LIVRE en PDF : TAOUGRAT ET TAOUKHETALT, DEUX POETESSES DE L’EPOQUE HEROIQUE

Il est des poétesses amazighes qui ont marqué leur temps au fer rouge. Leur courage, la force de leur verbe et leur fougue nous renseignent sur des épisodes précis de la conquête du Maroc et la résistance tragique et héroïque des Imazighen.

Peu d’entre elles sont, toutefois, entrées dans la légende à l’image de Taougrat Oult Aissa N’Aït Sokhman, Mririda N’Aït Atiq ou même Taoukhetalt.

Si Taougrat et Mririda avaient la chance d’avoir intéressé des chercheurs français qui ont réussi à sauver des bribes de leur poésie en la collectant et en la traduisant, nous permettant aujourd’hui de les connaître, Taoukhetalt n’avait pu bénéficier que de la force de la mémoire des membres de sa tribu qui l’ont côtoyée durant sa fuite vers Tazizaout en 1932. Elle avait pris part à cette terrible bataille au cours de laquelle des tribus ont été décimées. Taoukhetalt avait participé à la résistance armée auprès de son mari et de ses enfants qu’elle avait perdus dans les combats. Elle avait également perdu tous ses biens. Ses chants amers, acerbes et blasphématoires sont dirigés contre Sidi El Mekki, le marabout, guide spirituel de la résistance. Ce dernier nommé Caïd à Aghbala N’Aït Sokhman, après la reddition, a contribué à l’asservissement des membres de sa tribu, dont la poétesse Taoukhetalt.

Taougrat, poétesse aveugle et vieille, quant à elle, a intéressé le lieutenant François Reyniers, un militaire français ayant séjourné au Maroc de 1926 à 1930. Il a publié une étude sociologique sur les Aït Sokhmane à travers Taougrat et son histoire. Le livre est intitulé « Taougrat ou les Berbères racontés par eux-mêmes ».

La poétesse Mririda N’Aït Atiq, a été pour sa part pérennisée à travers les travaux que lui a consacrés René Euloge, un instituteur français. En passage dans la Tassaout en 1927, il découvre la poétesse qui se produisait sur le marché d’Azilal en compagnie de quelques chanteuses. 

Son livre «Les chants de la Tassaout [2]» est une traduction de 120 poèmes de Mririda. Il faut signaler que certains textes traduits dans ce livre sont du poète Ali D’Ibakellioun. Euloge a tenu à le préciser. Malheureusement, les textes en Tamazight collectés et transposés par Euloge sont perdus à jamais.

Si la poésie de cette muse amazighe, faite essentiellement de chants d’amour et de désir, nous est parvenue aujourd’hui, c’est grâce à René Euloge, le vieux chleuh comme il aimait s’appeler[3]. Il avait côtoyé la poétesse durant plusieurs mois. Il écrit : « En l’écoutant chanter monts et vallées, avec la vie quotidienne au village, ses drames familiaux, ses joies et ses peines, je me persuadais qu’elle atteignait à ces moments-là la plus haute élévation de pensées et de sentiments et, qu’en paroxysme de ses envolées lyriques, une sorte d’ivresse la transfigurait en l’allégeant des misères terrestres».

Il est triste que des figures poétiques aussi légendaires que Mririda N’Aït Atik, Taoukhetalt et Taougrat Oult Aissa soient complétement ignorées dans l’histoire du Maroc moderne. 

Ces femmes courageuses ont laissé derrière elles des œuvres singulières et puissantes. Mais leur condition d’abord de femmes libres et d’amazighes ne plaidait pas forcément en leur faveur dans un pays qui a choisi de tourner le dos aux Atlas.

C’est cette poésie de la résistance qu’explore dans ce livre collectif le professeur Michael Peyron et Houssa Yakoubi, chercheur en patrimoine oral amazigh.

Le docteur Mustapha Qadery traite, pour sa part, du contexte historique qui a vu naître ces poétesses singulières. 

Je tiens à exprimer ici mes remerciements et ma gratitude à ces trois chercheurs.

[2] Maroc éditions, Casablanca, 1972.

[3] Nous disposons d’un document manuscrit de René Euloge daté de 1972 dans lequel il se donne ce nom. 

Livre préparé et coordonné par : Aksil Azergui

Le livre en PDF est disponible ici :

Le Maroc, un Etat toxique pour les militants Rifains ?

