Rif : Les Berbères face aux barbares !

Au Maroc, le respect des droits humains n’est qu’une chimère, un horrible mensonge. Deux malheureux événements fin du mois de mai 2014 dans le Rif viennent nous rappeler que la situation dans cette région, maudite par le régime alaouite, est loin d’être « normalisée ». La répression y est systématique et le régime n’arrive toujours pas à pardonner aux « sauvages » du Rif [1] leur résistance et leur ténacité perçus comme un affront. Le Rif a payé très cher le prix de sa singularité et de son combat pour son indépendance au cours des années 1920. La répression sauvage qui s’était abattue sur la région au cours des années 1958, 1959 et 1984 restera à jamais dans les esprits. Ce qui se passe dans le Rif n’est, désormais, qu’une continuité.

Mort sous la torture

Au Maroc des Alaouites, la police torture comme elle respire. Le 27 mai 2014, la police marocaine a arrêté puis torturé à mort, à l’intérieur du commissariat de Biya (Houceima), Karim Lachqer (photo), un militant syndicaliste rifain. Le jeune homme a été arrêté lors d’un contrôle routier vers 3 h du matin à l’entrée de la ville. Tué, sa dépouille a été transportée par la police à l’hôpital de la ville. Elle a, par la suite, tenté d’exercer des pressions sur les médecins pour signer un certificat de décès pré-établi. Ce document attesterait que Karim Lachqer était mort après son arrivée à l’hôpital. Les médecins ont refusé de signer l’acte de décès fourni par la police. Biya1

Le même jour, la Direction générale de la sécurité nationale (DGSN) a rendu public un communiqué laconique par lequel elle explique que la victime a été arrêtée lors d’un contrôle de routine à l’entrée de la ville, à bord d’un véhicule où se trouvaient également trois personnes qui étaient toutes « ivres ». D’après ce communiqué, la victime, qui voulait s’échapper au contrôle de la police a ouvert la porte du véhicule et a pris la fuite. C’est lors de sa fuite qu’il a trébuché. En tombant, il s’était cogné la tête sur un objet contondant. Arrêté par la suite, il a été transféré au commissariat de police où il a été identifié avant d’être transporté par ambulance à l’hôpital où la victime est décédée alors qu’il était dans le coma.
Loin de calmer la situation, ce communiqué soulèvera l’indignation des associations locales, des amis et de la famille de la victime qui dénoncent, tous, cette version des faits qu’ils qualifient de mensongère.

Autopsie accablante

La dépouille du défunt a été, par la suite, transportée dans un hôpital à Casablanca pour une autopsie poussée afin de déterminer exactement les circonstances du décès. Le rapport du médecin légiste qui a procédé à l’autopsie est sans appel. « Le décès est survenu suite à une hémorragie interne provoquée par la torture ». Le jeune militant a trouvé la mort à 4h15, une heure avant son arrivée à l’hôpital, en provenance du commissariat de police. Le rapport mentionne également que les traces des coups constatés sur le corps de la victime sont causées en partie par les coups et blessures commis par la police.

La mort de Karim Lachqer vient confirmer l’existence de la torture dans les commissariats de police. Cette pratique a été dénoncée récemment par des ONGs des droits humains.

Arrestation

Biya2Une journée avant cet événement tragique, un militant du Mouvement amazigh, Samir EL Mourabit, a été arrêté par la police , toujours à Houceima, dans le Rif. Fondateur de l’Association Timmuzgha et premier secrétaire du Syndicat des commerçants de Biya, il a été arrêté suite à une supposée plainte déposée par un agent des forces auxiliaires (Moukhazni) qui l’accuse d’avoir « proféré des insultes à l’encontre d’un agent public dans l’exercice de ses fonctions ». En signe de solidarité avec ce militant, les commerçants ont déclenché une grève dans toute la ville. Ils demandent sa libération immédiate.

Le jeudi 29 mai 2014, Samir Elmourabit a été condamné par le tribunal de Biya à deux mois de prison avec sursis et à une amande de 5 000 dhs.

Un goût du « déjà vu ».

Cadavres-HoceimaLa mort sous la torture dans les locaux de la police est courante à Biya où la police agit comme en territoire conquis. Le 20 février 2011, cinq corps calcinés ont été retrouvés dans une agence incendiée de la Banque populaire de cette ville. Le lendemain, le ministre de l’intérieur de l’époque, Taïeb Chekaoui, avait affirmé lors d’une conférence de presse que les dépouilles étaient celles de malfrats qui tentaient de dévaliser l’agence bancaire. Ils ont été pris au piège d’un incendie criminel causé par des manifestants qui protestaient contre la monarchie. Cette version a été contestée par les familles des victimes et par les associations des droits humains. A ce jour, le mystère des cinq cadavres de Biya n’a jamais été élucidé. L’enquête a été classée sans suites.

Un an après cette découverte macabre, une source policière de la ville de Biya a apporté un nouvel éclairage sur cette affaire. Selon un témoin, les victimes auraient été tuées sous la torture par les forces de la répression pour avoir manifesté le 20 février 2011 contre le régime. Les assassinats ont été « maquillés » en victimes d’incendie.

Les membres des familles appelés pour identifier leurs proches affirment que les pieds et les crânes des victimes étaient fracturés. Le procureur de la ville a refusé de livrer aux familles les documents de l’autopsie. Il a également menacé les familles de poursuites lorsqu’elles ont demandé de visionner l’enregistrement des caméras de surveillance de la banque et l’ouverture d’une enquête sérieuse sur ce crime.

Ces malheureux événements viennent nous rappeler le vrai visage de la monarchie marocaine et de ses forces de répression. Ils nous rappellent aussi l’humiliation et le mépris que subissent Imazighen sur leur propre Terre.

