Critique : « Cicatrices » de Dda Azaykou

Le 10 septembre 2004 disparaissait Ali Azayku, l’un des pionniers du mouvement amazigh au Maroc. Historien et poète moderne, Azayku a été, dans les années 1980, le premier détenu politique de la cause amazighe. Le poète Hha Oudadès nous livre ci-après une critique de l’un de ses recueils de poésie intitulé : « Izmulen » (Cicatrices). Une critique à lire absolument.

 

Je vais parler quelque peu –en fait, si peu, vu sa richesse- du recueil de poésie, en Tamazight, ‘Izmulen’ de Dda Azayku (Imprimerie Annajah Al Jadida, Casablanca, 1995). Les traductions sont de moi-même. J’ai essayé de rester la plus fidèle possible non seulement au fond mais aussi à la forme. Il ne faut donc pas s’attendre à un effet poétique particulier.

Les poètes, d’une façon générale, riment à propos de leurs joies, souffrances, blessures et cicatrices, etc. Mais Azayku n’a cure des siennes. Ce sont celles de tout un peuple –son peuple- qu’il porte dans son esprit et même dans son corps. Nous allons voir, à travers quelques poèmes, comment il s’efface pour faire place à ce qui est collectif.

Je commence par le poème ‘Akkweffay ne Immi’ (Le lait de Maman= Le lait maternel). De 1982, il est écrit en prison. En effet, Dda Azayku y a été jeté –une année ferme- pour avoir publié un article, qui fait aujourd’hui école, où il demandait que l’histoire du Maroc soit correctement réécrite. C’est donc de derrière les murs qu’il s’adresse à sa propre mère –notre mère Tamazight à tous- afin de la rassurer quant au mobile de son arrestation. Il confirme ce qu’elle sait bien : Son fils ne peut être, son fils n’est pas un voleur.

 Au nom de Dieu, Ô Maman,

A quelqu’un qui te rapporte

Que ton fils est arrêté,

Ne pleure point et rétorque :

Je sais que voleur il n’est pas.

         Le poète nous parle par la bouche de sa mère (Notre mère Tamazight). C’est ainsi qu’il nous offre des vers parmi les plus beaux qu’il nous ait laissés. La Maman est honorée, la langue qu’elle nous apprend est grandie. En fait les deux sont poétiquement identifiées. Et l’Amour Maternel qui est le souffle à la base du miracle porte tendrement le poème. C’est un cas où la traduction ne peut atteindre l’aspect envoûtant de l’original. J’espère que le lecteur, en considérant ensemble tous les éléments, pourra sentir le frémissement des tréfonds dont émane le poème.

C’est Tamazight qui l’éleva

Sur les genoux de sa mère.

Du nouveau-né,

Orna-t-elle les paupières.

C’est elle qu’en vers il parla,

Lorsque son cœur ils incendièrent.

Il la parla,

Aux fleurs écloses dans les yeux de sa mère.

            La frange (Tawenza) est le titre d’un poème. Ce symbole de beauté, comme le sont l’œil et les lèvres, prend ici un tout autre sens. Le poète commence à nous bercer de belle manière, en une cinquantaine de vers répartis en deux sections. Puis au début de la troisième  nous assène que Tawenza n’est autre que Tamazirt (Le pays, La patrie) et notre Tifinagh (L’alphabet amazigh). Ainsi le poète chante l’amour de la mère, du pays, du peuple. Et ceci de manière profonde et sublime. Voici la première partie de la section IV. Il y est demandé à la frange d’étaler tous ses charmes cachés. L’auteur nous présente alors un archétype de beauté  dont les atours n’ont nullement souffert de l’insulte du temps.

 

Frange, nous te mettrons les fibules,

En tes mains.

Découvre ta poitrine,

Que l’admire chacun.

Qu’on sache que n’est pas sèche

La source à laquelle moi je m’abreuve.

Qu’ils admirent ta beauté

Cachée par l’habit que tu portes.

Ta chevelure m’en vais-je défaire,

Trop longtemps ramassée.

Portée par le vent,

Elle te fera bouquet dans les cieux.

Qu’ils sachent que tu n’as pas perdu de cheveu

Et que du temps il n’a souffert.


Puis il est déclaré qu’il est temps d’offrir une grande fête à Tawenza car ses enfants sont en prison en son nom. Mais laissons parler le poète.

 Faisons pour toi, Tawenza,

Fête aujourd’hui ;

Tes enfants sont emprisonnés en ton nom.

