the access to it as a practice has been symbolically restricted.

The hero of Um rio chamado tempo…, Marianinho, is a son of parents involved in the decolonization as well as the first stage of the post-colonial transformation, and a grandson of a traditional patriarch, who is currently believed to be neither dead nor alive. This is why the burial ceremony has been suspended. The roof of the Nyumba-Kaya, a house representing the unity of North and South, has been removed due to the mourning. Symbolically, this element may represent the opening of the discussion on the national issue, previously closed by a dogma of unity that reveals its falseness with a generalized crisis (the life has “lost its beauty”). The domestic climate is heavy with unspoken truths. The appearance of the young hero who has completed his studies in the city incarnates a new hope, as his purity seems to shine, contrasting with the multiple, dubious and unclean compromises of the previous generation. In a mysterious way, Marianinho plays the role of a medium, receiving strange letters that appear as written by his own hand and at the same time epitomize the voice of the (un)dead grandfather. In this way, the writing becomes a bridge between the past and the present, a way of recuperating the magical contact with the xicuembos (ancestral spirits worshiped by the family). The task of the young hero is to trace a new destiny of the community: “a sua tarefa é repor as vidas, deitar os destinos desta nossa gente”[17] (Couto 2002: 126).

This crucial task, a duty towards the community, is nonetheless to be performed in solitude. Writing is essentially an activity of a lonely subject. The essential aspect, accentuated by Said in his Representations of the Intellectual, is the mediation between an individual consciousness and the community: “the intellectual is an individual endowed with a faculty of representing, embodying, articulating a message, a view, an attitude, philosophy or opinion to, as well as for, a public”, in order to “represent all those people and issues that are routinely forgotten or swept under the rag” (Said 1994: 9). Such people and issues are many: starting from the fate of the blind Miseirinha, former lover of the patriarch, and finishing with the affair of the sunk ferry. The catastrophe wasn’t an accident; it had been caused by the influential local businessmen, as they took advantage of the public ferry to transport the logs cut in the primeval forest. Evidently, the personal risks the young intellectual is facing are in proportion to the financial stakes implied in the game; there had been an assassination before, yet another issue swept under the rug. Nonetheless, the fear Marianinho experiences at the moment of grasping the pen derives from his confrontation with the tremendum of non-human entities he is to represent. A powerful flow of energy is channeled through his hand, as he becomes a medium for “an ancient voice” representing justice, community, the earth: “Seguro a caneta. O desejo arde em minhas mãos mas, ao mesmo tempo, o medo me paralisa. É um receio profundo de que qualquer coisa esteja desabando. Começo escrevendo, a mão obedece a uma voz antiga enquanto vou redigindo”[18] (Couto 2002: 233).

The mission of the intellectual is to invert the downgrading tendency that marks the post-colonial history of the country that during the second half of the 20th century passed by several stages: the fight for independence (1964-1974), a short period of socialism (1975), the civil war (1976-1992), the deficient transition to the market economy and multiparty political system (after 1992). This historical evolution is presented in the novel as a continuous decadence, specially as it is referred to the evolution of the leaders and the local elite: “Começamos por pensar que são heróis. Em seguida, aceitamos que são patriotas. Mais tarde, que são homens de negócios. Por fim, que não passam de ladrões”[19] (Couto 2002: 223). At the same time, the crisis possesses not only a social, economical or political dimension. It takes a generalized, nearly a cosmic turn. The earth “closes itself”, forbidding the men to dig the graves for their dead. Not only life, but also death becomes impossible: “O mundo já não era um lugar de viver. Agora, já nem de morrer é”[20] (Couto 2002: 23). The mission of the intellectual stretches thus beyond the usual, rationalistic paradigms of action established by the modernity. He or she becomes a figure of universal salvation, redeeming the “world” conceptualized as a cosmic whole.

Curiously, the same situation of a generalized crisis is to be found in Paw królowej. In the Polish case, the transition to the market economy has been undoubtedly much smoother than in the African case. Nonetheless, in psychological terms, the situation of indigence characterizing the new Polish society, whose apparent, consumerist abundance is financed by an economy of debt, appears as very similar to any other form of human poverty. The former uncertainty of the peasant existence, periodically marked by the lack of means of subsistence in early spring (przednówek) is translated into a new definition of hunger, based on the image of the empty wrappers of the instant soup: “a tu wiatr po klepisku przegania od zupek chińskich opakowania”[21] (Masłowska 2005: 96). Analogically to the African novel, the whole cosmic reality participates in the time of the crisis, although it is lived through by the paradigmatic figure of Stanisław Retro who, during his anxious wandering through the city, is convinced that somehow, for some unclear reason, he must die – and yet he is unable to commit a suicide. This individual experience coincides with the winter solstice and the end of the year: “sylwester, feralny rzeczywistości przester”[22] (Masłowska 2005: 80). The new year, as well as new opportunities of gain, seem never to come. Symbolical ways of dealing with grief, such as the collective rituals of mourning the dead Pope (“a ludzie płakali, świece zapalali”[23]; Masłowska 2005: 128) seem insufficient to provoke a real change. In the primitive cultures, such a situation would require the sacrifice of animal or even human blood, and indeed, an unwanted and undesired ugly girl, Pitz Patrycja, “która miała ciało psa i twarz świni”[24] (Masłowska 2005: 5), is to be sacrificed as a scapegoat. An act of writing, yet another magical way of dealing with the crisis, appears as indispensable. But the writer, the “knowledgeable woman” (wiedźma), identified, similarly to the Berber case, with the sorcerer’s powers common to all the poets, must perish.

In Morocco, the magical value of an apotropaic inscription produced by a qualified taleb in order to ward off the evil seems to be closer at hand than a belief in any beneficiary or malignant powers of writing in the Polish culture. Yet clearly, the fear of the written word, specially if written illegitimately by a figure not belonging to the authorized group, constitutes the main axis of the construction of Masłowska’s novel. The fear unifies the crowd armed with knives; emergent writing becomes an emergency: “Hej, ludzie, są jakieś kłopoty, ona coś tam pisze znowu podobno, o Boże, trzeba temu zapobiec”[25] (Masłowska 2005: 150). Paw królowej may be interpreted as a story of transgressive ascension of a writing woman representing the lower social strata against the dominance of the intelligentsia that monopolizes literacy and writing skills as strongly as “the main and the language of an imam” monopolized it in Morocco. Oral culture and oral communication, connoted by the characteristic hip-hop rhythm of Masłowska’s prose, may not take the same forms as it does in Africa, but remains in the limelight.