Le Rif a été saccagé et mis à genou par la répression policière, militaire, économique, culturelle et politique qui dure depuis 1959. Des milliers de Rifains qui ont manifesté pacifiquement pour exiger la vie dans la dignité ont été arrêtés et condamnés à de lourdes peines de prison. Plusieurs enfants avaient subi cette répression froide et systémique de la monarchie marocaine. Le cas de Mahmoud Bouhnouch, ce détenu politique arrêté en 2017alors qu’il était mineur et condamné à 15 ans de prison ferme, est révélateur de cette haine du Rif, de cette volonté de l’écraser.


Depuis le début des manifestations dans le Rif en 2016, des milliers de Rifains ont fui cette région frondeuse, par peur de répression, vers l’Europe où certains ont bénéficié de l’asile politique. Le Maroc est devenu un coupe-gorge pour les Rifains militants et qui se battent pour la dignité. Un rapport rendu public par le gouvernement hollandais le confirme.

Le Maroc classé « pays non sûr » pour les militants de la cause rifaine

D’après un rapport de réévaluation de la liste des « pays sûrs », qui comprend le Maroc, l’Algérie et la Tunisie publié en février 2021 par le gouvernement hollandais, le Maroc est classé comme un pays « non sûr » pour les militants rifains. Ce texte officiel, portant sur la gouvernance et la situation des droits humains au Maroc, se trouve sur le site de la Tweede Kamer, la Chambre basse du Parlement néerlandais (Staten-Generaal).

Dans une lettre envoyée au président de la Chambre des représentants des Pays Bas, le secrétaire d’État à la justice et à la sécurité, Ferdinand Grapperhaus, a expliqué qu’il faudra « désigner les militants du mouvement populaire rifain et les journalistes qui ont rendu compte de la situation dans le Rif et des manifestations qui s’y déroulent comme un groupe exceptionnel ». La lettre précise également que les personnes appartenant aux groupes d’exception mentionnés sont exemptées de la désignation de « pays d’origine sûr » et que leurs demandes d’asile doivent être traitées différemment.

C’est la première fois que les Pays-Bas reconnaissent que le Rif est dangereux pour ses habitants qui dénoncent la répression politique marocaine. Pour rappel, les Pays Bas avaient accordé ces derniers mois l’asile politique à plusieurs militants rifains.

Une nationalité toxique

Ce rapport accablant pour la monarchie marocaine intervient alors qu’un manifeste a été publié en septembre dernier par douze militants politiques rifains. Ces activistes, parmi lesquels figurent des artistes, des écrivains et des cadres associatifs néerlandais d’origine rifaine, ont appelé les autorités et la société néerlandaises à les aider à abolir la double nationalité. Ils souhaitent se défaire de leur nationalité marocaine. Dans ce document, ils expliquent que « le Maroc a créé depuis les années 1970 toute une gamme d’institutions gouvernementales pour espionner, intimider, séduire, recruter et corrompre les Marocains aux Pays-Bas ».

Le parti social-libéral Démocrates 66 (D66) avait apporté son soutien aux signataires de ce manifeste. Le député Jan Paternotte a affirmé que les Maroco-néerlandais ont le droit de choisir leur nationalité.

Les rédacteurs du manifeste expliquent qu’ils ne peuvent pas s’exprimer sur les événements du Rif et sur la situation des droits humains dans ce pays, sans risquer des représailles une fois de retour dans le Rif. Leur nationalité d’origine les prive de ce droit de s’exprimer librement même s’ils vivent et travaillent dans un pays libre et démocratique, comme les Pays-Bas.

Grève de la faim

Dans le Rif, la répression ne faiblit pas. Les détenus politiques rifains ont entamé une grève de la faim pour dénoncer leur dispersion dans différentes prisons du pays pour mieux les neutraliser et les empêcher de communiquer. Mohamed El Haki, détenu à la prison de Larache, Zakari Adhchour et Samir Aghid à la prison de Berkane, Nabil Ahamjik au centre d’Oujda et Nasser Zefzafi et Mohamed Jelloul à la prison de Tanger ont pris la décision d’observer une grève de la faim.

