Idir ou la voix tragique


Idir était au commencement une voix. La voix de tous : des ancêtres, des peuples et de la nature. Elle donnait de la vie, des parfums et des couleurs aux mots qu’elle interprétait. Elle portait dans ses cordes un chant. Un chant venant de loin, de notre nuit des temps. Un chant aérien qui a traversé les temps avant de trouver écho dans cette voix, mélodieuse et fragile, dans laquelle il a pris forme et par ce chant cette voix a pris un nom : Idir, qui signifie «Vis !» à l’impératif.

Idir, un jeune chanteur, qui vient de réveiller les morts par une nuit d’hiver, le temps d’une émission radiophonique. Il a ressuscité l’âme des ancêtres disparus et réveillé les mémoires des vivants oubliés. Les ancêtres et leurs descendants également oubliés par l’histoire. Quoi de plus fort que l’art pour remettre en cause une histoire officielle écrite par les vainqueurs avec le sang des vaincus ? Quoi de plus fort que l’art pour faire renaître, comme au printemps, l’amour de la vie dans les cœurs asséchés par tant d’injustices ?

Idir, une puissante voix tragique qui est allée chercher de l’avenir au-delà de l’histoire. Une histoire officielle qui a cru nous avoir tués et enterrés. Il suffit d’un chant pour que tout recommence. Il suffit d’une forte et pure émotion pour que tout se reconstruise et que le refoulé et le naturel reviennent au galop, et ce au détriment du discours politique et historique que la raison du plus fort a érigé pendant des siècles. Ne dit-il pas dans l’une de ces chansons : « Tecfam taqsiṭ nettawi, ɣef lekdeb yuzlen aseggwas. Tidett ma tebda tikli a t-qḍeɛ deg yiwen wass/ Vous vous rappelez tous de cette histoire que nous racontons, à propos du mensonge qui a couru pendant un an. Et que la vérité rattrape dès qu’elle se met à marcher.» – Il en va des mensonges comme des propagandes religieuses et idéologiques, elles ne résistent pas devant l’authenticité et la puissance de l’art.

Voilà pour la mission que les ancêtres lui ont confiée. Une mission qu’il a réussi à accomplir à travers ses cordes vocales et instrumentales. Une mission dans laquelle il a mis toute son âme et tout son savoir. Une mission pour laquelle il a été taillé et destiné. Un rejeton de Prométhée qui a encore une fois volé du feu aux dieux pour le ramener à ses semblables. Le feu symbole de savoir et de lumière, pierres inaugurales de toute civilisation.

Après le combat de jeunesse, fait à l’instar des grands de son temps, et qui lui a valu le surnom de Lennon kabyle, il a inscrit nos chants dans l’histoire de la musique universelle. Pour une fois, la chanson kabyle quitte ses modes orientaux, pour rejoindre la World Music, avec tout ce que celle-ci exige d’harmonie et d’accords. Idir a donné un souffle moderne à la chanson, ce qui a suscité chez les jeunes de la grande époque un grand engouement pour la musique. D’autant que sa réussite a permis un pont vers les musiques américaines et européennes. Il a dans chaque disque tenté d’ouvrir de nouvelles pistes musicales à la chanson kabyle, du folk au celtique, en passant par le flamenco.

Il est pour tout Kabyle un symbole de réussite et de modernité. Un féministe, un humaniste, ami des minorités et des opprimés. Il incarne le goût du travail bien fait, la simplicité, l’ouverture d’esprit, la longévité et la sagesse. Il est même considéré par les siens comme leur représentant et ambassadeur attitré à l’étranger. Une marque de considération et de confiance qu’il a honorée pendant presque un demi-siècle de succès.

Idir a mis à jour la culture méditerranéenne ancestrale, il a mis en valeur et rendu visibles les chants anciens de nos mères sans voix. Il les a modernisés et fait écouter au monde avec fidélité nos douleurs et nos espoirs, nos larmes et nos joies, nos émotions et nos ressentis. Même si la langue kabyle n’est pas comprise partout, son interprétation et sa douceur vocale ont fait d’elle un langage musical universel compréhensible par tous les humains. Rien ne vaut un joli chant pour parler de son pays !

