Le Rif entre en désobéissance

Le Rif a besoin de liberté après un demi siècles de souffrance, de répression et de marginalisation. Ses enfants le savent et le font savoir. Ils sont conscients qu’ils ne peuvent pas être libres alors qu’ils sont sous la botte de la monarchie alaouite qui a jeté dans ses geôles les meilleurs parmi ses enfants. Alors, ils s’en prennent aux symboles de la monarchie installée par la France sur les territoires historiques de la République du Rif (1921-1926). Entrés en désobéissance, ils boycottent les banques marocaines les poussant à fermer leurs portes au nord du pays et en Europe. Ils demandent à être déchus de la nationalité marocaine qui ne les protège pas. Ils plaident aussi leur cause auprès des instances internationales et des gouvernements de pays européens.

Tensions entre le Maroc et les Pays Bas à cause du Rif

Alors que la France observe un silence terrible sur ce qui se passe dans le Rif, les Pays Bas choisissent d’interpeller les autorités marocaines sur le sort des prisonniers politiques rifains, surtout de ceux qui portent sa nationalité. Ce pays ne cesse de critiquer la violation flagrante des droits humains dans le Rif. Les relations entre les deux pays sont très tendues depuis le déclenchement de la révolte rifaine. A cause du Rif, rien ne va plus entre les deux pays.

Jeudi 5 décembre, l’ambassadeur de la monarchie marocaine aux Pays-Bas, Abdelwahab El Bellouki, a annulé une réunion avec la secrétaire d’Etat des Pays-Bas à la Justice et la Sécurité, Ankie Broekers-Knol, qui voulait discuter avec l’ambassadeur la question du rapatriement des ressortissants rifains dont les demandes d’asile aux Pays-Bas ont été rejetées. La monarchie marocaine ne souhaite pas récupérer ces ressortissants qui ont fui le Rif à cause de la répression politique. Des sources ont déclaré au radiodiffuseur NOS que le Maroc voulait étendre l’agenda à d’autres questions, telles que l’emploi et un traité commercial, mais que la ministre s’y opposait.

Le 21 novembre, un media hollandais a rapporté que la ministre Ankie Broekers-Knol n’est pas la bienvenue à Rabat. La ministre a révélé que le refus « lui a été communiqué par voie diplomatique« , reconnaissant que « les contacts avec le Maroc sont problématiques » depuis quelques années.

La monarchie marocaine n’apprécie point les prises de position du chef de la diplomatie des Pays-Bas soutenant ouvertement le mouvement de contestation dans le Rif. Le ministre marocain des affaires étrangère avait exprimé son « rejet catégorique des propos, des actions et des interférences des Pays-Bas au sujet des événements dans le Rif » lors de la réunion tenue le 28 septembre 2018 à New York avec son homologue néerlandais. Par ailleurs, la contestation au Rif a été à l’origine de la convocation, à deux reprises en juin et septembre 2018, de l’ambassadeur des Pays-Bas à Rabat.

Rappelons que des dizaines de militants de la cause rifaine qui craignent d’être arrêtés ont demandé l’asile politique aux Pays-Bas et en Espagne.

Le fardeau de la nationalité marocaine

C’est dans le sillage de ces tensions diplomatiques que douze militants berbères originaires du Rif, résidant aux Pays-Bas et ayant acquis nationalité néerlandaise, ont rendu public récemment un manifeste, daté du 23 septembre, par lequel ils expriment leur souhait de pouvoir se débarrasser de la nationalité marocaine. Dans ce document envoyé aux groupes parlementaires néerlandais, ils accusent le Maroc de tenter de les recruter et de les corrompre.

Dans ce manifeste, les douze signataires expliquent que « depuis les années 1970, le Maroc a créé toute une gamme d’institutions gouvernementales pour espionner, intimider, séduire, recruter et corrompre les Marocains aux Pays-Bas« . Ils affirment que « la nationalité marocaine signifie une vie de peur, d’incertitude, de méfiance« . Les auteurs indiquent aussi qu’ils ne peuvent pas s’exprimer sur la situation au Maroc étant « étroitement surveillés par les services de renseignements marocains« .

Muhand Abttoy, l’un des signataires de ce document a déclaré à notre site que le but de ce document est de dire à la monarchie marocaine qu’ils « refusent d’être considérés comme ses sujets et qu’ils sont des hommes libres. »

Rabat fait tout pour empêcher les Européens nés de parents marocains de s’intégrer dans leurs pays d’accueil qu’ils ont adoptés. Rabat ne cesse d’envoyer des imams et des instituteurs (notamment de langue arabe) pour surveiller et surtout espionner ces citoyens qui ont choisi d’être européens. Le Maroc ne cesse, par exemple, de financer des mosquées et de diffuser le malékisme en Europe. Le malékisme est l’un des quatre rites juridico-religieux de l’islam orthodoxe. Il est aussi néfaste et dangereux que le wahabisme. Pourtant, le Maroc présente ce rite extrémiste et radical comme « modéré » et de nature à empêcher la « radicalisation » des jeunes dont les parents sont originaires du Maroc. En les islamisant, le Maroc s’assure leur contrôle et leur soumission au « commandeur des croyants » [1]. Ceci les éloigne des valeurs démocratiques et les place à la marge des sociétés occidentales. Cette ingérence marocaine est très néfaste dans le sens qu’elle corrompe tous les efforts entrepris pour intégrer ces populations.

Le 24 août 2019, Nasser Zefzafi, leader du mouvement de contestation rifain, a demandé à être déchu de sa nationalité marocaine au même titre que cinq autres militants détenus : Nabil Ahamjik, Ouassim El Boustati, Samir Ighid, Mohamed El Haki et Zakaria Adechour. C’est à travers un live Facebook, massivement relayé sur les réseaux sociaux, que l’annonce avait été faite.

D’après Ahmed Zefzafi, père de Nasser, qui a lu le communiqué attribuée à son fils, les six hommes ont adressé leur demande au ministre de la justice et au procureur général du roi près la Cour de cassation, pour dénoncer « l’instrumentalisation de la justice« , qui a selon eux « rejeté les preuves de leur innocence« . Ils expliquent avoir subi des tortures pendant leurs interrogatoires. Une décision qu’ils justifient par la tournure qu’a pris « leur cause et leur situation qui s’inscrit dans le prolongement de la relation historique qu’entretient l’État marocain avec la région du Rif, basée sur l’exclusion, la répression, le mépris, et toutes les formes de persécution politique, culturelle, sociale, économique et psychologique« . Les signataires appellent « la communauté internationale, ses instances et ses institutions » pour « assurer le suivi de leur dossier à partir de la date de parution de ce document« .

Drapeau alaouite brûlé à Paris

Le 26 octobre 2019, le drapeau marocain a été incendié et piétiné lors d’un rassemblement organisé à Paris par des indépendantistes rifains en hommage à Mohcine Fikri, assassiné de manière barbare en 2016 à Biya, dans le Rif. Il a été broyé dans un camion-benne. Les manifestants ont réclamé l’indépendance du Rif du colonialisme alaouite, brandissant des drapeaux de la République du Rif, fondée par Mohamed ben Abdelkrim el-Khattabi dans les années 1920 contre l’occupation espagnole.

L’atteinte à la bannière de la monarchie marocaine a suscité l’indignation des medias officiels, des parlementaires et d’officiels. Mercredi 30 octobre, l’ambassade du Maroc à Bruxelles a organisé, à travers ses relais, une manifestation pour dénoncer « l’acte de certains séparatistes rifains« . Des centaines de sujets du monarque ont pris part à cette manifestation. Le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (dont les membres sont désignés par Mohamed VI) a réagi dans un communiqué publié sur son site officiel, condamnant un acte « puéril » et « lâche ». Ces instances, pour rappel, avaient observé un silence de mort alors que la répression des manifestants rifains battait son plein. Elles étaient favorables aux actions de la monarchie contre le Rif.
Le Code pénal marocain punit de six mois jusqu’à trois ans de prison et de 10 000 à 100 000 dirhams d’amende « l’outrage à l’emblème et aux symboles du royaume« . Un emblème qui est en réalité une pure création française. Le drapeau dit « marocain » a été créé par le dahir du 17 novembre 1915. Ce texte précise qu’ »en raison des progrès réalisés par notre empire chérifien, en considération du renom éclatant qu’il s’est acquis et eu égard à la nécessité de lui constituer un emblème qui le distingue des autres nations, le drapeau adopté par nos ancêtres pouvant être confondu avec d’autres pavillons, en particulier avec ceux qui sont utilisés comme signaux de la marine« , il a été décidé de « distinguer notre drapeau en l’ornant au centre du sceau de Salomon à cinq branches de couleur verte« . Le dahir a été signé par le ministre plénipotentiaire, Délégué à la résidence générale de France à Rabat, Saint-Aulaire.
La propagande officielle nous apprenait, alors qu’on était écoliers, que la couleur rouge symbolisait le sang versé pour l’indépendance et que les cinq branches de l’étoile et leur couleur verte renvoient aux cinq piliers de l’islam. Mensonge. Brûler et piétiner un mensonge, n’est-il pas une forme de résistance face à l’aliénation et au mépris et le début d’une libération ?