D’après des sources rifaines, Mahmoud Bouhnouch, arrêté alors qu’il n’était âgé que de 15 ans et condamné à 15 ans de prison ferme pour avoir pris part à des manifestations pacifiques à Biya (El Houceima), a également entamé une grève de la faim pour dénoncer les conditions de son incarcération dans la prison de Selouane (près de Nador). Le prisonnier avait été maintenu à l’isolement seul. Ces grèves de la faim durent depuis deux semaines.

D’après le père de Nasser Zefazafi, la situation de santé de son fils s’est considérablement dégradée suite à cette grève. Le 18 février, Ahmed Zefzafi
a rendu publique une vidéo dans laquelle il appelle les autorités marocaines à libérer 24 détenus du mouvement rifain. Il explique qu’« ils ont enduré assez de souffrances jusqu’à présent. » Il a rappelé qu’il venait d’être interdit de parler à son fils au téléphone.

D’après l’agence espagnole de presse EFE, sept militants de la cause rifaine sont arrivés lundi 18 janvier 2021 à Granada, sur les côtes espagnoles, à bord de deux embarcations de fortune. Ces militants avaient été arrêtés arbitrairement et ont purgé des peines de prison de trois ans suite aux manifestations pacifiques qui avaient secoué le Rif.

L’exode vers l’Europe

L’agence espagnole, qui cite des membres des familles de ces militants, explique qu’ils avaient fui le Rif pour éviter qu’ils ne soient à nouveau incarcérés. Ils avaient été harcelés par la police politique marocaine. Certains sont toujours poursuivis pour avoir manifesté à nouveau et risquent d’être de nouveau jetés en prison.

Lors de cette même journée du 18 janvier 2021, la marine espagnole a intercepté quatre autres embarcations à bord desquelles étaient entassées 36 personnes dont des femmes et des enfants mineurs. Des familles entières fuient le Rif pour échapper à la répression politique et économique subies par cette région.

Citant un rapport d’une ONG espagnole, l’agence rapporte qu’au cours de la deuxième moitié de l’année 2020, quelque 1766 personnes originaires du Rif sont arrivées à bord d’embarcations sur les côtes espagnoles. Elles sont presque toutes originaires de Biya, Driouch et Nador.

Le rapport affirme que ces Rifains avaient fait le choix de fuir la région par ce que rien n’a été fait pour améliorer les conditions de vie des habitants après les manifestations organisées pour exiger des routes, des écoles, des hôpitaux, des projets de développement et des emplois. La seule réponse aux revendications des habitants était la répression. Rappelons que plus de 2.000 personnes ont été arrêtées et condamnées à des peines de prison.

Incitation au départ

Ces départs des habitants du Rif en Europe seraient tolérés, voir encouragés, par les autorités marocaines qui souhaitent vider la région de toutes ses forces vives. Sinon comment expliquer que des centaines de personnes quittent les côtes de la région, classée de surcroît zone militaire, sans que personne ne s’en aperçoive. Faudrait-il, par ailleurs, rappeler que des dizaines de personnes sont disparues en mer en tentant de rejoindre l’Europe.

L’immigration a été utilisée depuis les années 1960 pour dominer le Rif qui échappait au contrôle de la monarchie. Le but étant de le vider de sa population. Rabat a encouragé des dizaines de milliers de Rifains à se rendre en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne.

Ces départs sont une soupape pour la monarchie qui a utilisé l’immigration pour vider des régions à forte concentration amazighe comme le Souss, le Tafilalet ou le Moyen-Atlas.

Aksil Azergui

VIDEO : « Aɣerrabu », un poème de Sifaw chanté par Ali AFDIS



Aɣerrabu

Γri aɣerrabu
Xseɣ ad ruleɣ
Aliy-d a yaḍu ad kmeɣ ilel
Tuden-id teqqa
Xseɣ ad tt-sefḍeɣ
Iles-inu irwel
Yuggwad s bugel
Yuweḍ-id wawal
Itcur s ukwerfa
Uci-id tallumt
Sẓlitted aẓẓal
Iṭṭef-iyi fiɣer
Xseɣ ad tt-nɣeɣ
Fki-id tagelzimt
Rni-id aɣil
Xseɣ ad afgeɣ
Uci-id ifriwen ad awḍeɣ itran
d mammu tin yugal
Sserɣi-id taftilt
Xseɣ ad nḍeɣ
Deffer Bunadem
Di ammas n azal
Ufiɣ asefru n Si Muḥend U Mḥend
Qneɣ-t di tzibba
Udfeɣ sis ilel
Dsiɣ si ufiɣ ilel d jidi
Seqqdeɣ tiwdi seḍseɣ adfel
Xseɣ ad afgeɣ
Fki-id isufag
Add awiɣ itran ad rẓun bugel.