………………………………

Est pour eux, le froid des grottes

Où ils sont,

Au cœur, de la chaleur ;

Quant à moi, c’est ton amour que j’ai trouvé.

Les murs,

Malgré ceux-là qui point ne nous aiment,

Ne m’ont guère privé de rencontrer l’espoir ;

Cheminerons ensemble.

………………………………………

Des années que nous a prises,

Celui dont il est dit

Qu’il veut nous arrêter

Ou, en notre cœur, tuer le flambeau.

Belle est la maison des prisonniers,

 Tant que c’est la voie

 Des Amazighs.

S’ils s’ébrouaient, la nuit, n’y passeraient.

Si nombreux, plus ne la craindraient.

Les autres ne trouveront

Quoi faire, que les portes ouvrir.

Nous sortirons,

Enseignerons Tamazight,

A tous ceux qui le désirent.

            Dans ‘Arougi’ (Le rebelle ; on dit aussi ‘Aghewwagh’), écrit en France en 1980, c’est l’appel à l’éveil. La solution est en nous. Il y a encore un rebelle qui se bat. Il est à part mais en nous il demeure. Ecarté car il a dit NON. Refusant d’être esclave, il éclate et devient flambeau.Juste quelques vers

 Nous avons combattu

Afin qu’ils deviennent des rois,

Nous autres en poussière tombons.

……………

A feu les enclos

……………

            Le message de ‘Adrar ne tudert’ (Le mont de la vie) est livré dans les premiers vers.

 Mont de la vie, je suis.

Elle me boude

Et s’en va ;

Donne aux autres des fleurs.

Sans racines,

A mon ombre

Elles poussent ;

S’abreuvent à mon eau.

Emigrant je suis.

……………………

Si abondante la semence,

Arrachons les sans racines, jetons ;

Pousseront celles qui d’elles sont pourvues.

……………………………

‘Tikessad’ (Les peurs ; en fait la peur) est une mise au point après l’année d’emprisonnement. Y est abordé la question du ‘Pourquoi moi ?’. Le poète rejette le fait d’être juste un jouet dans un destin qui l’écrase.

 Il est écrit que ton chemin soit de peine,

Ce que moi je récuse.

Dieu tu le veux,

Moi je refuse.

…………………..

C’est ainsi que Dieu décide des étoiles.

D’admirer, nous est donné.

C’est ce que Dieu de moi fait,

Me brûle le tison.

 

Un thème récurrent chez  Dda Azayku, et qui est également traité par tous les poètes amazighs, est celui du terroir, du bien-être et du mal-être selon qu’on se sente plus ou moins bien chez soi. Ici, il est abordé à travers l’algue verte (‘Adal’)

 

L’algue verte lâche ses racines,

Encore nomade ;

Migrante, en sa propre terre.

Là où elle trouve vie

Elle s’agrippe en pleurant.

 

Le fleuve (‘Asif’) est en fait ici celui de l’histoire. Il est fait allusion aux moments où nous sommes emportés et malmenés, ayant apparemment perdu tout contrôle de la situation. Mais le poète est pleinement conscient des événements. Il est plus fort que ce fleuve et se rit de l’illusion de celui-ci de pouvoir l’emporter.

 

Le fleuve de charrier,

Ensemble, il ramène

Des racines arrachées,

Des roches et de  notre terre.

Le fleuve point ne considère ;

Il malmène, en passant,

C’est moi-même malmené.

Plus grand que ce fleuve, je suis.

Mais il croit m’emporter ;

Il croit ce qu’il désire.

Je sais qu’il ne peut déborder.

 

‘Hammounamir’ est un conte bien connu. Il y est question d’anges visiteurs et d’ascension du héros vers les cieux. Le poète le reprend avec une interprétation nouvelle. Il y introduit l’écriture amazighe, probablement suggérée par le hanna sur les  mains de Hammounamir. Après un rappel imagé de certains faits du conte, la malice, du taleb, est dévoilée.

Le taleb ne veut pas que tu passes le chemin

De Tifinagh ; ce n’est pas le sien.

Ce serait sa mort, ce faisant.

Ce qu’il n’est pas,  t’a fait croire ;

Il t’a fait perdre la voie.

……………………..

 

C’est notre lettre que tu portais.

………………………………………..

Aleph  nous tomba dessus.

…………………………………….

Les autres, leur venue, ont annoncé,

Si jamais notre union.