Par ailleurs, le drapeau de la République du Rif, décidé par les Rifains eux même, est plus authentique que celui de la monarchie marocaine bâti sur un gros mensonge.

Le fossé s’élargit davantage entre le Rif et la monarchie.

Le rejet de la nationalité marocaine est la conséquence directe de la répression policière, culturelle, sociale, économique, politique et judiciaire qui s’est abattue sur le Rif au cours des trois dernières années. Cette répression a élargi davantage le fossé qui séparait déjà cette région frondeuse des autorités de Rabat depuis les tueries de 1958 perpétrées par l’armée marocaine dans le Rif. Plusieurs régions dans le Rif sont toujours classées zones militaires. Les forces vives de cette région sont obligées de fuir le pays pour l’Europe pour chercher asile et protection. D’autres mènent toujours une vie clandestine. Dans les geôles de la monarchie marocaine à Fès et à Casablanca, les leaders du mouvement rifain subissent des tortures inimaginables. D’un autre âge. Il leur est même interdit de parler rifain avec les membres de leurs familles.

Depuis le 1er novembre, trois détenus incarcérés à Fès sont entrés dans une grève de la faim pour dénoncer les tortures et les comportements dégradants qu’ils subissent.
N’est-il pas alors logique et naturel que ces rifains persécutés partout rejettent la nationalité de la monarchie marocaine ?

Aksil Azergui

 

Le Rif face à l’arbitraire de la monarchie marocaine

Le Rif fait toujours face à l’arbitraire de la monarchie marocaine. Une répression sourde et impitoyable s’abat en permanence sur cette région soumise à un terrible embargo. Plusieurs événements survenus ces dernières semaines montrent que le climat d’insurrection et de colère dans le Rif est loin de s’estomper. Bien qu’il n’y ait plus de manifestations de rue, les arrestations se multiplient, parfois à cause de simples commentaires sur les réseaux sociaux. Les journalistes étrangers sont également interdits de se rendre dans cette région. Depuis le déclenchement des manifestations dans le Rif, plus de 1500 personnes ont été arrêtées.

Arrêtés pour de simples posts sur Facebook

Lundi 3 juin, le tribunal de première instance de Biya (Hoceïma) a condamné Hassan Benchaïb, originaire d’Aït Bouayach, à une peine de deux ans et demi de prison ferme. Ce militant a été arrêté le 25 mai à son domicile pour avoir publié des informations sur le mouvement de protestation dans le Rif sur Facebook. Il a été poursuivi pour avoir porté « atteinte à l’intégrité territoriale du royaume, pour incitation à la rébellion, menace de crime, incitation à commettre des crimes, pour insultes aux forces de sécurité et appel à participer à une manifestation non autorisée ».

Ce militant est le frère du prisonnier politique Bachir Benchaïb qui purge une peine de douze ans d’emprisonnement pour avoir pris part à des manifestations organisées à Aït Bouayach.

Plusieurs militants du mouvement rifain ont été arrêtés ces dernières semaines et condamnés à des peines de prison. Ce même lundi (3 juin), l’activiste rifain Rachid Chabni a été condamné en appel à deux ans de prison, dont un an ferme et un autre avec sursis, pour ses publications sur Facebook et sa participation à la manifestation de Rabat dimanche 21 avril 2019, organisée pour dénoncer le verdict en appel à l’encontre des militants rifains.

Des enfants arrêtés à Biya

Toujours à Biya, six élèves ont été arrêtés par la gendarmerie pour avoir décroché, le 17 mai, le drapeau marocain d’une école de la commune rurale d’Issaguen et l’avoir remplacé par un drapeau amazigh, a rapporté le site Hoceimacity. Agés de 8 à 11 ans, ces élèves scandaient des slogans du mouvement rifain alors qu’ils décrochaient le drapeau alaouite. La bannière est restée sur le mât pendant quatre jours, jusqu’à ce que la gendarmerie de la région en soit informée.

Deux enseignants et le directeur de l’école ont été convoqués par la gendarmerie. Ils comparaîtront dans les prochains jours devant un tribunal marocain. Les autorités leur reprochent de ne pas avoir dénoncé ce « crime ».

Le code pénal marocain punit, dans ses articles 267-1 à 267-4, quiconque porte atteinte notamment au drapeau alaouite. Une peine de prison allant de six mois à cinq ans et une amende allant jusqu’à 100 000 dirhams sont notamment prévues.

Ces élèves risquent d’être condamnés à de lourdes peines de prison. Pour rappel, plusieurs enfants ont écopé de lourdes peines juste pour avoir pris part à des manifestations.
Mohamed Bouhennouch était âgé de 15 ans au moment de son arrestation. Il a été condamné à 15 ans de prison ferme pour « atteinte à la sécurité de l’État. »

Dans une deuxième école de Biya, les parents de plusieurs élèves ont été convoqués par le directeur d’une école. Les élèves avaient entonné « Vive le Rif » lorsque l’hymne national alaouite était joué.

Des militants forcés de s’exiler.

Le 25 avril 2019, Nawal Benaïssa, persécutée pour son implication très active dans le mouvement rifain, a fui le pays, avec son fils de quatre ans, à travers la ville de Ceuta (sous administration espagnole). Elle a demandé l’asile politique aux Pays-Bas.

La militante faisait l’objet d’un mandat d’arrêt en 2017. Elle avait décidé de se livrer à la police. En février 2018, elle a été condamnée à une peine de dix mois de prison avec sursis et à une amende de 500 dirhams pour « participation à une manifestation non autorisée, insulte à agents de la force publique, et incitation à commettre des infractions pénales ». Un verdict a été confirmé en appel le 17 janvier 2019.

Le 12 avril, cette activiste, mère de quatre enfants, a été interdite de quitter le pays par voie aérienne, alors qu’elle comptait se rendre aux Pays-Bas pour prendre part à une conférence. « Quand je suis arrivé au commissariat de police de l’aéroport de Nador ce matin, ils m’ont dit que mon passeport avait été annulé par le ministère de l’Intérieur et que je ne pouvais pas voyager » avait-elle déclaré le 12 avril à l’agence de presse espagnole EFE.

Nawal Benaïssa a affirmé avoir pris cette décision de quitter le pays car elle ne pouvait plus faire face aux intimidations quotidiennes et aux menaces qu’elle reçoit avec ses enfants. Avec Silya Ziani, Nawal Benaïssa, 37 ans, est l’une des figures féminines du Mouvement rifain.

La militante n’est pas la première à avoir demandé l’asile politique dans des pays européens. Abdessadek El Bouchtaoui, avocat, a obtenu l’asile aux Pays-Bas. Achraf Idrissi, 23 ans, qui était sous mandat d’arrêt, a obtenu l’asile en Belgique. Plusieurs autres militants ont fait des demandes d’asile en Espagne. Certains, toujours recherchés sont entrés dans la clandestinité.

Plusieurs vidéos montrant des militants du mouvement rifain fuir le Rif pour rallier les côtes européennes sur des embarcations de fortune ont été diffusés sur les réseaux sociaux.

Il semblerait même que les forces de police de la monarchie marocaine font tout pour forcer les jeunes rifains à fuir leur région afin de la priver de toutes ses forces vives.

Pour rappel, les tribunaux marocains ont confirmé, le 6 avril dernier en appel, les peines de prison allant jusqu’à vingt ans pour les meneurs du mouvement, dont Nasser Zefzazi. Ce dernier a avait été jugé en appel aux côtés de 41 autres accusés.