Apparently in a blatant opposition to the former two cases, the Berber and the Mozambican one, Polish culture has always been well versed in literacy; the written tradition has never been interrupted. What is more, as Andrew Wachtel claims, “the majority of East European countries were in substantial measure invented by writers”, who occupied, as a consequence, a prominent place in local hierarchies of importance, incarnating even the figures of “national heroes” (Wachtel 2006: 12). Yet again, the pen, mighty as a sword, has been used by one group exclusively, not always as willing as declared to share its prerogatives with the remaining social strata. The Polish intelligentsia created recognizable, individualized figures of women associated with writing and promoting literacy, such as Siłaczka, by Żeromski, or Konopielka, by Redliński. Yet these female figures appear as ancillary in relation to a cause dictated to them and not created by them as their autonomous expression. Masłowska Dorota or MC Doris, the intratextual author in Paw królowej, writes with a completely different intent, very soon recognized as subversive by the dominant patriarchal figures that symbolically shoot her at the end of the novel.

One of the Reith lectures delivered by Said in 1993 had a suggestive title: “Holding nations and traditions at bay” (cf. Said 1994: 19). Indeed, the most important task of the emergent intellectual, both in the African and the European case, seems to oppose solidly legitimized discourses, such as the national unity issued from the battle against the colonizers, the unbreakable unity of the Ummah, the vision of Polishness formulated by the intelligentsia. These discourses speak loud, epitomizing the symbolic oppression that in post-colonial times should no longer be associated with a colonial power or an external metropolis. The source of this violence is local, yet this fact changes but very little in its oppressive nature. Intellectual’s duty consist in “asking questions, making distinctions, restoring to memory all those things that tend to be overlooked or walked past in the rush to collective judgment and action” (Said 1994: 25). A critical attitude towards these sanctified visions and values permits to introduce constant correction into the course of the public affairs and to adopt the formulas of the communitarian life to the changing conditions of the contemporary world. This fact transforms the figure of the intellectual into the gauge of the survival of the community.

The personal hazards he or she is exposed to are great. The question of immunity granted to the intellectual in order to enable him to speak truth to power is thus crucial, and this missing element may be found in the ancestral wisdom or the perennial concepts of right and decency inscribed in the elementary basis of each culture. The journalist in Le pain des corbeaux, accused by his native community, is saved by the intervention of an old woman, an ancestral instance of justice and grace in the village. On the other hand, the open conclusion of Masłowska’s novel is deeply worrying, as the feeble voice that repeatedly defends the writer in the name of the elementary value of maternity (“to matka”, “gospodyni domowa, “ona z dzieckiem w domu”[26], Masłowska 2005: 134, 127), remains unheard. The discourse that dominates in the last paragraphs is the aggressive one: “Ognia, panowie!”[27] (Masłowska 2005: 150). It requires the final sacrifice of the female figure, that seems doomed for the martyrdom since the beginning. The syndrome of the “Polish Mother” (“Matka Polka”), one of the basic structures of the national imagination, leads to the eternal repetition of such a sacrifice. In Paw królowej, the inevitability of the martyrdom is inscribed in the image of the revolving wheel: MC Doris rides a bicycle branded “Kolbe” – the name is that of the Polish Franciscan friar who offered his life to redeem a fellow prisoner in Auschwitz[28]. Similarly, the young intellectual is doomed to suffer the martyrdom in order to redeem her community. Polish incapacity of breaking this sacrificial scheme is as much dis-empowering as the Berber intent of burning all their books, notebooks and pens. The literary work aimed at holding these tendencies at bay is a crucial endeavor.

The transcolonial optics emerging in this essay puts into the limelight the solitary and sacrificial aspect of the individualized heroes in the analyzed novels. They stand alone against the crowd, be it the persecuted journalist rejected by the local community, be it the grandson receiving the message of his undead grandfather, be it the female writer standing apart from the intelligentsia as a cohesive and aggressive group. The most striking resemblance between these novels is based on the fact that in all these cases the solitary figure of the emergent intellectual seeks and finds solidarity of the ancestors or the ancestral, magical culture of their countries. At the same time, the transforming virtue of their gestures is inscribed into the ancestral symbolic systems and visions of the world as they face the necessity of finding a communitarian, yet not national nor nationalistic standpoint, a different formulation of the “imagined community”, going beyond the logic described by Anderson (1991). Against the generation of their fathers, they appeal for help to the grandfathers.

Bibliographical references:

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Thompson E. 2000                Imperial Knowledge: Russian Literature and Colonialism, Westport CT – London: Greenwood Press.

Wachtel A. 2006                Remaining Relevant After Communism: The Role of the Writer in Eastern Europe, Chicago: The University of Chicago Press.

[1]   The post-colonial theory had been accepted very late in Poland; the discussion on its application to the East-European cases was conduced as late as the first decade of the 21st century, partially provoked by the publication of the Polish translation of Imperial Knowledge by Ewa Thompson (2000). As the generally admitted conclusion of this debate, the concept of “post-dependent” discourse, theory or studies (“postzależność”) has been accepted instead of “post-colonial”.

[2]   “She would like to forget that she lives in a horrible country designated by the strange name Poland, where a war not included in the numbering scheme seems to go on”.

[3]   “United people from Rovama to Maputo”; the evocation of the rivers situated on the northern and southern ends of the country covers the importance of the Zambezi valley that coincides with the crucial ethnic division into culturally quite dissimilar zones.

[4]   “Portugal from Minho to Timor” reflects the dogma defended by the Salazarist regime, claiming that the ultramarine territories of the colonial empire, such as Timor situated at the eastern end of the Lesser Sunda Islands, are as unalienable parts of the Portuguese homeland as its European province Minho.

[5]   “I hear your voices. They are similar to the noise of the chaos, to the ripping of life into shreds, to on open wound. I want to give life to your agonizing language and to describe your reality, with nothing but words, nothing but writing”.

