L’art, une nécessité vitale*

Par :  Muhend Saïdi Amezian

A chaque époque sont art, son esthétique. L’art est création. L’œuvre naît, grâce à des codes, des signes et des symboles propres à l’artiste, à son milieu et à son temps. Dans l’œuvre, le contenu est lié à la forme, l’expression à la beauté, la synthèse à l’émotion. L’œuvre créée n’est qu’un anneau au milieu de toute une chaine que constitue la production de l’artiste. C’est une recherche progressive, laborieuse et sincère, d’où l’engagement de cet artiste. La marginalité pousse l’artiste à se vider dans son œuvre. Celle-ci est un moyen de communication. Elle loge le message mystérieusement caché par l’artiste.

Feu Muhend lors d'un atelier à Imtghren (Errachidia)
Feu Muhend lors d’un atelier à Imtghren (Errachidia)

L’art pousse au dialogue avec l’œuvre, avec l’artiste, avec soi-même. C’est une communication ouverte, aux multiples sens, universelle. C’est au public de faire le premier pas. L’artiste et le public auront accompli leur mission humaine avant que l’histoire ne s’y mêle. C’est là où réside enfin la nécessité de l’art !

Les artistes n’ont plus confiance dans les apparences. Ils suppriment la forme limitée de peur qu’elle puisse leur cacher l’essentiel.

Plusieurs événements survenus à Tamazgha, notamment en Kabylie, ont affecté mon art. Parmi ces événements figurent en premier plan l’assassinat de Matoub Lounès, les événements du Printemps Noir, l’assassinat de Massinissa GUERMAH par les gendarmes. Depuis, mes tableaux sont comme remplis d’horreur, de tachisme. J’y ai même utilisé mon propre sang. Ces tableaux ressemblent plus au « délire d’un névrosé.» Il faut dire que ces évènements dramatiques m’ont choqué. Ils m’ont marqué douloureusement.

ircamL’art de la forme et le contenu

Je suis un enfant de mon époque. J’ai vécu, avec toutes mes forces, plusieurs changements (politiques, philosophiques et artistiques). Ca m’a permis d’avoir une vision profonde pleine d’imagination, d’intelligence et de perception. Mon art est influencé par ces changements. Je n’arrête pas de regarder ce qui se passe autour de moi, de travailler. Je combine l’écriture (graphique) et la peinture. Pendant des nuits entières, j’ai écrit, j’ai collé, j’ai peint les images et les caractères, afin de présenter mes idées sous la forme la plus heureuse et de la façon la plus agréable à l’œil. Je suis en même temps artiste peintre calligraphe plasticien sculpteur et modéliste.

Rejet des institutions

Car1L’art amazigh est toujours en confrontation avec l’«art» officiel dominant. Le véritable art n’est pas celui d’une élite enfermée sur elle-même. Il est excentrique et concentrique en même temps. Dialectique, il entre dans la dualité du statique-mouvant.

J’aime choquer parce que le choc irrite le spectateur, tout en le ramenant à l’analyse de soi-même. Je rejette les institutions. Je refuse les instituts, les salons et les médias officiels. Je suis conscient que, à cause de mes positions, mon art ne circule que par de modestes moyens dans mon propre pays. Je refuse de me soumettre devant l’imposture de la monarchie vis à vis de l’art amazigh, depuis des années, l’acculturation progressive, le déracinement ainsi que l’arabisation de la population amazighe. Les artistes amazighs doivent réagir, refuser la soumission, car notre art est noble, sincère et à la fois intellectuel et populaire.

Toute mon œuvre, à savoir les affiches politiques et artistiques, les peintures murales, les caricatures, les toiles, les panneaux, les banderoles, les graffitis, les produits artisanaux …etc, a été réalisée avec la participation de militants amazighs  loin du financement de l’Etat.

L’art est provocation :

buxus1Je suis provocateur, je l’assume. Mes expositions ne sont que des manifestations protestataires contre l’arabisation forcée et imposée. Quand les formes ne sont pas capables d’agresser la société qui les reçoit, de la déranger, de l’inciter à la réflexion, de lui dévoiler son propre problème, quand elles ne sont pas en rupture, il n’y a pas d’art. Je ne me rappelle plus qui a dit cela, mais c’est aussi ma vision de l’art.

J’ai dessiné des caricatures contre la falsification de l’Histoire, pour le rejet de l’arabo-islamisme. Je refuse l’Ircam, qui essaie de créer de faux artistes qu’il jette de côté comme des mouchoirs, une fois utilisés, des artistes programmés à tel point qu’il leur est impossible de créer, mais seulement de propager les idées de soumission. Ces « artistes » sont en train de créer une fausse culture qui sert en premier lieu le régime arabo-islamiste en place. L’artiste doit être un agitateur d’idées, pas un esclave qui vend son âme à un régime.