A. Azergui.

Monarchie marocaine : le viol, une arme de répression !

Nous avons eu, par le passé et à plusieurs reprises, à dénoncer le mépris érigé en véritable politique d’État par la monarchie marocaine. En effet, les services marocains ont recours à tous les moyens possibles et imaginables pour soumettre les militants du Mouvement rifain incarcérés, et le viol en fait partie. Ce dernier est fréquemment utilisé comme une arme d’humiliation.

M6

Lundi 9 avril 2018, lors de son procès devant la chambre criminelle près la Cour d’appel de Casablanca, le leader du mouvement rifain, Nasser Zefzafi, 39 ans, a déclaré avoir été forcé par la police à dire « vive le roi ». Mais face à son refus, il a été violé. Zefzafi a dévoilé au juge que les agents qui l’interrogeaient avaient inséré leurs doigts puis un bâton dans son postérieur. L’un des avocats a déclaré à la presse que ces agents ont commencé à faire des youyous après que le sang ait coulé de son fessier. Il a également été « violenté en le frappant à la tête avec un objet métallique »

Tous les détenus avaient déclaré avoir été soumis à une torture systématique et méthodique. Zefzafi, poursuivi notamment pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’État », a déclaré également avoir reçu « des menaces de viol visant sa mère » !
Un deuxième cas de viol a été rapporté par un détenu mineur arrêté pour avoir manifesté pacifiquement. Aymane B., âgé de seulement 16 ans a déclaré au juge lors de son procès à Imzouren ceci : « Ils m’ont violé. Ils m’ont dit de choisir entre un viol avec une bouteille et un viol collectif. Ils m’ont ligoté et introduit leurs doigts dans mon postérieur avant de me torturer et de me violer collectivement. »

Les cas de détenus rifains ayant subi des viols sont nombreux. Ils témoignent de la violation systémique des droits humains, du mépris des détenus et de l’atteinte à et de l’atteinte à leur dignité dans les postes de police et les prisons marocaines. Le but de ces viols est d’humilier ces détenus accusés d’être des « séparatistes » hostiles à la monarchie.

C’est par ce que les droits fondamentaux de ces détenus sont violés et qu’un blocus est imposé au Rif, surtout à Biya, qu’une délégation parlementaire européenne, en déplacement dans le pays depuis lundi 9 avril pour assister à l’ouverture du procès de Nasser Zefzafi, a été interdite de se rendre dans le Rif où elle comptait rencontrer les familles des détenus. Cette délégation est composée de deux parlementaires du parti néerlandais PVDA (Parti travailliste), Kati Piri et Lilianne Ploumen. Elle a souhaité évoquer la situation du Rif avec les « responsables » marocains, mais avait été obligée de « rompre prématurément sa visite de travail (…), parce qu’elle n’a pas reçu l’autorisation des autorités locales pour visiter Al Hoceima« , écrit l’eurodéputée Kati Piri sur sa page Facebook.
« A Rabat, nous avons discuté avec des membres du parlement marocain, le ministre de la justice et le procureur général. Les autorités marocaines nous ont fait savoir plus tard, que nous ne sommes pas les bienvenues dans le Rif« , a-t-elle ajouté.

Rappelons que plus de 700 manifestants ont été arrêtés lors de larges opérations de police dans le Rif suite aux manifestations pacifiques organisées dans cette région. La plupart des manifestants déférés devant les tribunaux ont affirmé avoir été torturés.

A. Azergui

« Dites à tout le monde que nous tenons à vivre libres ! »

Vous avez certainement déjà écouté cette belle et célèbre chanson « Inasen i midden neccin nxes ad nili» (Dites à tout le monde que nous tenons à vivre libres) chantée par le groupe Thidrin. Mais en connaissez-vous l’auteur ?

Il s’appelle Abdesslam Achahbar. Né le 2 décembre 1960 à Biya (Al Houceima) dans le Rif (Nord du Maroc), ce poète et  chanteur considéré comme l’un des plus doués de sa génération est porté disparu le 15 mai 1992 dans les eaux de la Méditerranée.

Il tentait avec 23 autres personnes de rejoindre clandestinement l’Espagne à bord d’une embarcation de fortune, lorsque leur bateau à chaviré en plein mer. 20 personnes sont disparues à jamais, dont Abdesslam. Leurs corps n’ont jamais été retrouvés. Seuls quatre ont survécu à ce drame.

Cette chanson, très connue et grâce à laquelle je l’ai découvert personnellement après une rencontre avec le frère de l’artiste à Tanger (Abdelfattah Achahbar, guitariste aussi), figure dans un album qui comprend sept autres belles chansons de Feu Abdesslam.

Vingt-cinq ans après sa disparition tragique, les chants de ce jeune talent de Biya, qui s’est senti poussé à fuir la misère et l’oppression subies par le Rif, résonnent de plus en plus sur sa terre.  La chanson « Inasen i midden neccin nxes ad nili» a été reprise par plusieurs chanteurs amazighes du Rif et même de Tafilalet.

Un groupe amazigh de Hip Hop aux Pays-Bas a également repris l’une de ses célèbres chansons « Fouad Iwaddar » (Fouad s’est noyé !). Le poème raconte l’histoire d’un jeune qui a choisi d’immigrer clandestinement et qui meurt noyé dans la mer. Etrange histoire. Abdesslam trouvera le même sort que le personnage de sa chanson quelques années plus tard.

Des dizaines d’autres poèmes écrits et chantés par Abdesslam existent. Son frère pense les éditer. Abdesslam, mort à la fleur de l’âge, demeure l’un des grands poètes qui ont marqué leur temps. Sa poésie, puisée des souffrances du Rif et de la lutte des Imazighen pour la dignité, est d’une force extraordinaire.

Ce jeune, qui aspirait à une vie digne, mérite qu’on lui rende hommage en publiant notamment ses textes. Pour que Abdesslam, qui a tant rêvé de voir son peuple vivre libre, puisse exister au moins dans la mémoire de notre peuple qu’il a tant aimé, œuvrons pour que sa poésie soit éditée.

Abdesslam, repose en paix. On existera !

Traduction/adaptation de la chanson. Toute remarque ou proposition est bienvenue. Le but étant d’améliorer les traductions. Merci :

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Surtout, ne t’ennuie pas,

Continue de marcher fièrement

Tête levée.

Dis leur que nous tenons à vivre libres.

Je suis passé devant les marabouts

Ils m’ont questionné sur les raisons

Qui rendent les Imazighen si résignés.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

L’orage a éclaté,

La pluie est tombée, semant le bonheur

L’agriculteur et le marin

Danseront dans les champs.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Nous sommes des Imazighens,

Nous vivrons libres.

Nous resterons debout,

Nous marcherons, avec détermination.

Dis à tout le monde que nous tenons à vivre libres.

Le coquelicot dansera,

Résistera à l’amertume,

On écrira dans notre langue,

Comme on le faisait autrefois.

Dis leur que nous tenons à vivre libres.

A. Azergui

 

Brandissant le drapeau de la liberté …

« Timeẓriwt » est une nouvelle chanson de Ayyur, chanteur et poète #amazigh, qui traite du soulèvement des #Berbères du #Rif. Adaptation libre des paroles :

Il est des hommes dépouillés de tout honneur,

Incapables de se révolter

Serviles à souhait.

Même lorsqu’éclate le tonnerre de la liberté,

Ils se réfugient dans le silence,

Paralysés, ils ont peur de déplaire.

Invertébrés, leur emblème est le drapeau de Lyautey,

Le rouge est la couleur de leur propre sang versé,

Le vert, celle de leurs assassins.

Incapables de se soulever,

Méconnaissant leur histoire,

De la bassesse, ils ont fait une religion.

M6

Ouvrez les yeux !

Dans le Rif, Biya est emprisonnée, opprimée.

Le drapeau des hommes libres y flotte,

Brandissant ce drapeau de la liberté

Soutenons Zefzafi et les Rifains méprisés.

Les geôles ne nous font plus peur,

Telle une montagne, notre courage s’est redressé,

Toutes nos craintes ont désormais disparu !

Unissons-nous, poussons ensemble notre cri de colère,

Armons-nous pour en finir avec cette vie d’esclaves.

Imazighen, vous aviez pris les armes contre les Français,

Espérant libérer votre pays,

Mais, un régime arabe, héritier des colons,

A souillé votre rêve,

Plus de droits, plus de libertés.