[6]   “Asgudi presents a new conception of Amazigh literature that relays upon the foundations of the new writing and fosters the emergence of a neoliterature through assembling ideas, opinions, concepts that articulate themselves in a system of ideas concentrated around the the necessity of switching to literacy. For this reason we can call asgudi a theory. This concept elaborated by the Amazigh intelligentsia designates the scriptural process put into practice since the 70s as a new form of identity affirmation”.

[7]   “On the level of reflection, the idea of writing has been progressively imposed, it became an absolute value. It constitutes a legitimate clothing of the cultural renaissance. It instates the public visibility of a silenced identity”.

[8]   “They want us to vegetate in the orality, and to live without books, history or memory”.

[9]   “All the poets are sorcerers”.

[10] “Only the writing written by the hand and in the language of an imam is permitted”.

[11] “He had counted me how they burned in the main square of the village all the books, the notebooks and the pencils found in the houses of the inhabitants”.

[12] “A delicate situation as a man of letters inside his social context”.

[13] Couto was born in 1955 in the city of Beja in Mozambique as a son of the Portuguese colonizers who moved to the colony at the beginning of the decade of 1950.

[14] “For the orality, there exists only that what can be traduced into a presence. The only real entity is the one with which we can talk. Even the dead are not transformed into the past, as they may appear, whence called, and become present”.

[15] “The time to come is the result of a balance between the living and the ancestors”.

[16] At the beginning of the 20th century, Ronga, a Bantu language belonging to Tswa-Ronga family, spoken in southern Mozambique (also called landim by the Portuguese), became a written language attested in the emergent journals O Africano (1908) and O Brado Africano (1918).

[17] “His task is to remake the lives, to trace the destinies of our people”.

[18] “I grasp the pen. The desire burns in my hands, but at the same time the anxiety paralyzes me. It is a deep fear that something is falling apart. I start to write, my hand obeys an ancient voice as I go on writing”.

[19] “First we believed they are heroes. Later on, we accepted they are patriots. Still later, that they are businessmen. Finally, that they are none other than thieves”.

[20] “Already before, the world wasn’t the right place to live. Now, it’s not even the right place to die”.

[21] “The wind blows the empty wrappings of the Chinese instant soup across the threshing floor”.

[22] “New Year’s Eve, ominous switch of the reality”.

[23] “And people cried, burned candles”.

[24] “Who had a body of a dog and a face of a pig”.

[25] “Hey, people, there is some trouble, apparently she is writing something again, my God, this must be prevented”.

[26] “This is a mother”, “housewife”, “she is at home with her child”.

[27] “Gentlemen, fire!”.

[28] Curiously, in the Polish reception of the novel, the connotations of this detail has remained unnoticed; f. ex. Katarzyna Nadana interprets the bicycle „Kolbe” as simply a cheap, unfashionable, low quality one („jeździ niemarkowym rowerem”). Cf. Katarzyna Nadana, „Jak być królową?”, Teksty Drugie, no. 4/2006, p. 114.

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Fatoum, une voix singulière

Chanteuse belgo-rifaine, Fatoum est une voix singulière. Ses chants doux et révoltés célèbrent le Rif, la femme, la Terre des ancêtres et la joie de vivre. Ses mélodies, teintées de la nostalgie d’un Rif qu’elle a quitté à l’âge de cinq ans, sont mélangées aux tempos originaux de l’Afrique sub-saharienne et aux harmonies européennes.

Née à Tafesrit, un village des montagnes du Rif, Fatoum passe ses cinq premières années dans son village où elle a été imprégnée d’un profond attachement aux rythmes de la terre et aux chants des femmes. Au début des années 80, sa famille emprunte les chemins de l’exil. Elle émigre avec sa famille en Belgique et s’installe à Bruxelles.

Influencée lors de son adolescence par Idir et Khalid Izri, Fatoum investit le chant et les mélodies féminines transmises par tradition orale depuis des millénaires dans le Rif. Elle les adapte aux rythmes nouveaux, créant une musique hybride, à la fois traditionnelle et ouverte sur la modernité.

Dans ses textes, les histoires de déracinement et d’identité s’entrechoquent et se mélangent, donnant vie à de beaux textes chantés d’une voix douce, caractérisée par un timbre chaud et très particulier. Fatoum, en quête permanente de nouveaux chants et de nouvelles mélodies, ne cesse de rassembler les fragments éparpillés de la mémoire du Rif pour composer ses chants qui mettent en valeur la femme et la culture amazighe.
« Je chante pour donner vie à la poésie féminine du Rif qu’on ne retrouve plus, par amour à la langue amazighe, pour la rendre vivante et la partager », me dit Fatoum lors d’une rencontre à Bruxelles. Les questions de l’identité, de la féminité et de la terre sont au centre de ses deux albums « Urar-inu » et « Tarrawin » (sources) sortis respectivement en 2009 et en 2012.

Fatoum, « fille de la terre », est nostalgique. Le Rif « ce paradis desséché, foyer d’une communauté éparpillée par la migration » semble l’habiter et faire corps avec elle. Les chants de son enfance, des femmes, de « Lalla Buya » résonnent toujours dans sa tête. L’artiste s’inspire des paysages montagneux, des rythmes de la terre, de la douleur de l’exil pour composer de beaux chants.
Fatoum semble porter tout le Rif sur ses frêles épaules. Elle est l’incarnation de cette terre dans toute sa fragilité et toute sa force aussi. Le Rif l’habite. Elle le chante avec nostalgie. Elle le fête. Ses chants sont des messages d’amour à cette terre déchirée et affaiblie qui a tant souffert d’injustices, de colonisation et de répression politique.
Chanter, « c’est d’abord transmettre des émotions », précise Fatoum. Mais certains sont dérangés par cette volonté de transmission, pas uniquement des émotions, mais surtout de la mémoire.

Fatoum, également compositeur et interprète, assume pleinement son travail d’artiste professionnelle et son choix de chanter, malgré les obstacles dressés sur son chemin. Etre femme et chanteuse est lourd à supporter dans le Rif où on compte très peu de chanteuses.
En femme libre, Fatoum refuse de céder, de plier et de baisser les bras. Son « côté libre », son refus d’instrumentalisation et son engagement dérangent. Elle est très peu invitée aux festivals dont regorgent le Rif et Tamazgha occidentale. « On ne peut pas me caser », me dit-elle.
Fatoum est rebelle comme le Rif. A l’image de sa Terre, elle désire rester libre et le chanter aussi. A tue-tête.

