« Dites à tout le monde que nous tenons à vivre libres ! »

Vous avez certainement déjà écouté cette belle et célèbre chanson « Inasen i midden neccin nxes ad nili» (Dites à tout le monde que nous tenons à vivre libres) chantée par le groupe Thidrin. Mais en connaissez-vous l’auteur ?

Il s’appelle Abdesslam Achahbar. Né le 2 décembre 1960 à Biya (Al Houceima) dans le Rif (Nord du Maroc), ce poète et  chanteur considéré comme l’un des plus doués de sa génération est porté disparu le 15 mai 1992 dans les eaux de la Méditerranée.

Il tentait avec 23 autres personnes de rejoindre clandestinement l’Espagne à bord d’une embarcation de fortune, lorsque leur bateau à chaviré en plein mer. 20 personnes sont disparues à jamais, dont Abdesslam. Leurs corps n’ont jamais été retrouvés. Seuls quatre ont survécu à ce drame.

Cette chanson, très connue et grâce à laquelle je l’ai découvert personnellement après une rencontre avec le frère de l’artiste à Tanger (Abdelfattah Achahbar, guitariste aussi), figure dans un album qui comprend sept autres belles chansons de Feu Abdesslam.

Vingt-cinq ans après sa disparition tragique, les chants de ce jeune talent de Biya, qui s’est senti poussé à fuir la misère et l’oppression subies par le Rif, résonnent de plus en plus sur sa terre.  La chanson « Inasen i midden neccin nxes ad nili» a été reprise par plusieurs chanteurs amazighes du Rif et même de Tafilalet.

Un groupe amazigh de Hip Hop aux Pays-Bas a également repris l’une de ses célèbres chansons « Fouad Iwaddar » (Fouad s’est noyé !). Le poème raconte l’histoire d’un jeune qui a choisi d’immigrer clandestinement et qui meurt noyé dans la mer. Etrange histoire. Abdesslam trouvera le même sort que le personnage de sa chanson quelques années plus tard.

Des dizaines d’autres poèmes écrits et chantés par Abdesslam existent. Son frère pense les éditer. Abdesslam, mort à la fleur de l’âge, demeure l’un des grands poètes qui ont marqué leur temps. Sa poésie, puisée des souffrances du Rif et de la lutte des Imazighen pour la dignité, est d’une force extraordinaire.

Ce jeune, qui aspirait à une vie digne, mérite qu’on lui rende hommage en publiant notamment ses textes. Pour que Abdesslam, qui a tant rêvé de voir son peuple vivre libre, puisse exister au moins dans la mémoire de notre peuple qu’il a tant aimé, œuvrons pour que sa poésie soit éditée.

Abdesslam, repose en paix. On existera !

Traduction/adaptation de la chanson. Toute remarque ou proposition est bienvenue. Le but étant d’améliorer les traductions. Merci :

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Surtout, ne t’ennuie pas,

Continue de marcher fièrement

Tête levée.

Dis leur que nous tenons à vivre libres.

Je suis passé devant les marabouts

Ils m’ont questionné sur les raisons

Qui rendent les Imazighen si résignés.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

L’orage a éclaté,

La pluie est tombée, semant le bonheur

L’agriculteur et le marin

Danseront dans les champs.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Nous sommes des Imazighens,

Nous vivrons libres.

Nous resterons debout,

Nous marcherons, avec détermination.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Le coquelicot dansera,

Résistera à l’amertume,

On écrira dans notre langue,

Comme on le faisait autrefois.

Dis leur que nous tenons à vivre libres.

A. Azergui

 

RIF : la répression, le choix impérieux de la monarchie

Dimanche 11 juin, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Rabat pour exiger la libération de militants amazighs arrêtés lors d’opérations des forces de répression de la monarchie marocaine dans le Rif où des manifestations pacifiques sont organisées quotidiennement depuis fin octobre 2016.

« Jeunes royalistes » et Robots makhzeniens

Un groupe de contre-manifestants, qui arborait des portraits de Mohammed VI et de Hassan II ainsi que des drapeaux marocains, a tenté de perturber le bon déroulement de la marche de Rabat. Une dizaine d’individus se revendiquant d’un groupe appelé les « Jeunes royalistes » ont traité les manifestants de « traîtres » et entonné des slogans à la gloire de la monarchie marocaine. Ils mettent en garde contre le spectre de « la fitna » [1] (Sédition, troubles). Ce groupe, qui reprend tous les éléments de langage utilisés par la monarchie, ses médias, ses ministres et ses relais de tous genres, avait déjà perturbé des manifestations de colère organisées dans plusieurs villes, dont Casablanca, contre la monarchie marocaine est ses politiques.