Dra

Muselés, celui qui parle disparaît dans les geôles.

Nous réclamons seulement des hôpitaux,

Une vie digne, en paix,

Mais, ce régime œuvre pour nous faire disparaître.

Nos cris se perdent dans la nuit,

Ce pouvoir, sourd de naissance,

Nous force à survivre dans l’obscurité.

Izem a été trahi,

Iyda, morte d’oubli,

Et Nbark Oualarbi, qui l’avait tué ?

Nos femmes meurent en couche,

Nos enfants sont tués par l’oubli,

Et tout le Tafilalt-Dra dort sur ses deux oreilles.

Dites-moi comment ne pas se révolter

Contre ce régime dévoré par la corruption.

Assez de paroles, l’amazighité est action,

Son chemin est lumineux comme une étoile.

Je m’adresse aux pseudos militants

Qui gueulent en arabe,

Oubliant jusqu’à la langue de leurs propres mères,

Croyant que leur avenir sera radieux,

Ils font épanouir la langue des autres,

Méprisant et tuant la leur.

à ceux qui se croient militants,

Arabisant tout sur leur passage,

Vous avez vendu votre honneur,

Vous n’êtes plus mes frères !

dr

 Texte en Tamazight : Ayyur

Adaptation : A. Azergui

Rif : La panne des élites poussera-t-elle M6 à intervenir ?

En passant

La répression systématique et féroce qui s’abat sur le Rif est le symptôme d’un complexe de la monarchie. Ce complexe a un nom : le Rif, une région qui a toujours refusé de se soumettre au palais et aux sultans alaouites depuis la fin du 19ème siècle, avant les guerres coloniales. Le Rif souffre aussi d’un traumatisme : La monarchie marocaine. Celle-ci est responsable directement de la mort de dizaines de milliers de Berbères du Rif (et d’ailleurs). Entre la monarchie et le Rif se trouve un fossé, une rivière du sang. Réconcilier les deux parties est une mission impossible. C’est ce qui explique la complexité de la situation actuelle. Autre problème qui empêche la communication : la panne des élites.


Les protestataires ne veulent écouter ni politiques, ni ministres, ni parlementaires, ni hauts fonctionnaires, ni intellectuels dépêchés sur place à partir de Rabat. Tous manquent, à leurs yeux, de crédibilité. Ils sont non seulement corrompus, mais inefficaces. Leur parole ne vaut pas un clou. Leurs voix ne portent pas loin et sont discrédités à cause de leur passivité et leur servilité maladive à la monarchie.

Depuis des décennies, la monarchie alaouite a vampirisé les élites politiques, artistiques, intellectuelles et religieuses en les domestiquant grâce à un système efficace de corruption. La monarchie récupère tous ceux qui bougent, peu importe leurs sensibilités politiques tant qu’ils sont serviles et qu’ils acceptent de servir les desseins de la monarchie. Des artistes jusqu’aux terroristes accusés d’implication dans les attaques kamikazes de Casablanca, en passant par les écrivains, les cinéastes, les activistes de la « société civile », la monarchie ratisse très large. Depuis le début des manifestations dans le Rif, nombre de ces « artistes », intellectuels et autres présidents d’associations des droits humains ou d’organisations internationales (mêmes amazighes) entrés en « dissidence contrôlée » se sont exprimés « par devoir » contre « la Fitna » dans le Rif. Ils n’avaient pas besoin de penser. Il leur suffisait de répéter la version officielle et de la promouvoir.
Cette « élite-kleenex » qui vit dans les grandes agglomérations est coupée de son milieu naturel. Elle est prête à tout faire pour plaire au palais et à ses relais, à diffuser la propagande officielle, à dénigrer les opposants et à justifier la répression qu’ils subissent. Les recrues, venant de différents horizons, font partie d’une réserve constamment renouvelée par ce qu’elle n’est utilisée qu’une seule fois. Elle finit au rebut et perd toute sa crédibilité vu sa proximité même momentanée avec le régime. La monarchie est corruption. C’est la règle. La chasse aux nouveaux « talents » est perpétuelle pour combler le vide. Des élites sont ainsi captées, vidées de leur sens. Leurs œuvres récupérées et utilisées à la gloire du régime.
C’est justement à cause de cette mécanique infernale mise en place que les protestataires du Rif (et les citoyens par extension) ne font pas confiance aux partis politiques, aux « élus », aux conseillers et autres hauts fonctionnaires. Ils savent qu’ils n’ont aucune autorité, qu’ils sont là juste pour le décor.
M6
Reste Mohamed VI en personne. Que peut faire au juste un roi qui refuse de parler directement à ses « sujets » sauf à travers d’interminables discours en arabe classique ? Que peut faire un roi qui refuse, par mépris, tout comme son père Hassan II, d’accorder une interview à un média local ? La réponse est simple : Il se sert des médias et des chefs d’Etat étrangers pour communiquer avec ses « fidèles sujets ». Le mercredi 14 juin, c’est Emmanuel Macron, le président français, qui se prend pour le porte-parole de Mohammed VI. Il nous apprend que Mohammed VI est « préoccupé » par la situation dans le Rif. « Il ne m’appartient pas de juger d’un sujet politique intérieure, mais le roi considère comme légitime qu’il y ait des manifestations, qui sont prévues dans le droit constitutionnel », a-t-il poursuivi. « Il souhaite apaiser la situation en répondant aux prémices de ces mouvements et en apportant une considération à cette région », a ajouté M. Macron.

Si Mohammed VI est vraiment « préoccupé » et qu’il « considère comme légitime qu’il y ait des manifestations, qui sont prévues dans le droit constitutionnel », alors qu’attend-il pour intervenir, alors que ses services mènent une véritable purge dans le Rif ? Attend-il un nouveau bain de sang dans cette région ?Ceci dit, il reste à savoir si le Rif écoutera ce qu’il a à dire, sachant qu’il ne parle même pas la langue de ses « chers sujets » !

Faudrait-il rappeler que les services de répression de cette même monarchie ont interdit aux familles des détenus de s’exprimer en langue berbère dans les parloirs ?.

A. Azergui

RIF : la répression, le choix impérieux de la monarchie

Dimanche 11 juin, plusieurs dizaines de milliers de personnes ont manifesté à Rabat pour exiger la libération de militants amazighs arrêtés lors d’opérations des forces de répression de la monarchie marocaine dans le Rif où des manifestations pacifiques sont organisées quotidiennement depuis fin octobre 2016.

« Jeunes royalistes » et Robots makhzeniens

Un groupe de contre-manifestants, qui arborait des portraits de Mohammed VI et de Hassan II ainsi que des drapeaux marocains, a tenté de perturber le bon déroulement de la marche de Rabat. Une dizaine d’individus se revendiquant d’un groupe appelé les « Jeunes royalistes » ont traité les manifestants de « traîtres » et entonné des slogans à la gloire de la monarchie marocaine. Ils mettent en garde contre le spectre de « la fitna » [1] (Sédition, troubles). Ce groupe, qui reprend tous les éléments de langage utilisés par la monarchie, ses médias, ses ministres et ses relais de tous genres, avait déjà perturbé des manifestations de colère organisées dans plusieurs villes, dont Casablanca, contre la monarchie marocaine est ses politiques.

Depuis les premières manifestations organisées suite au meurtre de Mohsin Fikri, les Berbères du Rif sont traités de « traîtres », de « fils de l’Espagne », de « trafiquants de drogue », d’ »Apaches » (Barbares). La haine anti-berbère a pris plusieurs formes et a trouvé un écho considérable sur les réseaux sociaux. Des robots de la propagande makhzénienne s’activent sur les réseaux sociaux pour discréditer les manifestants et le mouvement de protestation. La cible principale est son leader Nasser Zefzafi. Ce dernier a bénéficié, selon eux, de financements étrangers, même de la part du Polisario, pour déstabiliser le pays. Sur YouTube, des vidéos menaçant de mort les activistes rifains ont été diffusées.
Sur l’application WhatsApp, des appels à cesser les manifestations circulent avec des messages faisant référence à la situation syrienne. Des mouvements islamistes et des partis comme le PJD (Parti de la justice et du développement) et l’USFP (Union socialiste des forces populaires) ont appelé leurs membres à ne pas manifester, sous peine d’être radiés.