‘Immi de Baba’ (Maman et Papa) nous rapporte les valeurs que les parents désirent et essayent d’inculquer à leurs enfants. Le poète, chanceux, commence par retrouver la chaleur de l’amour maternel tel qu’il était enfant. Ici la poésie et la simplicité font un ménage admirable. Il ne dit pas ‘Le sein maternel’ comme un adulte. Il use du terme ‘Tibbichet’ (On dit aussi ‘Tabbouchet’) qui coule dans sa bouche et des yeux qui sont les supports de son cœur. Et de l’amour qui sur lui se déverse. Le père prend le relais, en ami. Il incite au travail. Il conseille de ne pas viser  le soleil ni la lune et de puiser la lumière seulement des étoiles. Si le cœur est trop chaud et fort il faut alors se rafraîchir en admirant les monts. Trop de  peur est une honte et l’on devient une proie. Ne pas non plus convoiter et rechigner à l’effort. La mère revient pour le dernier mot. Elle confirme les conseils du père mais relève l’oubli de  l’amour sans lequel aucune convivialité n’est possible dans les relations humaines.

‘Ahiyyad’ est l’illustration de la petite marge que se laisse le poète et le penseur qu’est Dda Azayku. Lui qui dépeint, en poésie, la peine de son peuple et qui décortique celle-ci à coup de concepts et d’arguments d’histoire se laisse ici s’épancher, se bercer, rêvasser, …. Je rapporte seulement ce qui a relation avec le temps. Il s’exprime, entre autres, sur la vie qui s’écoule et dont il faut saisir chaque instant.

 Mieux vaut être un troubadour

Et vivre du jour le présent ;

Ne point chercher   lendemain

Avant que le jour ne se lève.

……………………………..

En petit nombre les jours ;

Celui qui s’écoule est, pour toi, sans retour

C’est l’humain qui fait de sa vie ce qu’elle est. Le moment est tel que lui-même le conçoit.

 Mieux vaut être un troubadour ;

Ne pas faire aux jours la cour.

Tel que ou tel quel,

Le sien toujours le même ;

Le prévoit tel qu’il le veut.

………………………..

Même la peine,

Une vie, pour qui sait y voir cela.

Le dernier poème, de 1991, est intitulé ‘Izmulen’ comme tout le recueil. A ma connaissance, à moins d’inédits, c’est aussi le dernier de Dda Azayku. Il est long et fourmillent d’expressions et d’images saisissantes. C’est an quelque sorte un testament où sont abordées toute la peine et tous les espoirs.

Cela commence par l’aigle, le symbole de majesté, qui ne craint pas les hauteurs, quitte ses cimes  et s’envole vers les cieux. Mais ce n’est pas dans la joie. Il déverse sa tristesse en pleurs ! Il vise les étoiles, la lune et le soleil. Et le poète de nous rassurer par sa conviction

 Que ne peut-on trouver sur la terre,

Tant que c’est dans notre cœur.

Ensuite ce sont les cicatrices qui meurtrissent le cœur et qui vont jusqu’à y  tuer, lui-même, le cœur. Celui-ci ne trouve plus, par ailleurs, à se délivrer ni par larme, ni par sentiment. Puis c’est une vingtaine de vers poignants sur une situation catastrophique. On y rencontre un écrit qui n’est pas une fleur. Il pousse sur la terre et s’y développe. Il attache le temps et les jours pour qu’ils n’avancent plus. Les briques en oublient l’eau. Les charrues se brisent sur les sillons.

Les graines en main,

Ensemencer, nous ne savons plus.

Plus rien ne pousse.

…………………………..

Nous trouvâmes des gens, ayant pris notre temps ;

Le cœur, en ont jeté

 

Cependant

L’espoir du soleil se lève ;

M’embarquer avec lui, j’ai choisi.

Longuement le poète traite de la fratrie. Est remise en question la vielle attitude de considérer qu’un mauvais frère est toujours utile face à un mauvais jour

 C’est la fratrie qui porte l’un des siens,

Lorsqu’il est agressé ;

Qui l’aide lorsque malade il est.

………………….

Et encore la note d’espoir

Que ne peut-on trouver dans le soleil,

Un jour où il fait beau.

Mais aussi

La fratrie qui massacre l’un des siens,

Se met dans son cortège funèbre,

Avec les bâtards danse sur sa tombe,

Au cœur, mal nous fait ;

Où est-elle ! Si mensonge elle raconte,

Qu’on la jette.