Depuis les premières manifestations organisées suite au meurtre de Mohsin Fikri, les Berbères du Rif sont traités de « traîtres », de « fils de l’Espagne », de « trafiquants de drogue », d’ »Apaches » (Barbares). La haine anti-berbère a pris plusieurs formes et a trouvé un écho considérable sur les réseaux sociaux. Des robots de la propagande makhzénienne s’activent sur les réseaux sociaux pour discréditer les manifestants et le mouvement de protestation. La cible principale est son leader Nasser Zefzafi. Ce dernier a bénéficié, selon eux, de financements étrangers, même de la part du Polisario, pour déstabiliser le pays. Sur YouTube, des vidéos menaçant de mort les activistes rifains ont été diffusées.
Sur l’application WhatsApp, des appels à cesser les manifestations circulent avec des messages faisant référence à la situation syrienne. Des mouvements islamistes et des partis comme le PJD (Parti de la justice et du développement) et l’USFP (Union socialiste des forces populaires) ont appelé leurs membres à ne pas manifester, sous peine d’être radiés.

Répression aveugle.

Les autorités marocaines ont mené une vague d’arrestations au cours des quatre dernières semaines visant le noyau dur du mouvement de protestation, justifiée selon elles par la nécessité de « faire respecter la loi ». Selon les derniers chiffres officiels, 107 personnes ont, à ce jour, été déférées devant des tribunaux. Elles sont poursuivies pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat, incendie prémédité d’un véhicule, tentative d’homicide volontaire, perception de sommes d’argent pour favoriser une activité et une propagande de nature à porter atteinte à l’unité du Royaume et sa souveraineté, déstabiliser la loyauté des citoyens envers l’Etat marocain et les institutions du peuple marocain, offrir l’abri à une personne recherchée pour crime et incitations contre l’intégrité territoriale du Royaume ». Des leaders de ce mouvement, Naser Zefzafi et Silya Ziyani, entre autres, ont été transférés à Casablanca, alors que les autres sont incarcérés à Biya (Al Houceima) et à Nodor.

Jeudi 15 juin, trente-deux manifestants ont été condamnés à des peines de prison ferme allant de six à dix-huit mois par le tribunal de première instance de Biya.

Un meurtre barbare.

A l’origine du mouvement de protestation qui secoue le Rif, le meurtre, vendredi 29 octobre 2016, d’un vendeur de poisson, Mohsin Fikri, écrasé par le presse hydraulique d’un camion-ordure alors qu’il tentait de s’opposer à la saisie et à la destruction de sa marchandise par des agents de la ville. L’ordre de broyer la victime a été donné par un officier de la police. Ce meurtre a déclenché des manifestations quotidiennes, d’abord dans la région du Rif, et puis dans plus de trente villes où des manifestations et des rassemblements sporadiques sont organisés.

Les manifestants du Rif revendiquent certes des projets de développement de cette région marginalisée et enclavée, mais surtout la « démilitarisation » de Biya proclamée « zone militaire » en 1958 par Dahir royal [2]. Cette proclamation fait suite à des manifestations de colère organisées à Biya en novembre 1958. Des sections du Parti de l’Istiqlal, pointé du doigt pour sa responsabilité directe dans la liquidation du chef de l’Armée de libération nationale (ALN-Nord), Abbas Messaâdi en juin 1956, avaient été incendiées et des soldats de l’armée marocaine stationnés dans la région délestés de leurs armes et emprisonnés. Vers la fin du mois de janvier 1959, la révolte fut étouffée par une force composée de 30 000 hommes et conduite par Hassan II, alors prince héritier de la monarchie alaouite.

Un mémorandum composé de dix-huit points avait été rédigé à l’intention de Mohammed V réclamant la justice et des réformes sociales et politiques et, surtout, le retour d’Abdelkrim Khattabi de son exil en Egypte. L’intervention barbare de l’armée marocaine a provoqué des milliers de morts. Les militaires s’étaient comportés comme une véritable force d’occupation, procédant à des viols collectifs et à des exécutions. D’après des témoignages de survivants, les militaires de la monarchie marocaine éventraient des femmes enceintes et incendiaient des maisons. Des hommes sont brûlés vifs. Ces crimes toujours impunis ont incontestablement créé un fossé entre le Rif et la monarchie marocaine.