Azergui

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« Agdud n Imilchil », histoire d’une dépossession

Le Festival d’Imilchil se tiendra cette année du 22 au 24 septembre.

« Agdud« , « Moussem des fiancailles« , « Festival de la musique des cimes« , trois noms pour désigner un seul événement. Ils illustrent parfaitement ainsi l’histoire de la dépossession des Aït Hdiddou de leur Agdud (grand marché annuel) par les autorités marocaines.

Autrefois, cet événement, connu localement sous le nom d’ »Agdud« , était un grand marché où se rencontraient vers les débuts du mois de septembre, à la fin des moissons, toutes les tribus de la confédération des Aït Yafelman pour s’approvisionner en vivres avant les premières neiges qui bloquaient les pistes d’Asif Melloul (2 000 m d’altitude) où les Aït Hdiddou s’étaient implantés depuis le 17ème siècle. L’Agdud se déroulait sans grand tapage en raison de l’éloignement des Aït Hdiddou des grands axes routiers.

Ce n’est qu’en 1965 que le ministère marocain du tourisme découvre cet Agdud authentique. Il en dépossède la tribu, l’officialise et le rebaptise « Moussem des fiançailles« . L’Agdud devint alors célèbre. Dans ses brochures, le ministère explique que tout homme désireux de prendre femme peut se rendre à Imilchil et se marier sur le champ avec une femme de la tribu. A l’origine de cette tradition singulière, une légende dont le ministère a fait la promotion. A force d’être répété, ce mensonge a fini par être adopté. Aux touristes avides d’exotisme, on raconte qu’un jeune homme et une jeune femme qui voulaient se marier en furent empêchés par leurs familles par ce qu’ils appartenaient à deux tribus différentes, les Ayt Yazza et Ayt Brahim. Désespérés, ils décidèrent de de se donner la mort. Ils se jetèrent alors chacun dans un lac. C’est ainsi que les lacs Isli et Tislit ont gagné leurs renommée désormais mondiale. Traumatisés par cette perte, les Aït Hdiddou décidèrent alors d’accorder la liberté à leurs enfants quant aux choix de leurs conjoints.

Au fil des années, le festival acquiert une notoriété internationale. La région attire des milliers de touristes, mais le quotidien des Aït Hdiddou reste le même : misère et précarité. Ni écoles, ni routes, ni infrastructures. L’Agdud, le marché, a fini par perdre de son utilité initiale. Marginalisé, il n’est fréquenté que par peu d’habitants.

Au début des années 2000, le centre Tarek Ibn Ziyad, présidé par Hassan Aourid, récupère le « Moussem des fiancailles ». Il lui change de nom. Il devient « Festival des musiques des cimes ». Cette implication du centre Tarek Ibn Ziyad ne change rien à la situation de la région. Les Aït Hdidou ont été tout simplement dépossédés de leur Agdud sans qu’on leur demande leur avis. Les Aït Hdiddou subissent les décisions prises à Rabat ou à Meknès.

La situation de cet Agdud est révélatrice de la politique anti-amazighe initiée par la monarchie marocaine depuis des décennies. Celle-ci a récupéré à travers ses institutions plusieurs manifestations culturelles amazighes avant de les folkloriser et les vider de leur utilité, poussant même les Imazighen à s’en éloigner et à s’en démarquer.

A Lire sur ce même sujet  : « Libres femmes du Haut-Atlas ?, Michel Kasriel, L’Harmattan, Paris, 1989

A. Azergui

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I claim the Jewish part in me*

Deep inside every Amazigh a Jew is hiding. Being of Amazigh culture and layman, I claim this part of our identity and of our multimillenial history.

I must have been seven or eight years old when I heard speak of Amazigh Jews for the first time. I will always remember that day. It is my father who spoke about it to me while we were walking behind our donkey whose back had been made heavy by the vegetables and fruits produced by our small farm which we sold on the Asrir market, distant a few kilometers from my village Amellal, located at Tinejdad, a small town of the South-East of Morocco.

yurcalimWe walked by the bank of Asif n Ufrekla before entering the heart of the Asrir oasis, a village including a large mollah still inhabited nowadays. I was expecting to see these Jews I imagined different from us, but to my big surprise I did not meet any of them in Asrir. The reason for it was very simple. They had already left since more than 20 years. All what remained was their remembrance tinted with bitterness within the hearts of most of the inhabitants. In this village, the Amazigh Jews felt at home. Their departure was felt as a tragedy by the elders. An incomprehensible tragedy. But the youngsters who had never met a Jew in their life do not see things the same way. The media and the official propaganda explain that these Jews, who were considered as “brothers”, had left Morocco to colonize Palestine and expel the Muslims from their lands. A real anti-Jewish feeling arose mainly because of the Arab-Islamist medias in particular since the Gulf War, the creation of the Al Jezeera TV station and the Wahabite stations. And no Moroccan media has the courage to question this way of thinking.

Over all these years I found that deep in each Amazigh, a Jew is hiding. They were there among us since more than 2000 years. This presence could not be erased from our memory. This “discovery” of the Jews had fascinated me. I imagined them different from us , wearing other clothes, speaking another language. One must say that there is something “mythical” and “legendary” in this whole story. . Several ten thousand people had left one country for another. It is almost “biblical”.

My discussion with my father about the Jews had stimulated me but my excitement eventually diminished as soon as I started to talk about it around me at the school of the village. A childhood friend, today officer in the army, told me that his grandfather, a businessman, had only Jewish friends, businessmen as well and whom he trusted entirely. A second one, older, told me that these “damned” Jews emitted an awful smell and that any food they touched became unsuitable to eat. An imam had told them not to speak about Jews if they want to avoid hell and divine damnation. He told also that Jews were cowards who fear death and that they use trickery to deceive their enemies instead of having the courage to face them face to face.

j1Inside me a world collapsed that very day. I did not understand: did the Jews leave because they smelled bad? How different were they from us? These questions were nagging at the back of my mind, until they vanished along the years. At the college, an Arabic speaking teacher of Islamic education , eventually woke up my old demons. He taught us that these “swine sons” of Jews “are our eternal enemies”, that they “are cursed forever” and that they “will burn in hell”. Deep inside me the questions were multiplying. What if it was true? A teacher cannot lie to us or manipulate us.