A. Azergui

Notes

[1] Hassan II avait traité les Amazighs rifains, dans un discours après les émeutes de 1984, d’ « apaches », les mettant en garde contre sa colère.

Thidrin…..Raconte-moi le Rif !

« Thidrin » (épi de blé ou de maïs en langue amazighe) est parmi les groupes engagés de musique amazighe que j’apprécie beaucoup. Je souhaite partager avec vous cet article que j’ai consacré à ce groupe en août 2005 et publié sur le site de Tamazgha. Je rappelle que ce groupe a sorti, il y a quelques années son deuxième CD « Biya.

« Thidrin » est l’icône d’un Rif opprimé dans le sang et qui refuse de plier au joug et à l’arbitraire. Trente ans après une existence presque « clandestine », ce groupe de musique berbère renoue avec la scène et accouche, dans la douleur de l’exil, de son premier opus : « Muh’and Ameqran ».

Rifuznik

« Thidrin » est une légende. Un tatouage indélébile. Le Rif conté dans la douleur, dans les larmes. Il est l’histoire fantastique d’un groupe de jeunes militants de la première heure déterminés à défendre une grande cause : l’amazighité. Le moyen : des guitares, des rythmes anciens rénovés, des voix chaudes et des poèmes audacieux, crus et provocateurs.

Animé par le désir de s’affirmer, le groupe « Thidrin » se lance à la recherche de soi-même, du passé spolié et de l’identité tatouée par des siècles de mépris. Durant trois décennies, plus de 20 cassettes de ce groupe légendaire ont circulé sous le manteau. Les membres de « Thidrin« , sages révoltés dans un Rif rebelle, ont toujours vécu avec le spectre de la prison qui planait sur eux. La chanson était pour ces épris de liberté et de justice, le seul moyen d’expression sur la situation du Rif à une époque marquée par la répression. Avec les incontournables Twattun (« les oubliés »), Walid Mimoun et tant d’autres groupes et chanteurs, « Thidrin » dénonce, revendique et lutte pour la dignité bafouée. Déterminés, ils chantent la résistance, la terre, l’oppression subie par le Rif et la liberté d’un peuple otage sur sa propre terre. « Qui peut vous oublier, vous qui êtes morts par les balles du makhzen ? », « jusqu’où ? », « Tamazight« , « Tilelli », « Abrid inu », « A degm fsigh d ametta » …, sont autant de poèmes chantés résumant l’histoire de ce groupe révolutionnaire étroitement liée à celle de la terre qui les a vu naître : Le Rif.

Hassan, le père spirituel

H. Thirdin est une légende vivante, ici dans un concert à Tanger en 2005

Le fondateur du groupe, Hassan Thidrin à 50 ans. Svelte, vêtu de noir, la figure charismatique de la chanson amazighe engagée dégage une énergie sans égale. Affaibli par la maladie, ce sage Rifuznik, fin connaisseur du Rif et des maux qui le rangent, raconte l’histoire du groupe, entouré de Mhend Abttoy et Jamal Paco, deux jeunes membres de « Thidrin » exilés en Hollande. Voix basse et amère, il me chuchote : « Interdits de studio, nous chantons l’identité berbère, l’émancipation de la femme, le désespoir d’une jeunesse étouffée et privée de son identité et la douleur de l’exil et de l’éloignement ». « Nos cassettes circulaient de main en main et atteignaient les villages les plus reculés du Rif« . « Netγennij, ad’ar di barr’a, ad’ar di rh’abs (on chantait, un pied sur scène, un autre en prison) », me dis ce grand amoureux de la culture amazighe. Des thèmes qui, selon Paco, étaient vus comme « subversifs » à l’époque. « Il était difficile durant les années 70 et 80 de se dire Amazigh, de chanter dans cette belle langue interdite et d’enregistrer dans des studios des chansons en tamazight avec une pareille thématique ». Thidrin l’a assumé. Il l’assume toujours.

Izuran (racines)

Conscients de leur identité et déterminés à lutter pour le recouvrement des droits du peuple berbère, les membres du groupe ont parcouru les montagnes du Rif pour collecter des poèmes anciens et des proverbes. Leur œuvre est le fruit d’un travail de longue haleine, de recherche lexicale et musicale inspirée d’anciens rythmes amazighs mais résolument inscrite dans la modernité. Selon Hassan, « Thidrin » incarne l’espoir et la continuité d’une identité qui émerge après un mépris qui a duré depuis plus de 2.000 ans. Le groupe est à l’image d’un épi de blé qui servira de semences. Thidrin s’est distingué durant des décennies par son style original et spécifique qui marie les anciens rythmes amazighs et la World Music.

L’exil

Après la révolte du Rif de 1984 et la répression qui s’est abattue sur la région, le groupe, menacé, se déracine et s’exile en Hollande. Hassan, quant à lui, choisit de rester dans le Rif. Déchiré par l’exil et par une immigration très difficile à vivre, le groupe entame l’enregistrement de son premier CD « Muh’and Ameqran » ; un hommage à Abdelkrim, un héros du Rif. Un véritable hymne à la liberté. Le travail durera deux longues années dans des conditions difficiles. « D’énormes sacrifices ont été consentis par tous les membres du groupe. On travaillait sans cesse, délaissant nos familles », me confie Mhend Abttoy, également poète et artiste-peintre. Ironie du sort : l’enregistrement terminé, sortis du studio à 2h00 du matin, un grand camion percute la voiture qui transportait tous les membres du groupe et a failli tous les tuer, raconte Mhend ému.

Bon Vent mes amis.

A. Azergui