Idir est ce mélomane tragique. De l’ordre et de l’harmonie du maître apollinien au rythme de flûte du berger dionysiaque, il nous a appris à la fois, grâce au premier, les lois universelles, et a réveillé, grâce au second, le dieu Pan qui sommeille dans chaque Kabyle. Tous ces airs nostalgiques à la flûte nous réconcilient avec la nature, avec nos champs et leurs esprits. Des airs de joie avec un fond de mélancolie et de mélancolie avec un fond de joie. N’est-ce pas dans cette culture tragique, en dehors du temps politique et historique, que se trouve l’équilibre de notre société ? N’est-ce pas grâce à cette culture que nous avons réussi à traverser tous ces siècles obscurs que l’histoire nous a durement imposés ?

Rien ne lui manquait. Il avait toutes les qualités, humaines et artistiques. Il nous a sauvés de la musique horizontale et monocorde, il a chanté avec les plus grands, il est peut-être l’un des rares à être reconnu en tant que Kabyle grâce à son travail et à son aura. J’ai presque envie de lui redire ces mots qu’un admirateur a dit un jour à Jean Ferrat : «Monsieur Ferrat, vous avez de belles musiques, de beaux textes et une belle voix, vous n’avez aucun mérite !»

Aujourd’hui le voilà parti rejoindre ses pairs. A la mort de Muhend U Yehya, il a commencé son hommage par cette belle citation de Jean-Louis Trintignant : «Ne pleure pas de l’avoir perdu, mais réjouis-toi de l’avoir connu.». Nous te dirons la même chose aujourd’hui, cher disparu : Nous nous réjouissons de t’avoir écouté et de t’avoir connu.

Ameziane Kezzar

« Dites à tout le monde que nous tenons à vivre libres ! »

Vous avez certainement déjà écouté cette belle et célèbre chanson « Inasen i midden neccin nxes ad nili» (Dites à tout le monde que nous tenons à vivre libres) chantée par le groupe Thidrin. Mais en connaissez-vous l’auteur ?

Il s’appelle Abdesslam Achahbar. Né le 2 décembre 1960 à Biya (Al Houceima) dans le Rif (Nord du Maroc), ce poète et  chanteur considéré comme l’un des plus doués de sa génération est porté disparu le 15 mai 1992 dans les eaux de la Méditerranée.

Il tentait avec 23 autres personnes de rejoindre clandestinement l’Espagne à bord d’une embarcation de fortune, lorsque leur bateau à chaviré en plein mer. 20 personnes sont disparues à jamais, dont Abdesslam. Leurs corps n’ont jamais été retrouvés. Seuls quatre ont survécu à ce drame.

Cette chanson, très connue et grâce à laquelle je l’ai découvert personnellement après une rencontre avec le frère de l’artiste à Tanger (Abdelfattah Achahbar, guitariste aussi), figure dans un album qui comprend sept autres belles chansons de Feu Abdesslam.

Vingt-cinq ans après sa disparition tragique, les chants de ce jeune talent de Biya, qui s’est senti poussé à fuir la misère et l’oppression subies par le Rif, résonnent de plus en plus sur sa terre.  La chanson « Inasen i midden neccin nxes ad nili» a été reprise par plusieurs chanteurs amazighes du Rif et même de Tafilalet.

Un groupe amazigh de Hip Hop aux Pays-Bas a également repris l’une de ses célèbres chansons « Fouad Iwaddar » (Fouad s’est noyé !). Le poème raconte l’histoire d’un jeune qui a choisi d’immigrer clandestinement et qui meurt noyé dans la mer. Etrange histoire. Abdesslam trouvera le même sort que le personnage de sa chanson quelques années plus tard.

Des dizaines d’autres poèmes écrits et chantés par Abdesslam existent. Son frère pense les éditer. Abdesslam, mort à la fleur de l’âge, demeure l’un des grands poètes qui ont marqué leur temps. Sa poésie, puisée des souffrances du Rif et de la lutte des Imazighen pour la dignité, est d’une force extraordinaire.

Ce jeune, qui aspirait à une vie digne, mérite qu’on lui rende hommage en publiant notamment ses textes. Pour que Abdesslam, qui a tant rêvé de voir son peuple vivre libre, puisse exister au moins dans la mémoire de notre peuple qu’il a tant aimé, œuvrons pour que sa poésie soit éditée.

Abdesslam, repose en paix. On existera !

Traduction/adaptation de la chanson. Toute remarque ou proposition est bienvenue. Le but étant d’améliorer les traductions. Merci :

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Surtout, ne t’ennuie pas,

Continue de marcher fièrement

Tête levée.

Dis leur que nous tenons à vivre libres.

Je suis passé devant les marabouts

Ils m’ont questionné sur les raisons

Qui rendent les Imazighen si résignés.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

L’orage a éclaté,

La pluie est tombée, semant le bonheur

L’agriculteur et le marin

Danseront dans les champs.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Nous sommes des Imazighens,

Nous vivrons libres.