En 1984, les forces de répression marocaines interviennent à nouveau à Nador pour réprimer une manifestation pacifique, poussant des milliers de Berbères du Rif à quitter la région pour se réfugier en Europe.

Le gouvernement s’affole.

En réaction aux manifestations qui rassemblent de plus de plus de citoyens et qui inquiètent la monarchie, les dirigeants des six partis de la majorité, rendent public un communiqué le dimanche 14 avril 2017, à l’initiative du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit. Dans ce communiqué, ces partis condamnent l’instrumentalisation des contestations dans le Rif par des groupes qualifiés de « séparatistes ». Le communiqué fait référence au drapeau de la République des tribus confédérées du Rif brandi par les manifestants. Cette république avait été fondée au début des années 1920 par Abdelkrim Khattabi, alors que ces tribus combattaient la pénétration militaire espagnole. Il faut dire qu’un mouvement revendiquant l’indépendance de cette région a vu le jour en Europe, mais reste minoritaire.

En réaction à ce communiqué, le PJD (Parti de la justice et du développement) affirme que le chef du gouvernement marocain Saad Eddine El Othmani, pourtant président du Conseil national de cette même formation, ne représentait pas le parti islamiste mais qu’il était présent en sa qualité de chef du gouvernement.

Le 18 avril, quatre jours après la publication de ce communiqué, le Conseil de gouvernement rectifie le tir et considère que les revendications des mêmes manifestants sont, cette fois-ci, « légitimes ».
Auparavant, le ministère de l’intérieur a limogé, le 27 mars, Mohamed Zhar, le gouverneur de la province de Biya. La veille de son limogeage, le 26 mars, une marche d’une centaine d’élèves de la commune urbaine d’Imzouren tourne à l’émeute, faisant des blessés et des dégâts matériels.

Des ministres inaudibles.

Le 22 mai, une délégation de « haut niveau », composée de plusieurs ministres et directeurs d’institutions publiques concernées par les chantiers de développement dans « la province de Biya », se rendent dans la ville. Ils promettent, lors d’une conférence, plus de dix milliards de dirhams de projets de développement pour sortir cette région de son isolement. La conférence des ministres a été boudée.

Les ministres n’ont pas saisi que le Rif n’a pas seulement besoin de projets de développement, mais aussi et d’abord de respect et de dignité. Les ministres ont été chassés, par la suite, de la ville par les manifestants. Tous sont issus des partis ayant taxé les Rifains de « séparatistes ».

La religion comme arme politique.

Le 29 mai, le dirigeant du mouvement de protestation, Nasser Zefzafi a été arrêté par la police à Biya pour avoir interrompu le prêche d’un imam dans une mosquée de la ville. L’imam exhortait les habitants à ne pas manifester, qualifiant les manifestants de « séparatistes » et de « traitres ». Après ce prêche, les habitants de plusieurs villes et localités boycottent les mosquées et dénoncent l’utilisation de la religion afin de réprimer les manifestations pacifiques. Un communiqué du ministère marocain des affaires religieuses qui soutient l’imam chassé de la mosquée a exacerbé davantage les tensions dans la région.

Profitant de cet incident, la police a procédé à plusieurs dizaines d’arrestations musclées visant à priver le mouvement de ses leaders. Elle a aussi usé de la force pour disperser des manifestations pacifiques à Biya, Rabat, Imzouren et Nador, provoquant des affrontements avec les protestataires.

Ces arrestations n’ont pas provoqué l’arrêt des manifestations, mais favorisé leur propagation à presque plusieurs grandes villes.

’Apaisement’ !

La situation actuelle qui prévaut à Biya et dans sa région nourrit de fortes interrogations quant à l’apaisement. Le sentiment général d’inquiétude provoqué par les arrestations massives opérées dans le Rif, pourrait provoquer une radicalisation du mouvement de protestation.

La gestion par le gouvernement de cette affaire est flottante depuis le début. L’échec de la visite effectuée par les ministres marocains dans le Rif et les communiqués contradictoires du gouvernement révèlent que celui-ci est complètement dépassé par les événements. Les erreurs du gouvernement ont prouvé sa fragilité et surtout sa faiblesse et l’étroitesse de son champ d’action. Il ne peut rien entreprendre sans l’aval de la monarchie.

Les manifestations de solidarité avec le Rif sont aussi organisées dans plusieurs pays à travers le monde (Bruxelles, Barcelone, Rotterdam, Oslo, Amesterdam, Paris, Lille, Tizi Ouzou, Bgayet, Washington, etc.). Plusieurs pays, dont les Pays Bas et l’Allemagne ont appelé leurs ressortissants à être vigilants et à ne pas se rendre dans le Rif.