Moreover, the Koran speaks about it et nobody can doubt “Allah’s word”. The Islamic education manual contained several paragraphs very hostile to Jews and to Judaism. We were compelled to learn them by heart. In a manual of Islamic education (third year of the secondary) one can read the following: “Jews consider themselves as the chosen people who has the right to enslave the others. This belief allows the Jews to commit all the wrongs and vices, like fornication, usury and murder, but under the condition it applies to non-Jews. The same belief allows the Jews to invade the other peoples. But God has revealed in the Koran this baseness which is part of the Jews nature.”

j2The Jews are there, in all the villages of Tinejdad, among us. Our proverbs and our tales speak about them, show them as intelligent and sometimes also as “fearful persons”. It is for instance told that Itshak the Jew could not go out from home in the evening to satisfy the call of nature in the palm grove, due to the lack of toilets in those days. One night, his wife went with him and stayed next to him while he was answering the call of nature. Itshaq who was trembling, shouted at wife: “I would like to cross the palm grove by a dark night like this one and kill my enemy”, then his wife replied : “Relieve yourself Itshaq and shut up. You can’t even defecate without trembling.”

Most of those who were lucky or unlucky to have a television set had a clearcut opinion about Jews. “They are children beaters. The television news opens with the Israeli-Palestinian conflict and it does nos depict the Jews as humans. They are only “monsters” who exterminate ”our Palestinian brothers”.

In Asrir, every time I was visiting a friend, now deceased, the story of these Amazigh Jews who inhabited our collective memory since generations and who lived here peacefully, came back. It will one day eventually impose itself. I could not believe an Arabic-Islamist teacher and consign to oblivion this collective memory. That became to me more and more obvious. At that time, an Amazigh association was just created in Goulmima, a town located 20 kilometers from my home. It was called TILELLI (Freedom). A member of this association made me discover the fight for the Amazighity.

I started to ask myself questions, to enquire and mainly to build up myself a shield. My enquiries about the Amazigh Jews ended up causing me some problems, especially with the Arabic speaking teachers.. They do not understand this attachment and this sudden interest I declare for the Amazigh Jews and for Amazighity in general. For them, the Amazigh language, fought against and forbidden at that time, is simply dead and buried. Any interest shown for this culture can only be a “foreign plot” fomented by the Jews. Ah, these Jews, again these Jews. Definitely, it was them who clung to my skin, while I was militating for the culture of my people. I could not escape them.

I am Amazigh, I am at home on my own land, but persecuted like a Jew. Inside myself, I feel I am Jew. The Jew who has suffered from the Shoah is my brother. Judaism is of us as Amazighs. It is in ourselves. One cannot black out this essential component of our identity., of our culture and of our history.

j3As years go by, my interest for the Amazigh Jews increased. During my studies, long discussions on the subject animated the debates within the university. The subject came often back during the discussions initiated by the Student Amazigh Movement of which I am one of the founding members – with a handful of militants, at the university of Meknès in 1994. The reason was simple, the Amazigh militants who claimed themselves as laymen, were accused of being “Jews” and “Zionists”, including by the students enrolled in the radical panarabist left who were supporting bloodthirsty Arab dictators and among them the sadly famous Saddam Hussein and Mouammar Kadhafi and who dreamt of installing a totalitarian Arabist regime in Morocco. For them, Amazighity was only a Trojan horse of the “international Zionism” and we militant laymen , were only “Israeli agents” who tried to fight for values such as the equality between sexes, the women’s rights and of course the Amazighity. This last point disturbed them very much, because speaking about Amazighity, we made feel to all who claimed to be Muslims or Arabs that they had arrived in North Africa like conquerors and colonizers.

It must be said that an anti-Jewish feeling was never expressed by the Amazigh Movement. The reason is very simple. Israel is a State like any other and most of the Amazigh Jews who left Morocco for Israel are like us, they are part of ourselves. For the Amazighs to visit Israel is a totally normal act, while any contact with the Jews is perceived in Morocco as a “treason” against the Palestinians. But as Amazighs, we have more to share with the Jews than with the Palestinians.

What’s more, the problem is presented by the Moroccan medias as the “Israeli-Palestinian” conflict while the the Amazighs are neither Israelis nor Palestinians. They are Amazighs and the conflict does not interest them. We have our eyes turned towards the West and Israel is part of that West. But we are uninterested by the Near East and its conflicts.

I live in Tinejdad, a small town located 20 km from Goulmima where each year a carnival hitherto barely known takes place: Uday n Taâchourt (The Jew of the Achoura). It is only during my years at the university that I discovered this carnival also known under the name of “Bu Wkeffus” (the sooty man). With the strengthening of the Amazigh Movement and the lack of opportunities to express themselves publicly, the Amazighs militants took over the carnival and changed its appearance. It has become a sort of political demonstration during which militants and masked inhabitants express themselves about political subjects and claim their right for freedom of expression. The authorities try every year to prohibit it, hateful imams rail at it in hateful sermons and demand the prohibition of this “Jewish heritage”. But the determination of the inhabitants always prevails and the carnival continues to exist.

j7It allows us to remember that there have been Amazigh Jews and that they are still there? They still speak Amazigh and claim themselves as such even in Israel, several decades after their departure. It allows also to convey a message, based on tolerance and on the fight against the hatred of the Islamists and the blindness of the panarabists.

I am an author in the Amazigh language, my language is also used by some Israeli Jews originating from Morocco. My parents who did not attend school, never taught me to hate the Jews whose departure has been lived as a drama in my area. One says that the weekly markets have lost some of their splendor, some of their magic since their departure. One also says that their art craft-work was refined and nicely done. When someone wants to speak about a work well done, one says that it is similar to “a work of a Jew”, before adding paradoxically: “he should burn in hell”.

I claim that part, that “Jewish” presence in me. I claim this identity, this memory that may not die out, that is why I militate to build bridges between the Amazighs in North Africa and the Amazigh Jews in Israel. Culture will help as a means in a first stage. This memory of the Amazigh Jews must be known and reclaimed. The Moroccan authorities must put an end to their hypocrisy and open themselves to this component of our thousand years-old history. The Moroccan school manuals must be expurgated of all the anti-Semite texts and this common history between Jews and Amazighs must be known and taught. Anti-Semitism must also punished by law.