Saɛid Sifaw

TRADUCTION  :

J’ai un bateau
J’ai envie de m’enfuir
Que le vent se lève pour que je puisse naviguer
La poussière m’enterre
J’ai envie de la chasser
Ma langue m’a trahi
Elle a choisi le silence par peur d’être muselée
J’ai entendu des paroles
Pleines d’ivraie
Passez-moi un tamis
Pour les éclaircir.
Un serpent m’a attrapé
J’ai envie de le tuer
Donnez-moi une hache
Et aidez-moi à en finir.
Je veux voler
Donnez-moi des ailes pour que j’atteigne les étoiles,
Et celui qui les a placés dans le ciel.
Allumez-moi une lampe
Aujourd’hui, j’ai envie de marcher
Au milieu des gens en plein jour.
J’ai trouvé un poème de Si Muhend U-Mhend,
Je l’ai enroulé dans une cotte de maille
Et pénétré en mer.
J’ai senti la joie lorsque j’ai vu la mer et la terre
J’ai abandonné ma peur et fait rire la neige
Aujourd’hui je m’envolerai
Donnez-moi des ailes
Pour cueillir des étoiles
Qui briseront nos chaînes.
Je veux m’envoler,
Donnez moi des ailes !

Traduction : Aksil AZERGUI

MASIN FERKAL : Dans le pays amazigh je n’ai pas vu la guerre !


Nous avons rencontré Masin FERKAL, président de l’ONG Tamazgha (Paris), qui s’était rendu récemment à Zouara en Libye. Il a répondu à nos questions.


Neoculture amazighe : Vous vous êtes rendus récemment à Zouara (en Libye), comment pourriez-vous décrire la situation sur place surtout sur le plan sécuritaire. On entend souvent dire dans les médias que la Libye est en guerre.

Masin Ferkal : A At-Willul, comme ailleurs dans le pays amazigh en Libye, la situation est plutôt celle d’un pays qui vit normalement. Les citoyens vaquent à leurs occupations quotidiennes : ils vont au travail, ils font leurs courses dans les magasins ou dans les marchés, les enfants vont à l’école, les hommes discutent dans les cafés, les restaurants sont ouverts et accueillent du monde, les voitures circulent en toute sécurité même tard dans la nuit, y en a qui font du sport, d’autres font la fête,… Une situation somme toute ordinaire.
Il est vrai que l’on parle beaucoup de la Libye comme étant un pays en guerre, mais dans le pays amazigh je n’ai pas vu la guerre. Durant tout mon séjour dans la région d’At-Willul, je n’ai pas vu l’ombre d’une arme dans les rues. Il faut dire que cela est dû aussi au fait que les Amazighs assurent leur propre sécurité et défendent leur territoire. Les lieux de conflits entre les deux camps qui se font la guerre en Libye restent loin des régions amazighes.



Il paraît que ce territoire est complètement géré par les Amazighs, loins de l’influence des deux gouvernements rivaux en place. Qu’en est-il de la situation sur le terrain ?

Effectivement, comme je le disais plus haut, les Amazighs assurent eux-mêmes la sécurité de leur territoire qu’ils gèrent en effet. Les deux clans qui se font la guerre en Libye, notamment depuis avril 2019, à savoir le Gouvernement d’entente nationale, présidé par Fayez El-Sarraj, reconu par les Nations unies, et Khalifa Haftar, qui contrôle une bonne partie de l’est de la Libye décidé à prendre le pouvoir à Tripoli par la force, n’ont aucun pouvoir sur le territoire amazigh dans la mesure où les forces armées qui contrôlent ce territoire sont issues des Amazighs eux-mêmes. Il faut rappeler que suite à la chute du régime de Kadhafi en 2011, les Amazighs n’avaient pas déposé les armes et ont continué à assurer eux-mêmes le contrôle de leur territoire. Ce sont eux également qui contrôlent la frontière avec la Tunisie. Sur le plan administratif, les autorités locales, notamment les municipalités, sont naturellement gérées par les Amazighs même si structurellement ces institutions sont liées aux autorités du gouvernement central.
Il convient également de signaler que les Amazighs sont en désaccord profond avec les autorités libyennes et ce depuis la chute du régime de Kadhafi. Les Amazighs refusent de reconnaître des autorités et institutions qui refusent de reconnaître l’Amazighité de la Libye et ne veulent en aucun cas négocier ce droit fondamental.