Répression aveugle.

Les autorités marocaines ont mené une vague d’arrestations au cours des quatre dernières semaines visant le noyau dur du mouvement de protestation, justifiée selon elles par la nécessité de « faire respecter la loi ». Selon les derniers chiffres officiels, 107 personnes ont, à ce jour, été déférées devant des tribunaux. Elles sont poursuivies pour « atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat, incendie prémédité d’un véhicule, tentative d’homicide volontaire, perception de sommes d’argent pour favoriser une activité et une propagande de nature à porter atteinte à l’unité du Royaume et sa souveraineté, déstabiliser la loyauté des citoyens envers l’Etat marocain et les institutions du peuple marocain, offrir l’abri à une personne recherchée pour crime et incitations contre l’intégrité territoriale du Royaume ». Des leaders de ce mouvement, Naser Zefzafi et Silya Ziyani, entre autres, ont été transférés à Casablanca, alors que les autres sont incarcérés à Biya (Al Houceima) et à Nodor.

Jeudi 15 juin, trente-deux manifestants ont été condamnés à des peines de prison ferme allant de six à dix-huit mois par le tribunal de première instance de Biya.

Un meurtre barbare.

A l’origine du mouvement de protestation qui secoue le Rif, le meurtre, vendredi 29 octobre 2016, d’un vendeur de poisson, Mohsin Fikri, écrasé par le presse hydraulique d’un camion-ordure alors qu’il tentait de s’opposer à la saisie et à la destruction de sa marchandise par des agents de la ville. L’ordre de broyer la victime a été donné par un officier de la police. Ce meurtre a déclenché des manifestations quotidiennes, d’abord dans la région du Rif, et puis dans plus de trente villes où des manifestations et des rassemblements sporadiques sont organisés.

Les manifestants du Rif revendiquent certes des projets de développement de cette région marginalisée et enclavée, mais surtout la « démilitarisation » de Biya proclamée « zone militaire » en 1958 par Dahir royal [2]. Cette proclamation fait suite à des manifestations de colère organisées à Biya en novembre 1958. Des sections du Parti de l’Istiqlal, pointé du doigt pour sa responsabilité directe dans la liquidation du chef de l’Armée de libération nationale (ALN-Nord), Abbas Messaâdi en juin 1956, avaient été incendiées et des soldats de l’armée marocaine stationnés dans la région délestés de leurs armes et emprisonnés. Vers la fin du mois de janvier 1959, la révolte fut étouffée par une force composée de 30 000 hommes et conduite par Hassan II, alors prince héritier de la monarchie alaouite.

Un mémorandum composé de dix-huit points avait été rédigé à l’intention de Mohammed V réclamant la justice et des réformes sociales et politiques et, surtout, le retour d’Abdelkrim Khattabi de son exil en Egypte. L’intervention barbare de l’armée marocaine a provoqué des milliers de morts. Les militaires s’étaient comportés comme une véritable force d’occupation, procédant à des viols collectifs et à des exécutions. D’après des témoignages de survivants, les militaires de la monarchie marocaine éventraient des femmes enceintes et incendiaient des maisons. Des hommes sont brûlés vifs. Ces crimes toujours impunis ont incontestablement créé un fossé entre le Rif et la monarchie marocaine.


En 1984, les forces de répression marocaines interviennent à nouveau à Nador pour réprimer une manifestation pacifique, poussant des milliers de Berbères du Rif à quitter la région pour se réfugier en Europe.

Le gouvernement s’affole.

En réaction aux manifestations qui rassemblent de plus de plus de citoyens et qui inquiètent la monarchie, les dirigeants des six partis de la majorité, rendent public un communiqué le dimanche 14 avril 2017, à l’initiative du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit. Dans ce communiqué, ces partis condamnent l’instrumentalisation des contestations dans le Rif par des groupes qualifiés de « séparatistes ». Le communiqué fait référence au drapeau de la République des tribus confédérées du Rif brandi par les manifestants. Cette république avait été fondée au début des années 1920 par Abdelkrim Khattabi, alors que ces tribus combattaient la pénétration militaire espagnole. Il faut dire qu’un mouvement revendiquant l’indépendance de cette région a vu le jour en Europe, mais reste minoritaire.

En réaction à ce communiqué, le PJD (Parti de la justice et du développement) affirme que le chef du gouvernement marocain Saad Eddine El Othmani, pourtant président du Conseil national de cette même formation, ne représentait pas le parti islamiste mais qu’il était présent en sa qualité de chef du gouvernement.

Le 18 avril, quatre jours après la publication de ce communiqué, le Conseil de gouvernement rectifie le tir et considère que les revendications des mêmes manifestants sont, cette fois-ci, « légitimes ».
Auparavant, le ministère de l’intérieur a limogé, le 27 mars, Mohamed Zhar, le gouverneur de la province de Biya. La veille de son limogeage, le 26 mars, une marche d’une centaine d’élèves de la commune urbaine d’Imzouren tourne à l’émeute, faisant des blessés et des dégâts matériels.

Des ministres inaudibles.

Le 22 mai, une délégation de « haut niveau », composée de plusieurs ministres et directeurs d’institutions publiques concernées par les chantiers de développement dans « la province de Biya », se rendent dans la ville. Ils promettent, lors d’une conférence, plus de dix milliards de dirhams de projets de développement pour sortir cette région de son isolement. La conférence des ministres a été boudée.

Les ministres n’ont pas saisi que le Rif n’a pas seulement besoin de projets de développement, mais aussi et d’abord de respect et de dignité. Les ministres ont été chassés, par la suite, de la ville par les manifestants. Tous sont issus des partis ayant taxé les Rifains de « séparatistes ».

La religion comme arme politique.

Le 29 mai, le dirigeant du mouvement de protestation, Nasser Zefzafi a été arrêté par la police à Biya pour avoir interrompu le prêche d’un imam dans une mosquée de la ville. L’imam exhortait les habitants à ne pas manifester, qualifiant les manifestants de « séparatistes » et de « traitres ». Après ce prêche, les habitants de plusieurs villes et localités boycottent les mosquées et dénoncent l’utilisation de la religion afin de réprimer les manifestations pacifiques. Un communiqué du ministère marocain des affaires religieuses qui soutient l’imam chassé de la mosquée a exacerbé davantage les tensions dans la région.

Profitant de cet incident, la police a procédé à plusieurs dizaines d’arrestations musclées visant à priver le mouvement de ses leaders. Elle a aussi usé de la force pour disperser des manifestations pacifiques à Biya, Rabat, Imzouren et Nador, provoquant des affrontements avec les protestataires.

Ces arrestations n’ont pas provoqué l’arrêt des manifestations, mais favorisé leur propagation à presque plusieurs grandes villes.

’Apaisement’ !

La situation actuelle qui prévaut à Biya et dans sa région nourrit de fortes interrogations quant à l’apaisement. Le sentiment général d’inquiétude provoqué par les arrestations massives opérées dans le Rif, pourrait provoquer une radicalisation du mouvement de protestation.

La gestion par le gouvernement de cette affaire est flottante depuis le début. L’échec de la visite effectuée par les ministres marocains dans le Rif et les communiqués contradictoires du gouvernement révèlent que celui-ci est complètement dépassé par les événements. Les erreurs du gouvernement ont prouvé sa fragilité et surtout sa faiblesse et l’étroitesse de son champ d’action. Il ne peut rien entreprendre sans l’aval de la monarchie.

Les manifestations de solidarité avec le Rif sont aussi organisées dans plusieurs pays à travers le monde (Bruxelles, Barcelone, Rotterdam, Oslo, Amesterdam, Paris, Lille, Tizi Ouzou, Bgayet, Washington, etc.). Plusieurs pays, dont les Pays Bas et l’Allemagne ont appelé leurs ressortissants à être vigilants et à ne pas se rendre dans le Rif.

Et maintenant ?