Nous resterons debout,

Nous marcherons, avec détermination.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Le coquelicot dansera,

Résistera à l’amertume,

On écrira dans notre langue,

Comme on le faisait autrefois.

Dis leur que nous tenons à vivre libres.

A. Azergui

 

« IL EST DE NOTRE DEVOIR DE RÉSISTER ! »

Voici le texte intégral d’une interview inédite qui m’avait été accordée le 6 novembre 2007 par Feu M’bark Oulaarbi, le leader du groupe Saghru Band disparu en 2011. Je lui avais demandé de répondre à quelques questions alors que je préparais un article sur la nouvelle génération de chanteurs engagés dans le Tafilalt. L’article avait été publié début 2008 sur le site tamazgha.fr sous le titre « les passeurs de mémoire» Ce n’est que récemment que j’ai retrouvé le texte de cet interview et décidé de le rendre public pour vous faire découvrir une autre facette de cet artiste qui nous a quittés à le fleur de l’âge. Interview :

Nba

Nba

1- Qui est M’bark Oularbi ?

Je suis artiste. Je suis né et grandi à Mellab, un petit village au sud-est du Maroc. J’ai 25 ans, chômeur. Je suis licencié en droit public français (option : Relations internationales).

2- Parle-nous de ton parcours, depuis quand vous faites de la musique ?

Comme beaucoup de jeunes de mon village, j’ai commencé à jouer dès mon enfance sur un instrument que j’ai fabriqué moi-même avec une planche comme manche et un bidon (je me rappelle bien de ces bidons d’huile fournis à nos famille par des organisations internationales) et des cordes que je tirais des câbles du frein d’un vélo.

Dès mon enfance les rythmes traditionnels d’Ahidus m’ont profondément marqués (je joue également à Ahidous, c’était ma première source d’inspiration.)

A l’école je faisais déjà du théâtre et de la peinture ! Au collège j’ai concrétisé mon rêve avec tout ce besoin de révolte en moi ! Mon frère m’avait offert ma première et vraie guitare, c’était une guitare classique ! J’ai alors commencé à jouer, à composer, à chanter et à interpréter sans aucun respect des règles. Après, j’ai fait beaucoup d’efforts personnels pour apprendre un peu de solfège, de tablature et de lyrisme. J’ai chanté sur scène lors de toutes les soirées et cérémonies organisées au collège et au lycée. C’est au cours de cette même période que j’ai commencé à enregistrer mes essais avec mes amis chez nous à l’aide de la radio cassette de la maison. Ma famille a été toujours mon soutien et mon espoir. J’ai beaucoup de chance, car c’est trop difficile dans nos régions de faire accepter ça à nos familles (faire de la musique NDLR). A cette époque j’ai déjà été influencé par la chanson engagée. Je chantais Timès, Idir, Matoub et Aït Manguellat, Walid Mimoun, Khalid Izri. Ce sont ces chanteurs que j’écoutais souvent à la maison et à l’ex-association culturelle et sportive Amagha de mon village. J’ai aussi rencontré beaucoup d’artistes aux soirées des associations amazighes de sud-est comme Izri, Elwakili Hamid, Massinissa, Agizoul et Mallal.

La faculté c’est ma dernière étape de formation. Avec ses souffrances, ses larmes et ses sourires. Notre combat continue. Rien ne pourra me faire taire !

3- Parle nous de votre groupe « Saghru ».

Saghru est un groupe de musique, contestataire bien sûr, qui a beaucoup souffert et qui a choisi de défendre la cause amazighe à travers l’art et la musique.

Si la « politique » se manifeste dans chacun de nos choix personnels et crée, avec réussite, une éthique nous permettant de vivre ensemble, alors nous n’avons pas besoin de faire plus que de jouer notre musique. Mais, quand la politique devient une escroquerie permettant de manipuler les citoyens par des groupes avides qui s’octroient tous les privilèges, alors il est  notre devoir de résister et de réagir politiquement à travers toutes formes d’art.

Le nom du groupe est inspiré de Saghru, la bataille au cours de laquelle mes ancêtres ont donné beaucoup de leçons aux colonisateurs. Comme vous le savez aussi, cette montagne de Saghru est la plus massive dans toute l’Afrique du nord, elle a subi beaucoup de transformations pour devenir comme elle est actuellement. Le nom est symbolique en lui-même, historique et philosophique aussi.