I may be idealistic, but this is how I conceive things and will continue to conceive them. No hateful ideology could possibly stop me.

By : A. AZERGUI

*Testimony published in “ Sur les traces des juifs berbères du Maroc, Miléna Kartoweski (On the traces of the Berber Jews of Morocco).

Some pictures taken by me in Jérusalem, Israël :

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Disparition d’un pilier de la littérature amazighe

Il est des hommes qui ont choisi d’être libres, qui dérangent par leur franchise, qui réduisent les tabous en miettes dans des sociétés fossilisées, mises à genou par l’islam et l’arabisme. Mohamed Chacha, l’écrivain et poète rifain, décédé mercredi 29 juin à Amsterdam aux Pays-Bas des suites d’une longue maladie, est de cette trempe de Berbères fidèles à eux-mêmes qui ont toujours refusé de plier à la monarchie marocaine, qui ont eu le courage de dire non, de le crier fort, de l’écrire et même de le chanter.CacaFeu Chacha est né le 15 août 1955 à Ikebdanen (Kebdana), près de Nador. Enfant, il a été marqué par la répression de la révolte rifaine de 1959 par le régime de Hassan II. Cette répression sauvage a fait plusieurs milliers de morts dans les rangs des Imazighen d’Arif (Rif). La souffrance qu’elle a provoquée a été gravée dans son esprit. Elle changera à jamais sa perception des choses, de la politique, d’Arif et de la monarchie. Son engagement politique est précoce. A Nador où il poursuivait ses études au lycée Mhend Amezian, il commença à chanter et à faire du théâtre. Il intégra l’organisation d’extrême gauche « En avant » et entra en rébellion contre la tyrannie. Il sera expulsé de son lycée suite à son refus de chanter lors d’une fête officielle marocaine. Engagé sur plusieurs fronts, il finira par s’attirer les foudres des forces de la répression de la monarchie. Il quitta A-if pour les Pays Bas en 1977 pour ne jamais y retourner.

Aux pays bas, le militantisme de Chacha n’a pas pris fin ; il s’intensifia. Il s’engagea dans les associations de défense des droits humains et milita en faveur des droits du peuple amazigh. Au fil des années, il publia des livres en arabe et en amazigh, il participa à des soirées artistiques, il chanta. Il était sur tous les fronts et participe à des rencontres et des conférences en Allemagne, en Belgique, en Espagne et en France. Arif a toujours été au centre de tous ses travaux et sa réflexion. Conscient que les Berbères doivent prendre leur destin en main et s’affranchir de la monarchie marocaine, il contribua à la vulgarisation des concepts comme celui de l’indépendance d’Arif et de la république. Il se définit d’ailleurs comme étant républicain rifain.

Chacha écrit comme il parle. Il dit ce qu’il pense librement. Ses textes sont simples, mais tranchants. Dans une émission qui lui a été consacrée sur Amazigh TV, plusieurs de ses amis, dont le poète et caricaturiste Mhend Abettoy (voir vidéo), expliquent qu’il est « incompris par ses contemporains ». Visionnaire et révolté, il est né avant son temps. « Peut-être que les gens comprendront ce qu’il voulait dire dans une centaine d’années », explique Abttoy. Ses œuvres littéraires sont d’une sincérité rare. Dans ses livres, les tabous tombent en lambeaux. Ils disparaissent. Ils fendent comme neige au soleil. Ses œuvres sont d’énormes espaces de liberté dont on ne sort jamais indemnes. Il a publié « Raẓ, tuɛaryent, d tarewra zeg yiṭan » (1995) et traduit en néerlandais et « Reẓ ṭṭabu ad d teffeɣ tfukt » (Roman/1997), « Ajḍiḍ umi yitwagg celwaw » (Nouvelles /1998) « Cway zi tibbuherya εad war twid » (Nouvelles / 1999), « Abrid ɣer yezran » (2000), Aṛaji (2016), « Tuf teqqen » (roman), Tayri n tayri (Roman), Tarwa n umadal (chants). Il a également publié 4 recueils de poésie en langue arabe.

Chacha a rejeté toutes les idéologies dominatrices et rêvé de révolution et de libération des Imazighen.

Feu Chacha était aussi l’un des animateurs d’Amazigh TV, une cyber-TV qui émet des Pays Bas. Il a effectué une série d’interview et de chroniques sur la littérature et la vie politique dans le Rif. Chacha est né et a vécu libre et en colère. Il est mort en homme libre. Dans son testament, il a appelé à ce que la prière funéraire musulmane ne soit pas faite sur sa dépouille. Son souhait a été respecté par sa famille. Des femmes ont aussi assisté à son enterrement. Il a fédéré dans sa mort des femmes et des hommes amoureux de la liberté et de l’amazighité.

A. Azergui

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YALLA SEDDIKI : Lounès Matoub un poète en avance …

Docteur en Lettres Modernes (Université de la Sorbonne-Paris 4), Yalla Seddiki a longtemps travaillé avec le poète sur les traductions des textes de plusieurs de ses CD comme Communion avec la Patrie en 1994 ; Tighri n yemma en 1995, et aussi sur la réédition en cd de l’album A ttwalligh en 1997 et le livret du disque Lettres ouverte aux… en 1998. Il a également travaillé sur le livre de Lounès Matoub, Mon nom est combat (Paris, La Découverte, 2003) dont il est le traducteur et le préfacier. Il a également coordonné un dossier de 80 pages consacré à Lounès Matoub dans la revue Altermed. Nous l’avons rencontré à Paris à l’occasion de la 18e commémoration de l’assassinat de Lounès Matoub. Entretien :

Vous avez traduit plusieurs dizaines de poèmes de Matoub Lounès et publié « Mon nom est combat ». Pourquoi ce choix de Matoub Lounès ?