 

Ou encore cette douloureuse dépossession de son chez soi

 

C’est au milieu de cicatrices que nous marchons,

Vous et moi-même.

Tant de notre héritage suspendu,

Ne nous est pas parvenu.

Nos pas sur les chemins,

Chez nous occupé par les autres.

Nous y sommes et tournons autour.

Le nôtre, ne l’avons pas ;

C’est comme cela.

 

Le calvaire dure depuis longtemps. Mais le poète refuse le fait.

 

Cicatrice héritée du foie

Des nôtres ancêtres.

A la naissance, nous bûmes la vie,

Aux poitrines déjà brûlées.

La cicatrice de la vie nous meurtrit ;

Son offrande nous sommes.

…………………………………..

Ce qu’il y’a, y est ; quant à moi,

Je refuse cela.

 

Le destin de l’aigle amazigh n’est pas brillant.

 

C’est au milieu de cicatrices que naît l’aigle

De chez nous.

…………………………………….

S’envolant, il est par le mensonge happé.

Blessé dans son cœur,

Il retombe, sur la terre, devient poulet ;

Les cieux oubliant,

L’or de mains sales le pourchassant.

Ce sont cicatrices qui nettoient l’or,

Une fois, de crasse, couvert.

Ce sont les cicatrices, Ô mon cœur,

Qui nous ont égarés,

Sur des pierres plates d’eaux de mirage.

Nous y tombons et sommes ensevelis.

En cris, nous faisons appel,

A untel non encore né ;

Sauf l’éternel,

Grand Dieu,

Qui veut que nous sachions

Que loin du chemin amazigh, nous sommes

Dès le moment de naître.

 

Et cette sublimation des cicatrices qui deviennent des informations dont il faut tirer bonne leçon. Mais c’est un écrit dont il faut d’abord trouver la clé.

 

     Des données, les cicatrices ;

Celles égarées ;

C’est de l’écrit.

Le script

N’a point livré

Ce qu’est le remède de l’écriture

Des gens ayant vécu.

Veux-tu te souvenir,

Oublier,

Ou bien, chez vous exterminer ?

Moi, je ne veux point oublier ;

Chez nous, seulement j’ai retrouvé.

 

Et Dda Azayku, le patient, qui répétait sans cesse qu’il fallait raisonner en termes d’histoire, de siècles, et que les changements, certes  inéluctables, seraient longs à venir, exprime ici sa lassitude quant à certains esprits totalement imperméables.

 La cicatrice est un signe

De notre rêve ;

Il y’en a moult.

Je ne veux plus encore rêver

En place de notre bourricot.

Le chemin, tu lui désignes

Et il s’en détourne.

‘Le poulet, vers le septième ciel,

ne peut s’envoler’

 ‘Ce ne sont pas plumes qui manquent,

C’est par peur dans son cœur’.

 

La fin du poème annonce l’éternité de notre cœur. C’est une plaie vivante qui produit continuellement des cicatrices.

 Les cicatrices,

Si des vagues elles te créaient ;

Celles du cœur,

Car celles de notre mer

Elles ne naîtront jamais ;

Bloquées par la falaise,

Moissonnées par le sable.

Notre cœur, tel notre terre,

En bloc cicatrice.

Jamais ne périra ;

Il enfantera

Cicatrices et cicatrices.

En début de conclusion, il convient de rappeler que c’est le deuxième recueil de ce poète, l’un des pionniers modernes de la cause amazighe. Le premier intitulé ‘Timitar’ (Les signes) est de 1988. Il mérite évidemment une présentation détaillée. Mais à quand une critique littéraire de la production en Tamazight ? Elle est trop proche de nos véritables problèmes pour intéresser les mercenaires de la plume qui font feu de tout mauvais bois afin d’enfumer et d’embrouiller les lecteurs à volonté.

J’ai choisi de ne pas faire de commentaires sur quelques poèmes de ce recueil. Ce sont ‘Taslitt’, ‘Atri ne Wul’, ‘Iloullouyen’, ‘Asouf’, ‘Ur Attarakh’, ‘Tafala’ et ‘Tayrinu’. Pour certains, j’ai peut être raté le message essentiel et je ne veux pas faire dire à l’auteur ce qui ne l’aurait même pas effleuré. Pour d’autres, ils concernent des expériences  propres au poète. Il nous a quitté et ne peut donc plus donner des précisions, procéder à des corrections ou s’expliquer si besoin était. Je considère donc que c’est un domaine où la spéculation n’est pas du tout permise.