Quelle est la place de la langue amazighe dans cette région ? Est-elle enseignée ?

La langue amazighe est tout simplement chez elle dans cette région. C’est la langue d’expression naturelle dans ce pays et c’est une langue qui est visible partout. Sur les frontons des bâtiments officiels, sur les documents officiels, sur les murs, sur les devantures de nombre de magasins, etc. Bien entendu, la langue amazighe est enseignée à l’école et ce depuis 2011. Les Amazighs ont pris une décision unilatérale de l’enseigner et n’ont pas attendu une quelconque reconnaissance des autorités étatiques. Et depuis 2014, un département de langue amazighe est ouvert à la Faculté de Zouara. Sur décision du gouvernement libyen.

Il paraît que le mouvement amazigh est ancré dans cette région qui se distinguerait par sa stabilité. Cette région est-elle auto-gérée ? Quels liens entretient-elle avec le gouvernement de Tripoli ?

Oui, on peut dire que les régions amazighes sont auto-gérées dans la mesure où la gestion des affaires de la Cité est assurée par des Amazighs, y compris la sécurité. En revanche, l’administration et les institutions dépendent de l’administration et des institutions de l’Etat libyen. Financièrement, elles ne sont pas indépendantes. A titre d’exemple, les salaires des fonctionnaires sont assurés par l’Etat central. En d’autres termes, le rapport de forces fait que les Amazighs imposent nombre de choses sur leur territoire.

Quels liens entretient-ils également avec les Touaregs ?

Il y a, bien entendu, des liens entre les Amazighs du nord et les Amazighs de Tinéré, mais il faut dire qu’ils sont fragiles. Pour l’instant, au-delà du sentiment d’appartenance à la même famille amazighe, les deux composantes n’ont pas su bâtir un projet commun. Déjà que même dans le projet constitutionnel du nouvel Etat libyen et dans la terminologie « institutionnel » reprise, par ailleurs, sur le plan international, il est toujours question d’« Amazighs » et de « Touaregs », comme si les « Touaregs » n’étaient pas des Amazighs !
Beaucoup de choses restent donc à faire entre Amazighs du nord (At-Willul et Adrar n Infusen) et ceux du sud (Touaregs de Ténéré). Il convient également de signaler la ville de Ghadamès où vivent des Amazighs. Avec ces derniers des liens existent mais restent timides et, comme pour les Touaregs, il y a pour le moment absence de projet commun.
En effet, les Amazighs de Libye ont tout intérêt à se coordonner et à bâtir un projet commun pour constituer un bloc en mesure de faire face aux forces hostiles à l’Amazighité de la Libye.

Que faudra-t-il faire à votre avis pour soutenir les Amazighs de Libye ?

Il faut déjà y aller pour visiter le pays et le connaître et se rendre compte de la réalité de la situation. Il faudra également tisse des liens avec les Amazighs libyens.
Ceux qui le souhaitent peuvent s’y installer pour y travailler, y vivre et participer au développement du pays.
Une chose est sûre ; le pays amazigh en Libye est un espace ouvert à l’ensemble des Amazighs qui veulent s’y rendre pour participer à son développement, à sa protection et à sa défense. Nos frères amazighs de Libye l’ont pratiquement libéré, à l’ensemble des Amazighs de contribuer à le défendre et à ne pas compromettre cette liberté chèrement acquise. A l’ensemble des Amazighs d’œuvrer pour conforter les forces amazighes qui défendent aujourd’hui ce territoire. A ce propos, Chabane Slimani, originaire de Kabylie, tombé au champ d’honneur, armes à la main, en défendant le territoire d’At-Willul est un exemple de cette nécessaire mobilisation de l’ensemble des Amazighs pour la défense des territoires amazighs libérés en Libye.
Il conviendrait également d’encourager les échanges culturels avec les Amazighs de Libye. Il est important que des acteurs culturels se rendent dans ce territoire pour s’y produire et pour partager leur savoir et art avec les Amazighs de Libye. Sur le plan universitaire et scientifique également, beaucoup de choses pourron être faites.