Yalla Seddiki :D’abord, il faut préciser que l’ouvrage que tu cites, si je l’ai publié, est, d’une certaine façon, une œuvre posthume de Lounès Matoub. À l’exception de quatre inédits généreusement offerts par Nadia Matoub, les poèmes à traduire furent choisis par Lounès Matoub et moi à la fin de l’hiver 1996. C’est ensemble que devions travailler sur les traductions. Nous avons pris date pour septembre 1998, mais il est assassiné les armes à la main le 25 juin 1998. Ai-je choisi Lounès Matoub ? Nous nous sommes choisis l’un l’autre. J’avais l’admiration la plus vive pour cet artiste depuis mon plus jeune âge. J’avais huit ou neuf ans lorsque sa première cassette fut éditée. Je ne comprenais sans doute pas le contenu de ses textes, mais j’étais fasciné par l’étrangeté de certaines images poétiques, la beauté des mélodies comme Attan Attan Daawessu, A ttwalliγ, a ttwalliγ, Annaγ iy iga ṛṛay-iw, etc. ; la voix enragée du jeune Lounès dans Ay izem, après la douceur de l’introduction interprétée par Idir. En 1991, je le rencontre par hasard dans le dix-huitième arrondissement de Paris. Je discute quelques instants avec lui. Il boite. Il est encore sous l’effet de la tentative d’assassinat commise par un gendarme. Nous nous séparons. C’est ainsi, quelques secondes après cette rencontre, que, dans mon esprit, nait ce projet de faire un livre sur le Lounès Matoub. J’avais alors vingt-deux ans. Je crois que l’inconscience juvénile et le désir de partager l’amour que j’avais pour ma culture (je précise que je suis venu m’installer en France à l’âge de onze ans), incarné par l’art de Lounès Matoub ont porté mon projet. Je lui ai proposé un manuscrit une année après. Il l’a refusé. Mais, quelques années plus tard, il m’a demandé si je voulais toujours travailler avec lui. C’est comme cela que j’ai traduit Tiγri n yemma en 1995. En tout, j’avais préfacé ou traduit quatre disques de Lounès Matoub avant son assassinat, dont le dernier, Lettre ouverte. Il en avait lu la préface quelques jours avant son assassinat. Nous en avons parlé au téléphone le 21 juin. Aujourd’hui, ce qui m’attire dans cette poésie, c’est sa profondeur humaine, son lyrisme de désespoir lucide, son audace politique, la richesse et la complexité de sa vision historique. Ce qui m’attire, c’est cette voix qui, sans effort apparent, atteint à une émotion où la jeunesse et le grand âge, le féminin et le masculin se mêlent ; la maîtrise technique et le naturel s’épousent avec harmonie. Ce sont ces mélodies, siennes ou venant d’autres grands artistes, orchestrés avec une malice qui font de Lounès Matoub, tout ensemble un poète, un musicien et un héros de l’histoire amazighe parmi les plus mémorables.

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Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées lors des traductions des textes ?

Yalla Seddiki :Lounès et moi, plus que des traductions, voulions des adaptations de ses poèmes. Comme Lounès n’étais plus là, je ne pouvais plus mener à bien ce dessein. C’est là la difficulté la plus notable. Ensuite, viennent des questions pratiques : le doute qui subsiste, par exemple, sur le sens à prêter à certaines strophes. Car, traduire, c’est aussi interpréter ; orienter l’interprétation aussi bien pour l’amazighone que pour le francophone. Cela entraine des contresens que je n’ai pas toujours évités. Même en consultant des gens qui maitrisent bien la poésie de Lounès Matoub, – des amis, Malika, la sœur de Lounès – les obstacles se lèvent en partie, mais ne disparaissent pas. Je dois à l’honnêteté de dire que j’ai pu bénéficier du soutien aussi bien de Malika Matoub que de la femme de Lounès Matoub, Nadia Matoub. Elles m’ont autorisé à consulter plusieurs manuscrits de Lounès, ce qui m’a, plus d’une fois, permis d’éviter des erreurs de transcription et, donc, de traduction.

 Quel est, à votre avis, le secret de cette force que dégage la poésie de Matoub ?

Yalla Seddiki :Nous autres Imazighenes sommes épris du verbe, en particulier de poésie et encore plus particulièrement de poésie chantée. Dans l’histoire de cette discipline, le cas de Lounès Matoub est unique. Pour résumer, je crois qu’il se distingue de la façon suivante. Il possède la qualité des meilleurs artistes kabyles (si nous nous limitons à la culture qui s’est développée dans cette région) et les siennes propres. Pour être plus précis, tous les ingrédients sont, comme par miracle, réunis en lui pour en faire un être unique. Un artiste possède de beaux textes, mais est un piètre musicien. Lounès a les qualités poétiques de cet artiste, mais est, de plus, un excellent compositeur et arrangeur. Un autre est un bon musicien, mais l’art de la création poétique lui fait défaut. Lounès possède les qualités musicales de celui-ci, il y ajoute celles de la poésie. Enfin, il y a le mystère de cette voix. Je crois que sa singularité réside dans le fait que, doté d’une voix plutôt grave, une voix dont il a exploré les notes les plus basses, Lounès Matoub chante comme chantent les femmes kabyles. Dans cette perspective, il faut écouter ces très belles interprétations que sont Ḍeffreγ-k s wallen-iw, ay ameḥbus-iw, par exemple.

Enfin, pour résumer, il faut ajouter un contenu subversif qui, même dans le contexte européen actuel, font de Lounès Matoub un poète en avance, doté d’un esprit critique qui ne laisse rien dans la quiétude de l’ignorance ou de l’aveuglement. Il en va ainsi pour la vision de la religion telle que Lounès Matoub la décrit. Sur le plan historique, il a très tôt mis en relief les crimes commis par le FLN dans Ttar-im am t-id-arreγ en 1980. Il est le premier artiste à évoquer explicitement la révolte du FFS en 1963 en 1979 dans Ak°it ay arrac-nneγ. Il a aussi explicitement soutenu les prisonniers politiques, notamment Moh Smail Medjber et Mohamed Haroun dans ameḥbus-iw, Kumisar, et Monsieur le Président. Je précise au reste que certains prétendent que le grand héros de la cause amazighe, Mohamed Haroun, serait l’auteur du texte Monsieur le Président. Grâce au témoignage de Massin Ferkal, autre grand militant amazighiste, qui a fréquenté Haroun, il est possible d’établir la vérité sur ce sujet. Massin Haroun était lui-même auteur de très beaux textes en tamazight qui, par une esthétique toute personnelle, se distinguent de la production de Lounès Matoub.