Il est à relever que le poète ne s’adresse ici qu’aux siens ou à ceux qui sont supposé l’être. Et cela est tout à fait remarquable. Car le problème est en nous. Il n’est plus temps de mettre notre souffrance et nos déboires sur le compte d’autrui.

Que reste-t-il après une blessure. Une cicatrice bien sûr. Mais ici il s’agit d’un pluriel ‘Les cicatrices’. Et surtout, elles ne concernent pas le membre d’un corps ou seulement une personne. Elles sont collectives. Elles concernent tout un peuple. De plus, elles traversent des générations et elles sont profondes. Mais le génie du poète –quelle sagesse !- en fait une source d’inspiration. Et ne faut-il pas comprendre, par la toute dernière strophe, que les cicatrices demeurent en fait des blessures vivaces qui ne s’apaiseront et disparaîtront qu’avec la renaissance de l’être Amazigh ?

A la fin de cette présentation, je ne peux que me souvenir avec un mélange de tendresse, de tristesse et de gravité de la lecture de poésie organisé par le Centre Tarik Ben Ziad en 2001. Se sont produit plusieurs poètes, du sud, du nord et du centre du Maroc. Mais Dda Azayku, qui était souffrant, a retenu la plus grande attention. Les auditeurs l’écoutaient dans un silence tout d’intérêt et de respect. Ils essayaient, en plus d’apprécier la forme poétique, de capter les messages émis d’une voix affaiblie par la maladie. Ce ne fut pas facile pour Dda Azayku d’aller jusqu’au bout de sa lecture. Quel bel effort en hommage à l’auditoire et à Tamazight !

Notes : 

  1. ‘Timitar’, Imprimerie Okad, Rabat, 1989.
  2. ‘Izmulen’, Imprimerie Annajah Aljadida, Casablanca, 1995.
  3. Les deux recueils ‘Timitar’ et ‘Izmulen’ ont été publiés à compte d’auteur.
  4. Lors du concours national ‘Le prix du livre marocain’ de l’année 1996, le recueil ‘Izmulen’ devait, selon le jury et à l’unamité, obtenir le premier prix. Mais la politique arabo-raciste, anti-amazighe, en a décidé autrement. Elle a tout simplement  dépossédé Dda Azayku de son prix au profit d’une production  en arabe ! Une responsable au ministère de la culture –l’organisateur du concours- se serait immiscée dans les compétences du jury en déclarant que se serait du racisme si on gratifiait  une ‘œuvre’ en Tamazight.

5. La lecture de poésie a eu lieu à Dar Lamrini (Ancienne Médina, Rabat).

Hha Oudades (Tamesna) 

A propos de «Etre ou ne plus être» de Feu Moha Abehri

Moha Abehri, né à Ait Ouachbab dans le Moyen Atlas en 1950, est un écrivain et journaliste amazigh d’expression française. Il est l’auteur de «Etre ou ne plus être, séquences de vies de petites gens exilées dans leur peau », un essai romancé qui a soulevé et soulève toujours toutes les interrogations sur le destin du peuple amazighe.

Moha Abehri est mort en 2003. Il avait choisi Azagharfal à Aghbala comme dernière résidence avant sa disparition. Le Docteur Ahmed Oudadess, l’un de ses amis les plus proches, qui savait l’écrivain condamné, l’avait recueilli chez lui, l’avait soigné pendant plus d’une année. La présence d’Abehri dans le village ne pouvait pas passer inaperçue, écrit Ali Khadaoui, l’un de ses amis, dans un bref article publié quelques temps après sa mort. Très vite, Azagharfal est devenu un haut lieu de pèlerinage où se rencontrent les artistes, les écrivains, les militants amazighs amis de Abehri.

Moha Abehri à dos d’âne

Pour rendre hommage à cet auteur très singulier et original, nous vous proposons une critique de son livre écrite par le poète Hha Oudades.

« ETRE OU NE PLUS ETRE » DE MOHA ABEHRI

(Et Biqcha devint Nanna Bi)

Disons, pour commencer, que le livre est extrêmement riche. En faire le tour reviendra à des critiques plus avertis et disposant du temps nécessaire. Quant à moi, je veux seulement livrer mes impressions, après une première lecture, d’une oeuvre bien de chez nous. Elle parle des marocains (les imazighen) tels que j’en ai connus et tels que j’en côtoie.