Et maintenant ?

Une nouvelle fois, la monarchie a choisi de réprimer un mouvement pacifique par ce qu’elle est sourde. Aux revendications légitimes des habitants, elle oppose mépris et violence. Ses services ont tenté de décrédibiliser le mouvement par tous les moyens possibles. Ils ont mobilisé des « intellectuels », des Berbères de services et même un ex-chef de la Salafia Djihadia qui avait été condamné à trente ans de prison ferme pour son implication dans les attaques kamikazes de Casablanca (16 mai 2003) avant sa libération, dans le but de lier le mouvement de protestation à des groupes terroristes. Ils ont essayé de corrompre et de semer le doute dans les esprits pour isoler le mouvement. Face à son échec, à l’ampleur des manifestations quotidiennes et à la détermination des manifestants, elle a eu recours à ce qu’elle affectionne le mieux : la répression policière et judiciaire pour écraser les meneurs de la contestation. Mais jusqu’à quand ? Cherche-t-elle à provoquer des affrontements pour justifier une large opération de « maintien de l’ordre » ?

Des groupuscules de gauche et surtout des organisations islamistes comme Al-Adl Wal-Ihsan (Justice et bienfaisance) viennent se greffer sur ce mouvement de protestation au risque de le dénaturer et le vider de son sens.

Il est plus qu’urgent d’être vigilant pour déjouer les plans de la monarchie, visant à embraser le Rif à nouveau. Le mépris est certes une politique d’Etat, mais il ne faut pas oublier que la violence et la barbarie font aussi partie de l’ADN des monarques alaouites.

A. Azergui.

Notes

[1Terme religieux, en langue arabe, utilisé dans les milieux musulmans pour évoquer la discorde au sein de la communauté musulmane.

[2Dahir royal n°1.58.381, daté du 24 novembre 1958, paru dans le journal officiel n° 2405 de la monarchie marocaine du 29 novembre 1958. Ce texte de la monarchie alaouite décrète que Biya (Al Houceima) est considérée comme zone militaire.

Rif : Les Berbères face aux barbares !

Au Maroc, le respect des droits humains n’est qu’une chimère, un horrible mensonge. Deux malheureux événements fin du mois de mai 2014 dans le Rif viennent nous rappeler que la situation dans cette région, maudite par le régime alaouite, est loin d’être « normalisée ». La répression y est systématique et le régime n’arrive toujours pas à pardonner aux « sauvages » du Rif [1] leur résistance et leur ténacité perçus comme un affront. Le Rif a payé très cher le prix de sa singularité et de son combat pour son indépendance au cours des années 1920. La répression sauvage qui s’était abattue sur la région au cours des années 1958, 1959 et 1984 restera à jamais dans les esprits. Ce qui se passe dans le Rif n’est, désormais, qu’une continuité.

Mort sous la torture

Au Maroc des Alaouites, la police torture comme elle respire. Le 27 mai 2014, la police marocaine a arrêté puis torturé à mort, à l’intérieur du commissariat de Biya (Houceima), Karim Lachqer (photo), un militant syndicaliste rifain. Le jeune homme a été arrêté lors d’un contrôle routier vers 3 h du matin à l’entrée de la ville. Tué, sa dépouille a été transportée par la police à l’hôpital de la ville. Elle a, par la suite, tenté d’exercer des pressions sur les médecins pour signer un certificat de décès pré-établi. Ce document attesterait que Karim Lachqer était mort après son arrivée à l’hôpital. Les médecins ont refusé de signer l’acte de décès fourni par la police. Biya1

Le même jour, la Direction générale de la sécurité nationale (DGSN) a rendu public un communiqué laconique par lequel elle explique que la victime a été arrêtée lors d’un contrôle de routine à l’entrée de la ville, à bord d’un véhicule où se trouvaient également trois personnes qui étaient toutes « ivres ». D’après ce communiqué, la victime, qui voulait s’échapper au contrôle de la police a ouvert la porte du véhicule et a pris la fuite. C’est lors de sa fuite qu’il a trébuché. En tombant, il s’était cogné la tête sur un objet contondant. Arrêté par la suite, il a été transféré au commissariat de police où il a été identifié avant d’être transporté par ambulance à l’hôpital où la victime est décédée alors qu’il était dans le coma.
Loin de calmer la situation, ce communiqué soulèvera l’indignation des associations locales, des amis et de la famille de la victime qui dénoncent, tous, cette version des faits qu’ils qualifient de mensongère.