Une nouvelle fois, la monarchie a choisi de réprimer un mouvement pacifique par ce qu’elle est sourde. Aux revendications légitimes des habitants, elle oppose mépris et violence. Ses services ont tenté de décrédibiliser le mouvement par tous les moyens possibles. Ils ont mobilisé des « intellectuels », des Berbères de services et même un ex-chef de la Salafia Djihadia qui avait été condamné à trente ans de prison ferme pour son implication dans les attaques kamikazes de Casablanca (16 mai 2003) avant sa libération, dans le but de lier le mouvement de protestation à des groupes terroristes. Ils ont essayé de corrompre et de semer le doute dans les esprits pour isoler le mouvement. Face à son échec, à l’ampleur des manifestations quotidiennes et à la détermination des manifestants, elle a eu recours à ce qu’elle affectionne le mieux : la répression policière et judiciaire pour écraser les meneurs de la contestation. Mais jusqu’à quand ? Cherche-t-elle à provoquer des affrontements pour justifier une large opération de « maintien de l’ordre » ?

Des groupuscules de gauche et surtout des organisations islamistes comme Al-Adl Wal-Ihsan (Justice et bienfaisance) viennent se greffer sur ce mouvement de protestation au risque de le dénaturer et le vider de son sens.

Il est plus qu’urgent d’être vigilant pour déjouer les plans de la monarchie, visant à embraser le Rif à nouveau. Le mépris est certes une politique d’Etat, mais il ne faut pas oublier que la violence et la barbarie font aussi partie de l’ADN des monarques alaouites.

A. Azergui.

Notes

[1Terme religieux, en langue arabe, utilisé dans les milieux musulmans pour évoquer la discorde au sein de la communauté musulmane.

[2Dahir royal n°1.58.381, daté du 24 novembre 1958, paru dans le journal officiel n° 2405 de la monarchie marocaine du 29 novembre 1958. Ce texte de la monarchie alaouite décrète que Biya (Al Houceima) est considérée comme zone militaire.

La colère des Rifains donne des sueurs froides à la monarchie

Il semble qu’un vent de panique s’est emparé de la monarchie et de ses services. Pour réduire au silence les manifestations organisées quotidiennement dans les villes du Rif, elle a mis ses pions en ordre de bataille, actionné sa machine de propagande et usé de plusieurs artifices. Mais, sa communication infantilisante semble produire l’effet inverse. Elle est inaudible. Les manifestations contre l’arbitraire et le mépris se propagent dans tout le pays et se radicalisent. La peur semble changer de camp.

Les récentes manifestations pacifiques déclenchées dans plusieurs villes à Tamazgha occidentale suite au meurtre barbare de Mohsin Fikri, survenu le vendredi 29 octobre dernier à Biya (Houceima) inquiètent sérieusement la monarchie marocaine. Elles lui donnent des sueurs froides. Faute de pouvoir répondre aux revendications des manifestants, le Palais utilise ses pions, ses robots sur Twitter et ses relais pour crier au « complot », manipuler et désinformer. Pour la monarchie, le fait de manifester pour exiger la vérité sur le meurtre de Mohcin Fikri est « sédition » et « rébellion ».

Premier signe de panique. Juste après le drame et les premiers rassemblements de colère, trois ministres marocains se sont rendus à Biya pour rencontrer la famille du défunt, dans le but d’apaiser les tensions et promettre « l’ouverture d’une enquête ». Le gouvernement a oublié que le drame dépasse largement la famille du défunt. Il est le résultat de l’arbitraire de la monarchie et de ses relais. Le drame a choqué au-delà du Rif, ce qui explique la persistance des manifestations. Juste après, le chef du gouvernement marocain, l’islamiste Abdelilah Benkirane, a appelé les membres de son parti à rester en retrait et les « Marocains » à ne pas manifester, assurant que « les manifestations ne servent à rien. L’article 29 de la constitution marocaine autorise pourtant les manifestations publiques. Si le troupeau fidèle à Benkirane a choisi de ne pas manifester par lâcheté, les Imazighen continuent de le faire.

Le 1er novembre, la députée Khadija Ziyani de l’Union constitutionnelle, réagissant à une photographie montrant des manifestants arborer un drapeau espagnol à Biya, a traité sur Facebook les manifestants rifains de « racailles ». « Hassan II avait raison quand il avait taxé de ‘racailles’ les manifestants du nord (en 1984) », a-t-elle écrit. Sauf que la photographie a été retouchée grossièrement par Photoshop et le drapeau amazigh remplacé par un drapeau espagnol. Les propos de cette députée, ont suscité l’indignation générale. Elle sera exclue de son parti quelques jours après. De son côté, évoquant l’assassinat de Mohcine Fikri, le ministre marocain de l’intérieur s’est engagé à « punir les responsables de ce drame », estimant que « personne n’avait le droit de le punir ainsi » et qu’on « ne peut pas accepter que des responsables agissent dans la précipitation, sous la colère, ou dans des conditions qui ne respectent pas le droit des gens ». Le ministre a affirmé que les conclusions de l’enquête devraient être publiées assez vite, « c’est une question de jours », ajoutant que « L’État ne peut pas être considéré comme directement responsable de ce décès, mais l’État a la responsabilité d’établir les fautes et de sanctionner leurs auteurs ».


Sauf que l’Etat marocain, celui dont parle le ministre, est complice de tous les crimes commis contre les Rifains depuis 1956. Comment alors croire les promesses d’un tel Etat lorsque toutes les enquêtes promises depuis plusieurs années sur différents scandales et meurtres impliquant les autorités n’ont jamais abouti. Même les prêcheurs saoudiens haineux se sont mêlés de cette affaire. Abdul Rahman Ibn Abdul Aziz as-Sudais, l’imam en chef de la grande mosquée de la Mecque, a appelé les Marocains à ne pas manifester dans la rue et à ne pas céder à la « sédition » provoquée, selon lui, par les ennemis. Cette intervention est la preuve que la panique est générale. Les manifestations inquiètent même les wahhabites saoudiens. Autre signe de panique, l’activation par la monarchie d’une centaine de comptes automatiques sur Twitter pour relayer la propagande royale et les thèses officielles dans le but de faire face à la colère exprimée sur les réseaux sociaux. Ces « bots » qui ont fait leur apparition sur Twitter après le scandale de Daniel Gate (affaire d’un pédophile espagnol gracié par Mohamed VI) répètent des messages précis. Deux thèmes reviennent dans ces tweets, l’ouverture d’une enquête et la mise en garde contre la « sédition ».

Cette offensive n’a pas seulement touché Twitter, mais également l’application WhatsApp. Des centaines de personnes ont reçu des messages anonymes les appelant à ne pas participer aux manifestations, mettant en comparaison la stabilité du Maroc avec les chaos syrien et libyen. Cette idée a également trouvé son écho dans certains journaux makhzéniens largement subventionnés par la monarchie. Ces journaux accusent certaines parties, dont le Polisario et l’Algérie, d’être à l’origine de la mobilisation dans l’objectif de « déstabiliser le pays ».

Tous ces agissements hasardeux prouvent que la monarchie est sérieusement inquiétée par les manifestations pacifiques qui touchent plusieurs villes. Sa communication ne passe plus. Elle est inaudible et dépassée. Le mouvement amazigh, celui qui a choisi de manifester, de contester et de crier sa colère, a choisi d’investir la rue pour revendiquer ses droits.

Si la monarchie continue à paniquer elle n’hésitera pas à provoquer un nouveau bain du sang dans le Rif et ailleurs. La répression est son ADN. La vigilance doit être de mise.
Pour le moment, la monarchie fait la sourde oreille aux revendications des manifestants. Un fossé sépare les aspirations des Rifains et ceux de la monarchie depuis 1956 et risque de s’élargir davantage en cas de répression. Le monarque marocain qui s’est adressé « à son cher peuple » lundi 8 novembre depuis Dakar (à l’occasion du quarantième anniversaire de la Marche verte) a choisi le silence. Il n’a fait aucune allusion aux manifestations de colère qui prennent de l’ampleur.

A. Azergui

 

Fatoum, une voix singulière

Chanteuse belgo-rifaine, Fatoum est une voix singulière. Ses chants doux et révoltés célèbrent le Rif, la femme, la Terre des ancêtres et la joie de vivre. Ses mélodies, teintées de la nostalgie d’un Rif qu’elle a quitté à l’âge de cinq ans, sont mélangées aux tempos originaux de l’Afrique sub-saharienne et aux harmonies européennes.

Née à Tafesrit, un village des montagnes du Rif, Fatoum passe ses cinq premières années dans son village où elle a été imprégnée d’un profond attachement aux rythmes de la terre et aux chants des femmes. Au début des années 80, sa famille emprunte les chemins de l’exil. Elle émigre avec sa famille en Belgique et s’installe à Bruxelles.