Mon art est engagé. Je le consacre à la défense de la cause de mon peuple. Il s’inscrit dans le cadre de la lutte culturelle et politique que mon peuple mène pour son émancipation.

buxusJe me rappelle encore du choc qui a bouleversé la population à Imtghren lorsque plusieurs centaines d’affiches reproduisant un de mes tableaux sont accrochées aux murs de la ville (Tableau 1). Je n’arrive toujours pas à oublier les réactions des militants lors de l’exposition de plusieurs de mes tableaux lors des années 2000 et 2001. Les tableaux « Tudert n Imazighen tulid s idamen» (Tableau 2) ainsi qu’une autre ardoise sur la quelle j’ai écrit l’alphabet Tifinagh (Tableau 3). Cette œuvre est un choc visuel et une prise de position contre l’arabisation et l’islamisation. Je suis conscient que sans choc, il ne peut y avoir d’art. Si une forme d’art n’est pas capable de dérouter le spectateur, et ne bouleverse pas sa façon de penser, ce n’est pas une forme artistique pour aujourd’hui. Avant ça et précisément le 26 juin 1998, juste après l’assassinat du grand chanteur berbère Matoub Lounès, j’ai fait de mon propre corps un matériau pour la création de l’œuvre que j’ai intitulée : «Le sang qu’a versé Matoub n’aura pas coulé pour rien. » (Tableau 4)  J’ai mélangé un peu de mon sang avec de la peinture rouge pour écrire sur le tableau le nom ‘‘MATUB’’.

Ce tableau à lui seul résume ma conception de l’art. Celui-ci est un combat. Je l’assume pleinement. Et je ne m’arrêterai jamais. ..

Par : Muhend Saïdi Amezyan. (VOIR NOTRE DOSSIER)

Midelt/Imtghren 2011/2012 

Tableau1
Tableau 1
Tableau2
Tableau 2
Tableau3
Tableau 3
Tabelau4
Tableau 4

* Cet article est le fruit d’une collaboration qui a duré plusieurs mois entre moi et Feu Muhend qui était et restera pour toujours un ami et un frère. Le défunt voulait absolument que je l’aide à écrire un article sur sa vision de l’art, ce que j’ai accepté volontiers. Cette collaboration a été malheureusement interrompue par son accident de moto (deux fractures au tibia) et par sa maladie par la suite. L’idée était de travailler sur un livre d’entretien. J’ai changé le titre de l’article et ajouté des sous-titres pour aérer le texte. Feu Muhend avait intitulé cet article « Et la création continue ».

 A. Azergui

MY COUNTRY, I’VE THE NAUSEA!

At least thirty-six victims, five hundred houses destroyed, dozens of roads and bridges – recently built – gutted. And above all, a dull and black rage against the authorities. This is a result of the flooding caused by torrential rains that from two weeks they fall in several regions of southern ‪#‎Morocco‬. mortsThese floods have revealed the true face of the Moroccan State: horrible, miserable. Firstly because of the weakness of the infrastructure in the South and Southeast, and then for the impotence of his civil defense, military, institutions that don’t care about anyone or anything. Nothing was done to save men and women dragged off to death under the eyes of their powerless relatives. The various state services have shone everywhere by their absence, or almost. Normal! This part of the country is useless. Has no right. Neither highways nor railways, hospitals or universities or schools. The axis Casablanca-Tangier-Kenitra won all major development projects, while other areas are living in extreme poverty. The South has undergone the anger of the authorities and the whims of an inhospitable nature, while its mineral wealth is daily looted by unscrupulous companies. ‪#‎Imider‬ (Tinghir) is a witness.

A victim of the flood devoured by dogs
A victim of the flood devoured by dogs

Just seeing the pictures of dead bodies transported on tree branches and piled up later in the municipal rubbish trucks to realize that life is not worth anything in these regions. The living and the dead have no rights. We have seen men who have thrown themselves in full of the flood to save people, because they knew that no firefighter would go to their rescue. Nobody cares about them. Dead or alive, they know this since decades.

Just seeing the pictures of how the civil protection and military mobilize considerable resources – including helicopters and bulldozers – to save European tourists victims of these floods to realize that the life of a Moroccan is not worth anything. Wednesday, November 26 two tourists, a Pole and a Spaniard, blocked by flood in Zagoura, have been rescued by helicopter, according to Moroccan media, while residents stuck with them have been abandoned on site.
The whole region is suffering in the indifference and is facing a major disaster. The authorities don’t move a finger.

While whole regions are on high alert because of the floods, the inhabitants – especially in the Atlas – are cut out of the world and is difficult to find enough food, the government closes its eyes and refuses to declare a state of natural calamity in the stricken areas to prevent these regions seek help and compensation. The Moroccan government is looking elsewhere. It sends two airplanes full of donations, including food and medicines, in Liberia. Another provocation. The PJD, the Islamist party in the government, helped to arrange, Saturday November 29, a demonstration in support of Palestinians in Bouyzakaren, one of the stricken towns.

Even more kafkian, whereas these days Marrakech has hosted an international forum for human rights. Surely to boast the « progress » made by Morocco in this field.

In a democracy, the heads would already be fallen. Here, will be offered medals. Thirty-six dead! Thirty-six victims of disastrous state policies. A respected state would have already declared the national mourning. But no. Why the hurry? The Moroccans are worth nothing and deserve nothing but humiliation and death!

My country, I’ve the nausea !

Traduction de l’article « Mon pays, j’ai la nausée » paru dans le Huffpost

Merci à Rita pour la traduction

A. Azergui