Notre groupe est composé des jeunes artistes qui veulent vraiment travailler et donner quelques choses à Tamazight. Nous sommes cinq : Moi ; je fais la guitare, l’harmonica, je compose et je chante. Mon petit frère Khaled : guitare, chants. Najib : arrangeur et claviste. Yassine : Notre bassiste qui nous a quittés dernièrement pour aller en Allemagne dans le but de continuer ses études. Pour réaliser notre premier album, on a été soutenu par Rachid Fahim, Amnay en chorale et Itran Clan, un groupe de rap engagé qui vient d’être formé à Tinghir.

4- Quelles sont les thématiques de vos chansons ?

Le premier rôle de la musique est de développer l’esprit et le cœur et d’étaler au grand jour les possibilités d’obtenir des idées subtiles ou plus abouties sur tous les sujets. Le deuxième est de cicatriser, d’apaiser et d’encourager l’espoir.

Le troisième est de briser les idées cristallisées pour susciter la rébellion et pousser à se battre pour changer les choses.

Je dénonce dans mes chansons le mépris et la marginalisation dont on souffre. Je réclame notre identité et nos droits. Je chante aussi la révolte, l’amour, la paix, la quête de justice. Je me suis influencé par tant d’artistes dont Matoub, Brassens, Brel, Bob Dylan et Idir. J’aime aussi Oulahlou et sa façon d’exposer les choses. Un artiste qui dit la vérité comme Oulahlou peut changer les esprits et transformer la vie des gens comme peu de politiciens peuvent le faire. Nos efforts personnels sont peu de choses comparés aux siens mais nous avons un rôle à jouer pour rendre les « bâtards » honnêtes.

5- Êtes-vous aussi compositeur ?

Oui bien sûr, j’ai ma propre et forte poésie. Je chante aussi la poésie d’autres poètes parce que j’aime toujours partager mes passions et mes émotions et je laisse toujours la porte ouverte à tous les compositeurs à condition que leur poésie respecte mon style !

6- Avez-vous avez pris récemment part à des festivals ou à des soirées ?

Non je n’ai jamais assisté à un festival. Chez nous les festivals sont monopolisés par ce pouvoir qui a mis la main sur tout. Et bien sûr, avec mon discours c’est tout clair. Ils ne vont pas m’inviter pour les attaquer. Les responsables invitent toujours les traîtres pour mieux ancrer la folklorisation de Tamazight. Je parle des festivals organisés par cet Etat. Concernant les soirées, comme je l’ai déjà cité, j’ai assisté a plusieurs soirées organisées par des associations amazighes et par le mouvement amazigh au sein des facultés (à Mellab, Tinghir, Tizgi, Tizi n imnayen, Agadir, Meknès, Imtghren, Alnif, Taghezout, Boumal n dades.)

 
7- Comment vous évaluez la situation actuelle de la chanson amazighe au Sud-est ?

Évidemment, dans une société de « cons » comme la notre où tout doit être industrialisé, c’est difficile d’imaginer qu’il puisse y avoir une place pour une vraie musique. La musique est réduite à un rôle de symbole. Mais une musique pour la pensée, pour l’âme n’a pas de place dans notre société. Il y a donc une cohésion entre la politique des mensonges et la musique industrialisée, entre le matérialisme absolu et la surdité. Heureusement, que la conscience commence à se développer à travers les mouvements sociaux de contestation. Franchement je pense que ça ira mieux. Y’a de nouveaux jeunes artistes qui ont une forte volonté d’être. Il faut encourager les artistes amazighes, ne pas critiquer pour critiquer et éviter les insultes et les injures gratuites. Il faut mettre fin à cette trahison héritée de Boukhous (le roi berbère).

 8- pourquoi le choix de la guitare, un instrument peu utilisé dans la région ?

 
Je joue de la guitare depuis l’âge de 13 ans. Il m’arrive parfois de jouer à d’autres instruments et d’essayer d’autres styles, mais la guitare correspond à des sentiments profonds en moi, à un besoin de révolte, un besoin de tout remettre en cause.

9- Est ce que vous avez des projets de CD ?

Notre premier Album intitulé « Muha » sera prêt dans deux semaines.

10- Un dernier mot peut être ?


J’espère que ma musique pourra servir à réunir des âmes de tout horizon, de toute confession, et de toutes les couleurs. Mon message  est un message d’amour, de paix et de fraternité et mon rêve et de voir plus tard s’étendre la chanson amazighe engagée au sud-est et dans d’autres régions du pays. Merci à vous de m’avoir donné cette occasion pour s’exprimer.

Entretien réalisé par A. Azergui

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