Influencée lors de son adolescence par Idir et Khalid Izri, Fatoum investit le chant et les mélodies féminines transmises par tradition orale depuis des millénaires dans le Rif. Elle les adapte aux rythmes nouveaux, créant une musique hybride, à la fois traditionnelle et ouverte sur la modernité.

Dans ses textes, les histoires de déracinement et d’identité s’entrechoquent et se mélangent, donnant vie à de beaux textes chantés d’une voix douce, caractérisée par un timbre chaud et très particulier. Fatoum, en quête permanente de nouveaux chants et de nouvelles mélodies, ne cesse de rassembler les fragments éparpillés de la mémoire du Rif pour composer ses chants qui mettent en valeur la femme et la culture amazighe.
« Je chante pour donner vie à la poésie féminine du Rif qu’on ne retrouve plus, par amour à la langue amazighe, pour la rendre vivante et la partager », me dit Fatoum lors d’une rencontre à Bruxelles. Les questions de l’identité, de la féminité et de la terre sont au centre de ses deux albums « Urar-inu » et « Tarrawin » (sources) sortis respectivement en 2009 et en 2012.

Fatoum, « fille de la terre », est nostalgique. Le Rif « ce paradis desséché, foyer d’une communauté éparpillée par la migration » semble l’habiter et faire corps avec elle. Les chants de son enfance, des femmes, de « Lalla Buya » résonnent toujours dans sa tête. L’artiste s’inspire des paysages montagneux, des rythmes de la terre, de la douleur de l’exil pour composer de beaux chants.
Fatoum semble porter tout le Rif sur ses frêles épaules. Elle est l’incarnation de cette terre dans toute sa fragilité et toute sa force aussi. Le Rif l’habite. Elle le chante avec nostalgie. Elle le fête. Ses chants sont des messages d’amour à cette terre déchirée et affaiblie qui a tant souffert d’injustices, de colonisation et de répression politique.
Chanter, « c’est d’abord transmettre des émotions », précise Fatoum. Mais certains sont dérangés par cette volonté de transmission, pas uniquement des émotions, mais surtout de la mémoire.

Fatoum, également compositeur et interprète, assume pleinement son travail d’artiste professionnelle et son choix de chanter, malgré les obstacles dressés sur son chemin. Etre femme et chanteuse est lourd à supporter dans le Rif où on compte très peu de chanteuses.
En femme libre, Fatoum refuse de céder, de plier et de baisser les bras. Son « côté libre », son refus d’instrumentalisation et son engagement dérangent. Elle est très peu invitée aux festivals dont regorgent le Rif et Tamazgha occidentale. « On ne peut pas me caser », me dit-elle.
Fatoum est rebelle comme le Rif. A l’image de sa Terre, elle désire rester libre et le chanter aussi. A tue-tête.

Azergui

ANALYSE : La haine de soi amazigh

Comment un peuple qui se veut «libre» continue de penser comme un esclave, comme un «soumis» ? Pourquoi Les « Imazighens » se convertissent sans sourciller aux religions et aux idéologies les plus destructrices et les plus néfastes au détriment de leur liberté et de leur propre existence ? D’où vient cette tendance suicidaire des Berbères ? Hassan Benhakeia, enseignant à l’université de Nador dans le Rif (Nord du Maroc) nous livre une analyse poignante. A lire absolument.haine_de_soi_01

Faut-il vraiment défendre l’Amazigh qui ne se lasse pas de s’acculturer et de s’aliéner? Quels sont les indices discriminants qui font qu’il pourrait se voir inférieur, et par conséquent se «mépriser»? Comment se plaît-il dans la reconstitution de son être collectif? Ces questions paraissent vaniteuses, j’en suis conscient, mais combien importantes pour «se faire une vision de soi». Se référer à soi, insister sur le droit à être, parler de sa culture comme une totalité… De telles idées dérangent: personne n’ose les traiter, soit par désir de demeurer «objectif» dans son discours sur l’amazighité, soit par honte de se confesser, de se voir élément futile d’un tel patrimoine qui ne se réalise point «civilisation»…

Nonobstant, il y a des Imazighen qui se «remotivent» d’enthousiasme à l’idée de se prononcer sur l’importance de la culture propre:

– «Nous ne défendons pas les Imazighen, mais tamazight, notre culture, notre histoire, notre langue, notre identité…»

Comment peut-on séparer le citoyen de la culture de la Cité? Une telle position suffit-elle vraiment à s’assurer une place dans le village universel où tout un chacun s’agrippe aux siens et tient un discours naturel sur la défense de sa culture? C’est la haine de soi qui pourrait expliquer l’absence de cette défense! L’on se déteste alors à merveille afin d’atténuer le rejet de l’Autre, afin d’amoindrir le péché d’ «être dans le monde». Depuis le vieux saint Augustin, en quête de soi, l’Amazigh pécheur ne cesse de se convertir pour plaire et s’assimiler aux Autres. Ses Confessions sont une condamnation du propre souillé, et une consécration de la religion auguste de Rome. Cette pérégrination dans l’amour de l’autre «culture», se confondant avec la haine de soi, se multiplie à l’infini dans l’Histoire. De nos jours, l’on excelle incessamment dans l’application de la formule de l’autodétestation: «Amedyaz n dcar war issfuruj!» (Le poète de la tribu ne divertit pas les siens), ce refus du semblable se fait également aux niveaux socio-politiques.

Source de l’aliénation et de l’acculturation, cette haine de soi est probablement née avec la création «culturelle» du même Amazigh. Est-elle un repli qui se fait de plus en plus important? L’autodétestation commence par le nom, le prénom, le noyau… Par conséquent, l’origine est non seulement reniée, mais reformulée; le changement de nom s’avère nécessaire pour ne pas être reconnu comme «barbare», et le prénom récrit en syllabes autres, sonnant différemment. A Melilla par exemple, la gestion de l’être autochtone est complexe: l’on se trouve partagé entre plusieurs tendances et identités, en dehors de toute définition territoriale: le Rif. Ainsi les patronymes «rifains» sonnent-ils comme une suite vide de Mokhatar Mokhatar Mokhatar… La mémoire est bafouée, heureusement non repérée! La langue rifaine reniée… La honte de s’exprimer en public est le summum de ce refus à être réellement dans le monde. Là, et dans tant de lieux nord-africains… Altérité louée, identité abhorrée. Et à la foi d’identifier tout un chacun. «Musulmanes» remplace amplement «Iqel3iyyen». En outre, combien l’on se sent susceptible avec le moyen qu’on utilise pour parler, certes on en a été fait avec pour dire le monde, depuis le premier souffle «raisonné», et le renier serait renier le contact à l’expression de son monde. Ainsi l’effacement devient-il le résultat de la haine collective de soi.

A titre d’anecdote, Auguste Mouliéras nous raconte dans Le Maroc inconnu différentes mésaventures de schrifes «arabes» qui, une fois attrapés par des brigands rifains, commencent à s’exprimer en tamazight au premier coup de la matraque… Ces seigneurs se reconnaissaient dans l’altérité, et c’est la violence qui les ravise d’une recherche de survie «instantanée»…

Au lieu d’engendrer la reconnaissance symbolique ou bien de la compassion auprès de l’Autre, cette haine de soi engendre chez ce même Autre un regard folklorique «méprisant»: elle assigne l’identité à l’effacement ou à l’assimilation. Depuis le portrait standard d’Hérodote de l’Amazigh «premier» jusqu’au dernier texte d’anthropologie, le schéma de l’amazighité se fait uniforme, redondant, voire statique. Se voulant totalité «folklorisante», il se constitue doublement: à partir d’une allergie vis-à-vis du propre, et à partir d’un asservissement symbolique, digne d’un «mercenaire» vis-à-vis de l’étranger.