Autopsie accablante

La dépouille du défunt a été, par la suite, transportée dans un hôpital à Casablanca pour une autopsie poussée afin de déterminer exactement les circonstances du décès. Le rapport du médecin légiste qui a procédé à l’autopsie est sans appel. « Le décès est survenu suite à une hémorragie interne provoquée par la torture ». Le jeune militant a trouvé la mort à 4h15, une heure avant son arrivée à l’hôpital, en provenance du commissariat de police. Le rapport mentionne également que les traces des coups constatés sur le corps de la victime sont causées en partie par les coups et blessures commis par la police.

La mort de Karim Lachqer vient confirmer l’existence de la torture dans les commissariats de police. Cette pratique a été dénoncée récemment par des ONGs des droits humains.

Arrestation

Biya2Une journée avant cet événement tragique, un militant du Mouvement amazigh, Samir EL Mourabit, a été arrêté par la police , toujours à Houceima, dans le Rif. Fondateur de l’Association Timmuzgha et premier secrétaire du Syndicat des commerçants de Biya, il a été arrêté suite à une supposée plainte déposée par un agent des forces auxiliaires (Moukhazni) qui l’accuse d’avoir « proféré des insultes à l’encontre d’un agent public dans l’exercice de ses fonctions ». En signe de solidarité avec ce militant, les commerçants ont déclenché une grève dans toute la ville. Ils demandent sa libération immédiate.

Le jeudi 29 mai 2014, Samir Elmourabit a été condamné par le tribunal de Biya à deux mois de prison avec sursis et à une amande de 5 000 dhs.

Un goût du « déjà vu ».

Cadavres-HoceimaLa mort sous la torture dans les locaux de la police est courante à Biya où la police agit comme en territoire conquis. Le 20 février 2011, cinq corps calcinés ont été retrouvés dans une agence incendiée de la Banque populaire de cette ville. Le lendemain, le ministre de l’intérieur de l’époque, Taïeb Chekaoui, avait affirmé lors d’une conférence de presse que les dépouilles étaient celles de malfrats qui tentaient de dévaliser l’agence bancaire. Ils ont été pris au piège d’un incendie criminel causé par des manifestants qui protestaient contre la monarchie. Cette version a été contestée par les familles des victimes et par les associations des droits humains. A ce jour, le mystère des cinq cadavres de Biya n’a jamais été élucidé. L’enquête a été classée sans suites.

Un an après cette découverte macabre, une source policière de la ville de Biya a apporté un nouvel éclairage sur cette affaire. Selon un témoin, les victimes auraient été tuées sous la torture par les forces de la répression pour avoir manifesté le 20 février 2011 contre le régime. Les assassinats ont été « maquillés » en victimes d’incendie.

Les membres des familles appelés pour identifier leurs proches affirment que les pieds et les crânes des victimes étaient fracturés. Le procureur de la ville a refusé de livrer aux familles les documents de l’autopsie. Il a également menacé les familles de poursuites lorsqu’elles ont demandé de visionner l’enregistrement des caméras de surveillance de la banque et l’ouverture d’une enquête sérieuse sur ce crime.

Ces malheureux événements viennent nous rappeler le vrai visage de la monarchie marocaine et de ses forces de répression. Ils nous rappellent aussi l’humiliation et le mépris que subissent Imazighen sur leur propre Terre.

A. Azergui

Notes

[1] Hassan II avait traité les Amazighs rifains, dans un discours après les émeutes de 1984, d’ « apaches », les mettant en garde contre sa colère.

Thidrin…..Raconte-moi le Rif !

« Thidrin » (épi de blé ou de maïs en langue amazighe) est parmi les groupes engagés de musique amazighe que j’apprécie beaucoup. Je souhaite partager avec vous cet article que j’ai consacré à ce groupe en août 2005 et publié sur le site de Tamazgha. Je rappelle que ce groupe a sorti, il y a quelques années son deuxième CD « Biya.

« Thidrin » est l’icône d’un Rif opprimé dans le sang et qui refuse de plier au joug et à l’arbitraire. Trente ans après une existence presque « clandestine », ce groupe de musique berbère renoue avec la scène et accouche, dans la douleur de l’exil, de son premier opus : « Muh’and Ameqran ».