L’éditeur annonce un essai romancé. Il s’agit certes d’un roman. Mais, dans un essai, une part, au moins petite, doit être faite aux idées de l’auteur. Il y a évidemment l’idée de nous présenter l’ouvrage de cette manière. Mais l’auteur ne s’immisce pas dans la vie des personnages et encore moins dans leurs idées ; à moins que celles-ci ne s’imbriquent si bien avec les siennes. Mais alors , quel hommage rendu aux petites gens ! Les commentaires de l’auteur ne sont jamais longs. Ce ne sont pas non plus des dictats d’un philosophe voulant assener sa vérité. Ils viennent à point nommé, après une scène ou un événement, juste pour exprimer, d’une manière parlante et concise, la leçon que les personnages avaient eux-mêmes déjà parfaitement comprise. Ainsi, Abehri ne se pose ni en intellectuel, ni en éducateur. Tout au plus, est-il un porte-parole averti d’un peuple qui tient, de plus en plus, à se faire entendre. L’auteur fait partie de ce peuple dont il nous décrit certains avatars. Mais, de par sa formation, il peut se détacher, de temps en temps, et observer d’un œil perspicace. Puis, il fait encore mieux ; il sait nous en parler, et aux autres, d’une manière qui, normalement, ne devrait pas les laisser indifférents.

Le style est simple et limpide. L’auteur ne tient pas à montrer qu’il est bien un écrivain. Pas de formules alambiquées ; pas de fioritures. C’est le texte, dans son ensemble, qui vous parle et qui vous saisit. Il ne se veut pas, non plus, intentionnellement naïf. Non, rien de tout cela. C’est que Abehri, en tant qu’être humain, a horreur de la complexité pour la complicité ou de la naïveté pour la naïveté. Il rejette ce qui est artificiel. Il a écrit ce roman, seulement, en restant lui-même. La répétition, chez lui, n’est pas voulue techniquement. Elle n’est pas, du tout, agaçante. C’est qu’elle est naturelle dans le contexte ; elle fait partie de la vie. Il en est, de même, du détail. L’auteur s’avère être un orfèvre minutieux. Mais ce n’est pas le rapport d’une enquête. Il n’ y a pas, non plus, d’ajout recherché. C’est le vécu qui est décrit tel qu’il est.

De g à d : Les poètes Feu Azayku, H. Oudades, A. Khadaoui, Dr Oudades et Feu Abehri à Aghbala.

La vie de tout un chacun, quel qu’il soit, est forcément composée de séquences et ne peut être que telle ; aucune vie n’est un continuum parfaitement agencé, bien huilé et prévu d’avance. Donc, « les séquences de vie », c’est le lot de tout le monde. Par ailleurs, que serait la vie sans les petites gens ? Mais, que les petites gens soient exilées dans leur peau, c’est là, en fait le propos de l’auteur. Et je suppose que, consciemment ou non, c’est sa source d’inspiration. C’est une expression plus que parlante ; c’est la trouvaille de l’auteur. Je prétends même que l’exil dans sa peau est un sentiment que doit avoir connu tout amazigh qui porte son amazighité dans son cœur , qu’il fasse partie des petites gens ou des grandes gens . Certainement, les premières connaissent, en plus, l’exil au pays des misères et au pays du mépris explicite, etc. Quand on est exilé de partout où la dignité peut, un tant soit peu, s’exprimer, il ne reste qu’un seul pays d’accueil qu’on ne choisit pas , et d’où l’on ne peut ,en aucun cas , être refoulé ; c’est sa propre peau. Mais voilà, dans ce pays (en fait, cette peau), qui est bien à soi, on n’obéit à aucun maître ; on suit ses propres lois. C’est là l’explication de propos et de comportements qui pourraient, pour différentes raisons, choquer certains lecteurs. C’est ainsi que Biqcha est sure de son droit de disposer de son corps comme elle l’entend pourvu qu’elle ne fasse de mal à personne.

L’ignorance est fustigée. Non pas l’ignorance des choses de la vie , mais celle de la magouille dans laquelle excellent ceux qui savent lire les livres de religion et/ou de politique. L’auteur va même jusqu’à donner tort au père de Biqcha qui est parti, en la laissant, parce qu’il ne savait pas. Et c’est parce qu’il est parti, pour l’honneur et la patrie (Tamaziret), que sa fille a été livrée aux affres du bordel du colonisateur et puis à celui, encore plus grand, de l’Istiqlal.