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Depuis plusieurs siècles, au Maghreb, la question «who is who?», en plus de déplacée, apparaît une entreprise dangereuse: elle engendre la haine de sa propre image. Personne n’ose en parler, moins encore y apporter une réponse politique. Il revient curieusement aux auteurs étrangers d’y répondre: les Imazighen sont des Yéménites, les Imazighen sont des Européens, les Imazighen sont d’une île «disparue», etc… De tels propos montrent le mépris ou la méprise de l’Autre: l’ici est haï… Si l’identification se fait ambigüité, la définition du propre nord-africain se fait indéfinition. Le portrait «unique» de l’Amazigh est négatif au regard des deux pôles (Occident, Orient). Une fois assumés ces préjugés, les nord-africains pouvaient reproduire non seulement cet autoportrait esquissé par l’Autre, mais aussi des identifications mues par la haine de la terre qui les a vus naître…

haine_de_soi_02Alors, par quoi sommes-nous ce que nous sommes? Par la peau, par le faciès, par la stature qui ne sont en fin de compte que d’autres préjugés… Par le pouvoir politique, l’amazigh apparaît comme cet esclave qui n’a pas le choix: il est mal aimé et il le sait «objectivement», il ne peut, par réaction, que se mépriser soi-même. Par la langue qui est une expression d’identification, et qui meut incessamment, se multipliant variantes, espace corrodé par tant d’emprunts? Par la terre qui est identification effective des Marocains, Algériens, Tunisiens et Libyens comme Imazighen dans leur diversité d’expression…? Justement par la terre, cet espace d’être collectif dans l’histoire, mais où la haine de soi se fait combat fratricide entre ces contrées, des guerres «collectives» infinies.

Par là, la haine de soi est le résultat d’une inconscience «spatiale», de l’état réel de ne pas sentir avec orgueil ses pas sur un sol qui nous investit d’une identité – semblable à toutes les autres.

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Au Maghreb, l’on préfère, en général, la confusion à la cohérence, la diversification à la reconnaissance, le vague au rationnel, le sophistiqué au défini… quand il est question de l’identité propre. Ainsi le banal et l’opaque l’emportent-ils bien sur le transparent, le naturel, et la question qui se pose: Pourquoi une telle tendance vicieuse à ne pas se définir? L’on prépare une nouvelle Constitution pour revoir  l’identité après un demi-siècle d’acculturation! La télévision amazighe se fait folklorique, danse banale autour d’un être futile, dès sa première émission, reproduisant cette haine d’être dans le monde. L’école approfondit la perte de soi: les manuels de l’amazigh sont là sans jamais y être, véhiculant une langue aberrante en plus d’une culture «indéfinie». Généralement, l’allergie au propre devient incommensurable vu la prédominance de la haine de soi, et sa réalisation dans les institutions et les établissements…

L’obsession inutile de tout nord-africain qui décide au sein d’une institution est de fureter de l’autre côté.

-«Que dira l’Autre à mon propos? Que pensera l’Autre de moi? Que fera l’Autre pour moi?»

Penser à l’Autre toujours positivement (signifiant un secours pour le moi), jamais négativement (signifiant une autodestruction du moi)… «L’Amazigh tue l’Amazigh dans l’Amazigh!» doit être une phrase courante. Et cette autre sentence se trouve collée à tant de bouches «Nous, les Arabes», et «L’Amazigh haït l’Amazigh dans l’Amazigh et par l’Amazigh!» doit être aussi une phrase vraie. Pourquoi une telle haine totale? Est-ce l’annonce d’une mort inéluctable? Comment peut-on être ce qu’on est réellement? Faut-il alors se réconcilier avec l’Histoire, et se débarrasser de la haine de son Histoire? Oui. Faut-il pardonner aux traîtres du propre leurs péchés? Oui. Et si l’histoire témoigne toujours de traîtres ou de pauvres aliénés qui récidivent dans la haine de soi, faut-il pardonner? Non. Là, il s’agit d’une autre histoire, celle des péchés éternels. Une autre histoire commence, toujours la même! Longue, interminable. Une relecture ou une autocritique s’avèrent indispensables. Pourtant, peut-on imaginer un intellectuel, un vrai détenteur de décision expliciter son mea culpa envers tamazight dans ce Maghreb dit solennellement «arabe»?

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Certes, le réel culturel maghrébin est riche dans sa nature homogène, mais saccagé, corrompu et circoncis dans ses manifestations en élaguant cyniquement l’héritage amazigh pour le réduire à l’absence / effacement obligatoire dans les institutions. Au Maroc, aucune relecture «officielle» de la culture propre n’a été faite de ses longs siècles d’existence, aucune autocritique des partis ou des institutions. La haine de soi millénaire y est pour quelque chose. Lorsqu’on parle quand même histoire, l’on préfère s’atteler à ce que disent les Autres, ceux qui ne sont pas «Nous», ce moi collectif, et l’on satisfait de quelques siècles «démagogiques». Autres veut dire l’absence ou la négation de l’Amazigh, de l’amazighité – cet ensemble de traits spécifiques et définitoires qui provient de l’espace nord-africain. Par exemple, tamazight la «fitna» est vue comme le fruit d’un dahir (français signé par le sultan des marocains!) rédigé en 1930! Inutile de dire que la revendication amazighe n’a pas de cordon ombilical lié à ce «dahir» du vingtième siècle qui entend ensevelir l’héritage marocain et le remplacer par autre chose… Par la réception de ce dahir, l’on met les Imazighen dans la case de peuple «absurde»… A partir de cette date commencent les rouages «arabistes» contre les rouages impérialistes qui mènent ensemble vers l’extinction culturelle et symbolique de cette culture autochtone. Où est l’amazigh dans tout ça? Le grand coupable car victime et mesquin, mais nourrissant la haine de soi. En outre, l’idéologique «sauvage», «noir» et destructeur, se nourrissant du regard «folklorique», explique cet effacement / substitution. Chose dangereuse: il se divise en mouvement national, partis, institutions etc… De nos longs jours d’indépendance, le rejet institutionnel de l’amazighité ne crée point une solidarité collective. La haine de soi en est pour quelque chose dans le rejet sauvage, et l’effritement progressif de l’amazighité, localisée dans les espaces du «siba».

Les Maghrébins, pragmatiques et arrivistes, se détestent infiniment quand ils se voient natifs d’une terre difforme qui les fait, d’un espace indéfini qui les constitue, et ils s’imaginent sur d’autres lieux et contrées, autrement pour mener une autre Histoire. Ils font adhérer le pays à des regroupements lointains par l’espace et l’idéal. Ils détestent le sol qui les accueille.

D’autre part, l’hostilité du propre se manifeste dans l’incapacité à créer un organe politique qui défend les intérêts et les valeurs des Imazighen. Ce comportement pathologique, propre aux cultures autochtones marginalisées dans leurs rapports avec les cultures impérialistes, s’avère une réconciliation d’autodestruction.

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C’est vrai, l’Autre existe dans le Moi. Il lui assure de l’équilibre, la vie même, au cas où les deux parties entretiennent une dialectique saine et harmonieuse. L’altérité tue les cultures marginalisées. Cette haine est investie violence quand elle est utilisée dans d’autres corps… Pour les Autres, «amazigh» est non seulement nommé comme «populaire», mais casé dans la partie «haïe» de l’identité nationale. Prêcher contre l’Amazigh devient un acte suprême. Tamazight n’est pas une culture populaire, c’est plutôt une Culture comme toutes les autres, spécifique dans ses formes et plurielle dans ses significations…

Pour les autres, toujours, tamazight est une question à haïr. Elle n’est pas une question infiniment posée de l’Histoire, mais une aberration. Si elle l’était, une réponse suffit pour la résoudre, la mettre à sa place propre: elle est la Totalité. Sa réalité est précise: totalité avec différentes expressions. Par voie de conséquence, les dévalorisations «écrites» ou bien «instituées» sont fréquentes quand il est question de l’identité amazighe, et cette haine se trouve alors «établie». Il faut avoir une autre production «instituée» appropriée dans des établissements «propres» pour surmonter un tel complexe d’être soi-même.

Enfin, intérioriser le rejet de l’Autre est difficile à maîtriser si l’on vit dans un espace complètement «étranger». Vision autocritique, pas de regard folklorisant, est nécessaire pour surmonter cette haine de soi «institutionnalisée». Tout ce que l’Amazigh porte comme ethnicité n’est pas susceptible de lui signifier une stigmatisation identitaire. Peut-être cette haine, bizarrement, est-elle l’assurance d’une survie à venir. Et explique, sans doute, la marginalisation «consacrée». La thérapie est alors nécessaire pour cette société qui ne veut point se reconnaître en tant que telle.

Hassan Benhakeia

Source : Tawiza n° 170 – Juin 2011. L’article a été publié avec l’accord de l’auteur et de Tawiza.

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