N.B : Les photos qui illustrent cet entretien ont été prises par Masin Ferkal.

Entretien réalisé par : Aksil Azergui

 

« Le chant de la guerrière », un torrent de colère.

C’est un recueil très engagé que nous offre Amina Amharech. Le lecteur est happé d’emblée par un torrent de colère et de révolte qui traverse toute l’oeuvre. Ce recueil n’est pas de ceux qui se morcèlent. Il forme un seul bloc, brûlant comme des braises. Il se lit d’un trait.

L’engagement forme l’épine dorsale de ce livre qui conjure le mauvais sort, pleure les oubliés et les malheurs qui frappent les Atlas meurtris par tant de décennies de marginalisation et de mépris.

Amina est témoin de son temps. Elle est une chroniqueuse qui croque le quotidien difficile de petites gens exilées dans leur peau. Elle décrit, gueule, crie, rêve et surtout pleure l’Atlas. Tourmentée par tant de malheurs, tant de détresse, tant de rêves avortés, l’auteure adopte une sorte d’écriture parlée. Des mots simples pour dire une grande colère. Ces mots transpirent sa langue maternelle. Amina pense en Tamazight et pleure en français.

De l’assassinat d’Omar Khaleq dit « Izem » à la décapitation de « Rifinox » en passant par l’affaire d’Imider, de celle des enfants morts de froid dans les régions d’Anefgou et d’Imilchil et du berger Hamid Ouali retrouvé mort dans l’indifférence dans les neiges de Bouyeblan, la poétesse dresse le portrait d’un peuple traqué, combattu et oublié, et dont les enfants sont forcés de s’exiler sur leurs propres terres. Certains sont parfois tués, d’aucuns jetés injustement dans les geôles. D’autres, désespérés, sont forcés à l’exil.

Amina parcourt les Atlas et le Rif frappés par le même mal. Elle s’abreuve de leurs malheurs pour nous offrir de belles et tristes chroniques. Elle incarne cet imaginaire poétique amazigh qui a toujours su résister à l’indifférence, à la répression politique avec tant de finesse et de subtilité. Elle est la « Mririda » moderne qui a choisi d’être témoin que victime, libre et non soumise. Dans ses textes, Amina transcende la subtilité légendaire des poètes traditionnels. Elle se révolte. Ses textes sont un cri de colère dans la nuit qui s’est abattue sur les Atlas et le Rif. Elle réveille les consciences, met des mots crus sur les plaies toujours ouvertes, qui refusent de se cicatriser. Elle se veut une guerrière qui dit haut ce que, ceux murés dans le silence, pensent tout bas.

Amina porte en elle l’étendard de la lutte. Elle est cet étendard. Elle l’assume en publiant ce recueil.

Au lieu de subir dans le silence, elle a choisi comme tant d’autres d’écrire, de composer des poèmes, de dénoncer, de distiller du courage dans les cœurs meurtris des habitants de ces régions laissées pour compte. Sa voix, écrit-elle, est celle de « gazé », de « broyé », de « kidnappé », de « l’assassiné », de « l’immolé », de « spolié », de « l’appauvri », de « l’humilié » et de tous les sacrifiés, sans voix. Toute une nomenclature de termes, de mots qui renseignent sur les maux d’un peuple opprimé jusque dans ses terres.

Ses textes, similaires à des braises, sont jetés brûlants et crus à la face d’un monde qui ne sait plus écouter les marginalisés et les reclus. Face à ce silence et comme le font les Imazighen depuis la nuit des temps, elle fait appel à la malédiction (amuttel) pour que les « vaincus » puissent prendre leur revanche et s’affranchir d’une autre malédiction, cette fois-ci maligne et maléfique, qui les enchaîne depuis la pénétration française au Maroc. Elle s’adresse à Amuttel comme à un dieu sauveteur :

Amuttel

Que ton règne arrive

Et que l’injustice s’éteigne

Rendant enfin l’espoir

Aux condamnés

Qui prient résignés

Dans le froid

Des geôles loin des leurs

Qui là-bas au loin

Pleurent

Meurent.

Ce recueil est un manifeste. Un appel lancé à tous ces Hommes, privés de leurs rêves, de leurs droits, de leurs terres, à se soulever, à marcher, à apprendre à élever la voix. Et à dire NON.

Par : Aksil  Azergui