L’exploitation de l’humain par l’humain est partout présente dans le texte ; parfois explicite et parfois en filigrane. Ainsi, lors de cette soirée de « noces », l’officiante, qui connaît très bien son métier, en arrive à la prise en charge de la mariée par son époux ; celui-ci doit pourvoir aux besoins par la sueur de son front. Mais les voix qui la reprennent ne la suivent pas ; elles chantent autre chose car un « cherif » ne vit pas de son travail.

Le sexe est, évidemment, présent ; l’héroïne principale n’est-elle pas une ancienne prostituée et qui, plus est, a même fait le bordel ? Mais il importe de bien noter que le sexe fait, ici, l’objet d’un traitement spécifique. Nous sommes loin de certains écrivains qui en usent afin d’allécher des lecteurs ; il y en a même qui en font leur appât principal. Ainsi, Abehri n’étale pas, avec force détails, une scène de coït entre Biqcha et Heddou Oumazine. Il va même jusqu’à nous apprendre que celle-ci ne veut pas se mettre nue devant celui-ci ; et quelle résistance quand il veut seulement voir ses seins ! De même, quand Oult Aamran se baigne, à l’air libre, c’est la beauté qui est saluée ; et le spectateur, c’est une jeune fille qui est placée là pour apprendre. Il ne vient pas à l’esprit d’Abehri de mettre en scène une horde de mâles qui, tout en se rinçant l’œil, échangeraient des propos grivois sur ce corps superbe ; en décrivant, sans décence, ce qu’ils voudraient en faire. Cela ne fait pas partie de la tradition amazighe. Et l’auteur en a tenu compte ; non pas de manière consciente mais, tout simplement, parce qu’elle fait partie de lui-même.

Certains lecteurs pourraient trouver sous la plume d’Abehri de l’agressivité envers les marocains qui se considèrent comme arabes ou comme nobles (chorfas). L’auteur ne se veut pas violent. Le connaissant, il ne peut, absolument, pas l’être. C’est la vérité qu’il tente avec beaucoup de patience de nous faire saisir, qui est violente et agressive ; parce qu’elle est, à la fois, insupportable et vraie. Ceux qui croient que l’auteur, jouant de situations, profite de l’occasion pour émettre son point de vue sur l’arabité ou sur la religion se trompent lourdement. Ils méconnaissent les petites gens amazighes et mésestiment la complexité de leurs pensées, leur capacité de conception et leur sens de la liberté. Par exemple, Dieu, tel qu’ils le conçoivent, est très proche ; et ils peuvent lui parler directement sans des clercs intermédiaires. Ce n’est pas un Dieu tyran ; c’est un Dieu clément et compréhensif. Quant à la liberté, elle ne peut être mieux rendue que par l’expression « personne n’impose rien à personne » qui apparaît plusieurs fois dans le texte. La religiosité et la liberté conduisent à la responsabilité. En effet, malgré les aléas, la dureté de la vie, l’impuissance, … les personnes assument et s’assument. Ils ne rejettent rien de leur vie. Rien à voir avec des repentis, des convertis tardifs qui désavouent leur jeunesse, qui s’érigent en gendarmes et empoisonnent la vie des êtres humains. Les personnages centraux, d’Abehri, racontent leur vie telle qu’elle s’est passée  sans l’enjoliver, sans la regretter.

Qu’en est-il de la langue tamazight, dans l’essai romancé « Etre ou ne plus être » ?

Je veux, d’abord, intervenir sur deux points. Le premier concerne le titre originel à savoir « Tadjalt ». Le lecteur peut croire qu’il est synonyme de «prostituée ». Or, il n’en est rien. Je me souviens que, dans mon enfance, on proposait, sans gêne, à quelqu’un qui voulait se marier une « tadjalt » parfaitement respectable. Et l’on disait, dans mon entourage, « Tadgalet ». Maintenant, je crois que le sens propre du mot (que je vais proposer) lèvera toute ambiguïté. En effet, on reconnaît le verbe « Addej » c’est à dire « Laisser ». Ainsi, il s’agit de la femme laissée par son mari ; que ce soit par décès ou par divorce. Le deuxième point concerne « Tamawayet ». Abehri en parle comme étant un chant. Cela ne m’a pas satisfait. « Tamawayet » est une expression vocale tout à fait particulière ; et qui, plus est, spécifique au monde amazigh. Dans tous les chants qu’il m’a été donné d’entendre, je n’ai jamais reconnu quelque chose de ressemblant. Appelons là donc « Tamawayet » et qu’elle s’appelle ainsi à travers le monde. Ce n’est pas seulement un chant ou une chanson. C’est une expression profonde de l’âme amazighe ; et elle mériterait, à elle seule, une attention toute particulière.