Rifuznik

« Thidrin » est une légende. Un tatouage indélébile. Le Rif conté dans la douleur, dans les larmes. Il est l’histoire fantastique d’un groupe de jeunes militants de la première heure déterminés à défendre une grande cause : l’amazighité. Le moyen : des guitares, des rythmes anciens rénovés, des voix chaudes et des poèmes audacieux, crus et provocateurs.

Animé par le désir de s’affirmer, le groupe « Thidrin » se lance à la recherche de soi-même, du passé spolié et de l’identité tatouée par des siècles de mépris. Durant trois décennies, plus de 20 cassettes de ce groupe légendaire ont circulé sous le manteau. Les membres de « Thidrin« , sages révoltés dans un Rif rebelle, ont toujours vécu avec le spectre de la prison qui planait sur eux. La chanson était pour ces épris de liberté et de justice, le seul moyen d’expression sur la situation du Rif à une époque marquée par la répression. Avec les incontournables Twattun (« les oubliés »), Walid Mimoun et tant d’autres groupes et chanteurs, « Thidrin » dénonce, revendique et lutte pour la dignité bafouée. Déterminés, ils chantent la résistance, la terre, l’oppression subie par le Rif et la liberté d’un peuple otage sur sa propre terre. « Qui peut vous oublier, vous qui êtes morts par les balles du makhzen ? », « jusqu’où ? », « Tamazight« , « Tilelli », « Abrid inu », « A degm fsigh d ametta » …, sont autant de poèmes chantés résumant l’histoire de ce groupe révolutionnaire étroitement liée à celle de la terre qui les a vu naître : Le Rif.

Hassan, le père spirituel

H. Thirdin est une légende vivante, ici dans un concert à Tanger en 2005

Le fondateur du groupe, Hassan Thidrin à 50 ans. Svelte, vêtu de noir, la figure charismatique de la chanson amazighe engagée dégage une énergie sans égale. Affaibli par la maladie, ce sage Rifuznik, fin connaisseur du Rif et des maux qui le rangent, raconte l’histoire du groupe, entouré de Mhend Abttoy et Jamal Paco, deux jeunes membres de « Thidrin » exilés en Hollande. Voix basse et amère, il me chuchote : « Interdits de studio, nous chantons l’identité berbère, l’émancipation de la femme, le désespoir d’une jeunesse étouffée et privée de son identité et la douleur de l’exil et de l’éloignement ». « Nos cassettes circulaient de main en main et atteignaient les villages les plus reculés du Rif« . « Netγennij, ad’ar di barr’a, ad’ar di rh’abs (on chantait, un pied sur scène, un autre en prison) », me dis ce grand amoureux de la culture amazighe. Des thèmes qui, selon Paco, étaient vus comme « subversifs » à l’époque. « Il était difficile durant les années 70 et 80 de se dire Amazigh, de chanter dans cette belle langue interdite et d’enregistrer dans des studios des chansons en tamazight avec une pareille thématique ». Thidrin l’a assumé. Il l’assume toujours.

Izuran (racines)

Conscients de leur identité et déterminés à lutter pour le recouvrement des droits du peuple berbère, les membres du groupe ont parcouru les montagnes du Rif pour collecter des poèmes anciens et des proverbes. Leur œuvre est le fruit d’un travail de longue haleine, de recherche lexicale et musicale inspirée d’anciens rythmes amazighs mais résolument inscrite dans la modernité. Selon Hassan, « Thidrin » incarne l’espoir et la continuité d’une identité qui émerge après un mépris qui a duré depuis plus de 2.000 ans. Le groupe est à l’image d’un épi de blé qui servira de semences. Thidrin s’est distingué durant des décennies par son style original et spécifique qui marie les anciens rythmes amazighs et la World Music.

L’exil

Après la révolte du Rif de 1984 et la répression qui s’est abattue sur la région, le groupe, menacé, se déracine et s’exile en Hollande. Hassan, quant à lui, choisit de rester dans le Rif. Déchiré par l’exil et par une immigration très difficile à vivre, le groupe entame l’enregistrement de son premier CD « Muh’and Ameqran » ; un hommage à Abdelkrim, un héros du Rif. Un véritable hymne à la liberté. Le travail durera deux longues années dans des conditions difficiles. « D’énormes sacrifices ont été consentis par tous les membres du groupe. On travaillait sans cesse, délaissant nos familles », me confie Mhend Abttoy, également poète et artiste-peintre. Ironie du sort : l’enregistrement terminé, sortis du studio à 2h00 du matin, un grand camion percute la voiture qui transportait tous les membres du groupe et a failli tous les tuer, raconte Mhend ému.

Bon Vent mes amis.

A. Azergui