Ajoutons l’exploration de la Révolution algérienne en général sous une lumière critique comme il le fait dans Regard sur l’histoire d’un pays damné, long poème dans lequel, il évoque, le premier une nouvelle fois, l’épisode dit de la « Bleuite ». Ce terme désigne l’opération d’intoxication menée par l’armée française dans les rangs du FLN. Lounès Matoub vise particulièrement l’épuration menée dans ses rangs par la Wilaya 3 (la Kabylie) sous l’autorité du colonel Amirouche.

Un point mérite d’être aussi signalé. Lounès Matoub n’a jamais hésité à exprimer une critique sévère du milieu amazighiste des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Il faut en ce sens écouter les titres comme Ruγ ay ul (1982) ou Imcumen (1983), Regard sur l’histoire d’un pays damné. Il faut surtout lire, dans Mon nom est combat, les deux textes politiques inédits, composés quelques semaines avant son assassinat. Dans ces poèmes, il s’en prend très violemment à ses anciens amis politiques qui ont trahi le projet qui l’a uni à eux, Tamazight.

 Vous avez écrit dans « Mon nom est combat » que certains intellectuels Kabyles traitaient Matoub avec un certain « mépris », vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Yalla Seddiki :Vous ne m’en voudrez pas de ne pas citer de nom. Il faut comprendre que diverses compétitions pour prendre la tête du mouvement de contestation amazighe étaient nées malgré la répression violente des services de sécurité. Une élite étudiante s’est constituée, qui a notamment donné, on le voit encore aujourd’hui, un nombre élevé de cadres à diverses organisations politiques. Lounès Matoub a quitté le système scolaire jeune adolescent. Jusqu’à sa mort, nombre d’intellectuels ignoraient sa poésie, et mésestimait la valeur, ne comprenait pas que ses poèmes étaient le véhicule d’une richesse thématique et historique rare. Mais je puis illustrer mon propos par le témoignage d’un ancien membre de la coopérative Imedyazen qui m’a raconté que, au début des années 80, il avait voulu que cette organisation produise un de ses disques. Ils ne voulaient pas de ses poèmes pour la simple raison qu’il n’avait pas fait d’études supérieures. D’un côté, ce type de comportement a nourri chez Lounès Matoub un complexe d’infériorité que sa gloire n’a pas compensé. D’autre part, cela l’a forcé à travailler son art, à lire des livres d’histoire et à en nourrir sa création poétique à telle point qu’elle est encore aujourd’hui d’une audace inégalée.

 Vous avez été un ami de Matoub et suivi par la suite l’affaire de son assassinat. Où en est cette affaire ?

Yalla Seddiki :Nous en sommes tous à émettre des hypothèses. À divers degrés – conflits de personnes et antagonismes politiques – certains ont entretenu la confusion au lieu d’éclairer l’esprit de celles et ceux qui veulent au moins étudier cette affaire à partir d’éléments crédibles. Voici les pistes à prendre en considération : assassinat commis par des islamistes ; assassinat commis par des islamistes infiltrés ; assassinat commis par des agents au service d’un des clans alors au pouvoir en Algérie. Complicité indirecte de certains acteurs politiques kabyles pour empêcher la manifestation de la vérité ? Telles sont les voies et les questions qu’il faut suivre pour composer un scénario réaliste. Ce que l’on peut espérer, c’est que, par un effet de démocratisation – perspective pour l’heure lointaine – les archives des services secrets favorisent la connaissance de la vérité. Autrement, les diverses arrestations réalisées par les autorités algériennes, l’instruction de la justice, la limitation de leurs investigations dans une direction unique ont renforcé la conviction que tout cela n’est qu’un simulacre pour respecter des formes juridiques sans assise dans la réalité des événements tels qu’ils se sont déroulés. Pour instruire les lecteurs de votre revue sur la complexité du dossier concernant l’assassinat de Lounès, et pour être dans l’actualité (voir l’action entreprise par Nadia Matoub), le GSPC a revendiqué l’assassinat de Lounès Matoub. Le chef de cette organisation a bénéficié de la loi sur l’amnistie puis est devenu un allié ou consultant des services de sécurité. Nous voyons combien nous sommes loin de la vérité et combien, dans des conditions aussi opaques, semé d’obstacles objectifs, long est le chemin qui conduit à elle.

 On a remarqué récemment certaines parties tenter de récupérer la mémoire de Matoub. Qu’est ce que vous en pensez ?

Yalla Seddiki :C’est une question particulièrement complexe. Mais je ne me déroberai pas. Pour juger de ce projet, un fait historique, culturel et politique est à rappeler comme principe et ceci en dehors de toute polémique : la doctrine de l’État algérien est aux antipodes des positions politiques qui ont fait de Lounès Matoub un héros pour les Imazighenes. Prenant en compte ce fait, est-il logique et légitime de mettre sous la protection de l’État la maison de Lounès Matoub ? La réponse s’impose d’elle-même. Je ne suis pas un expert en droit dans le domaine patrimonial. Mais j’ai collecté quelques informations qui tendent à démontrer que, classé, un bien devient propriété de l’État et qu’il peut en faire un usage souverain conforme aux valeurs qu’il promeut. Et ce, en contradiction avec les desseins de Lounès Matoub. On peut, par exemple, organiser dans la maison même de Lounès Matoub un colloque sur la grandeur de Oqba et la trahison d’Aksil.

Ensuite, d’autres questions se posent. Comment nous sommes-nous trouvés dans cette situation ? Comment protéger la maison de Lounès et qui doit le faire ? Cela relève de notre responsabilité à toutes et à tous. En principe, en plus des Kabyles, il y a aujourd’hui assez d’Imazighenes partout en Afrique du Nord, en Europe et même au Canada pour constituer un fonds qui permettrait de se projeter dans le futur, d’entretenir cette maison. Mais les gens, en particulier les Kabyles, ont été trahis tant de fois, ont vu les repères qu’ils se sont choisis faillir tant de fois, qu’ils ne veulent pas s’engager avec la même ardeur qu’ils l’ont fait dans le passé. Win yeqqes wezrem, yettggad ula d asaγwen. Et cela est indépendant de la vénération dont jouit Lounès Matoub. Mais je suis certain qu’un projet bien présenté, soutenu par des personnalités publiques dont la probité n’est pas contestable, est à même d’emporter l’adhésion populaire.

Entretien réalisé par A. Azergui

Source : Idlesmagazine

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