En ce qui concerne tout le roman, notre langue n’y est pas envahissante. Ce sont des émaillements qui embellissent le texte et recréent phonétiquement une situation ou expriment, en quelques mots, ce qui aurait demandé, en français, une circonlocution ou même plus. Ainsi, en est-il de «Addej, tin Heddou » ou « Laisse, celle de Heddou », littéralement, en français. Alors que ceux qui parlent bien tamazight ont certainement dû entendre Biqcha prononcer, avec l’intonation qu’il faut : « Addej, tin Haddo » , trois mots qui renvoient à un chapitre, à un livre , qui renvoient à toute une vie.

Comme début de conclusion, je veux dire un mot sur la préface. J’en ai rarement vu une qui colle si bien à l’œuvre , qui soit si fidèle. Le préfacier, consciencieux, a dû commencer à lire avec une extrême application. Mais étant lui-même amazigh, il a dû vite être subjugué et replongé dans son enfance et son adolescence avant de retrouver son état d’adulte malmené. Il s’est si bien exprimé car il s’agit, sans doute, d’une œuvre qu’il aurait voulu, lui-même avoir écrite , comme moi-même et comme, je le suppose, tout lecteur amazigh conscient de son amazighité. C’est ainsi qu’avec « Etre ou ne plus être » nous nous retrouvons avec un joyau et un mini-joyau , une œuvre et une petite œuvre.

J’ai été l’un de ceux, certainement nombreux, qui avaient demandé à Abehri d’écrire un livre. Les vicissitudes de la vie l’ont amené à nous faire languir. Nous n’avons rien perdu à attendre. Et je dis que celui qui nous a offert un tel essai peut s’accorder un repos mérité avant de récidiver. Le livre est là. J’espère qu’il sera suivi de beaucoup d’autres. C’est la vie de tout un peuple que l’auteur nous livre. Il veut que nous la vivions (ou la revivions) ; que nous la sentions. Pour ma part, il a parfaitement réussi. J’ai, tout le long du livre, été présent sur la scène. C’est beaucoup plus que d’avoir l’impression de suivre un film sur un écran plat — ce qui arrive, bien sûr, avec des auteurs de talent. Trois fois seulement, j’ai eu cette impression de faire partie du scénario. Ce fut avec « Le fils du pauvre » de M. Feraoun, « Les coquelicots de l’oriental » de B. Oussaid et « La légende d’Agounchich » de M. Khaïr Eddine ».

Quand vous lisez le roman, ceux qui connaissent l’auteur –et j’ai l’honneur d’en faire partie– sentent bien que c’est le charmant Moha qui leur parle, naturellement, à tout moment et en tout lieu , calme, généreux, ayant tout son temps comme si l’interlocuteur était le seul ou le tout premier. C’est la force tranquille de notre ami qui se retrouve, évidemment, dans son livre. En effet, le titre de l’oeuvre n’est pas usurpé. On peut même dire, et ce n’est pas seulement un jeu de mots, qu’il aurait pu, très bien s’intituler « Vivre ou ne plus vivre », « Exister ou ne plus exister », « Etre ou ne plus vivre » ou encore « Vivre ou ne plus être ». Car, ici, c’est de la vie véritable qu’il s’agit ; ce n’est pas de la fiction.

Pour finir, on ne peut se retenir de renommer Biqcha et Heddou. Deux personnes qui, dans leur dénuement, sont, non seulement capables d’avoir de nobles sentiments ( ce qui est somme toute naturel) mais capables d’accéder à de grandes idées , lesquelles sont au delà des prétentions de petits intellos. Et quel amour ! Ces deux vieux que leurs os ne portent plus et qui se donnent des nouvelles par des messagers bienveillants  et qui se rendent visite en pensée. Et que dire d’une société où une ancienne prostituée, par la force de son destin, peut accéder au statut, universellement respectueux, de grand-mère (Nanna). C’est ainsi que, chez nous, Biqcha devint Nanna Bi.

Moha ABEHRIEtre ou ne plus être : Séquences de vie de petites gens exilés dans leur peau. Centre Tarik Ibn Zyad, Rabat, 2002. 312 p.

Hha Oudades