La colère des Rifains donne des sueurs froides à la monarchie

Il semble qu’un vent de panique s’est emparé de la monarchie et de ses services. Pour réduire au silence les manifestations organisées quotidiennement dans les villes du Rif, elle a mis ses pions en ordre de bataille, actionné sa machine de propagande et usé de plusieurs artifices. Mais, sa communication infantilisante semble produire l’effet inverse. Elle est inaudible. Les manifestations contre l’arbitraire et le mépris se propagent dans tout le pays et se radicalisent. La peur semble changer de camp.

Les récentes manifestations pacifiques déclenchées dans plusieurs villes à Tamazgha occidentale suite au meurtre barbare de Mohsin Fikri, survenu le vendredi 29 octobre dernier à Biya (Houceima) inquiètent sérieusement la monarchie marocaine. Elles lui donnent des sueurs froides. Faute de pouvoir répondre aux revendications des manifestants, le Palais utilise ses pions, ses robots sur Twitter et ses relais pour crier au « complot », manipuler et désinformer. Pour la monarchie, le fait de manifester pour exiger la vérité sur le meurtre de Mohcin Fikri est « sédition » et « rébellion ».

Premier signe de panique. Juste après le drame et les premiers rassemblements de colère, trois ministres marocains se sont rendus à Biya pour rencontrer la famille du défunt, dans le but d’apaiser les tensions et promettre « l’ouverture d’une enquête ». Le gouvernement a oublié que le drame dépasse largement la famille du défunt. Il est le résultat de l’arbitraire de la monarchie et de ses relais. Le drame a choqué au-delà du Rif, ce qui explique la persistance des manifestations. Juste après, le chef du gouvernement marocain, l’islamiste Abdelilah Benkirane, a appelé les membres de son parti à rester en retrait et les « Marocains » à ne pas manifester, assurant que « les manifestations ne servent à rien. L’article 29 de la constitution marocaine autorise pourtant les manifestations publiques. Si le troupeau fidèle à Benkirane a choisi de ne pas manifester par lâcheté, les Imazighen continuent de le faire.

Le 1er novembre, la députée Khadija Ziyani de l’Union constitutionnelle, réagissant à une photographie montrant des manifestants arborer un drapeau espagnol à Biya, a traité sur Facebook les manifestants rifains de « racailles ». « Hassan II avait raison quand il avait taxé de ‘racailles’ les manifestants du nord (en 1984) », a-t-elle écrit. Sauf que la photographie a été retouchée grossièrement par Photoshop et le drapeau amazigh remplacé par un drapeau espagnol. Les propos de cette députée, ont suscité l’indignation générale. Elle sera exclue de son parti quelques jours après. De son côté, évoquant l’assassinat de Mohcine Fikri, le ministre marocain de l’intérieur s’est engagé à « punir les responsables de ce drame », estimant que « personne n’avait le droit de le punir ainsi » et qu’on « ne peut pas accepter que des responsables agissent dans la précipitation, sous la colère, ou dans des conditions qui ne respectent pas le droit des gens ». Le ministre a affirmé que les conclusions de l’enquête devraient être publiées assez vite, « c’est une question de jours », ajoutant que « L’État ne peut pas être considéré comme directement responsable de ce décès, mais l’État a la responsabilité d’établir les fautes et de sanctionner leurs auteurs ».


Sauf que l’Etat marocain, celui dont parle le ministre, est complice de tous les crimes commis contre les Rifains depuis 1956. Comment alors croire les promesses d’un tel Etat lorsque toutes les enquêtes promises depuis plusieurs années sur différents scandales et meurtres impliquant les autorités n’ont jamais abouti. Même les prêcheurs saoudiens haineux se sont mêlés de cette affaire. Abdul Rahman Ibn Abdul Aziz as-Sudais, l’imam en chef de la grande mosquée de la Mecque, a appelé les Marocains à ne pas manifester dans la rue et à ne pas céder à la « sédition » provoquée, selon lui, par les ennemis. Cette intervention est la preuve que la panique est générale. Les manifestations inquiètent même les wahhabites saoudiens. Autre signe de panique, l’activation par la monarchie d’une centaine de comptes automatiques sur Twitter pour relayer la propagande royale et les thèses officielles dans le but de faire face à la colère exprimée sur les réseaux sociaux. Ces « bots » qui ont fait leur apparition sur Twitter après le scandale de Daniel Gate (affaire d’un pédophile espagnol gracié par Mohamed VI) répètent des messages précis. Deux thèmes reviennent dans ces tweets, l’ouverture d’une enquête et la mise en garde contre la « sédition ».

Cette offensive n’a pas seulement touché Twitter, mais également l’application WhatsApp. Des centaines de personnes ont reçu des messages anonymes les appelant à ne pas participer aux manifestations, mettant en comparaison la stabilité du Maroc avec les chaos syrien et libyen. Cette idée a également trouvé son écho dans certains journaux makhzéniens largement subventionnés par la monarchie. Ces journaux accusent certaines parties, dont le Polisario et l’Algérie, d’être à l’origine de la mobilisation dans l’objectif de « déstabiliser le pays ».

Tous ces agissements hasardeux prouvent que la monarchie est sérieusement inquiétée par les manifestations pacifiques qui touchent plusieurs villes. Sa communication ne passe plus. Elle est inaudible et dépassée. Le mouvement amazigh, celui qui a choisi de manifester, de contester et de crier sa colère, a choisi d’investir la rue pour revendiquer ses droits.

Si la monarchie continue à paniquer elle n’hésitera pas à provoquer un nouveau bain du sang dans le Rif et ailleurs. La répression est son ADN. La vigilance doit être de mise.
Pour le moment, la monarchie fait la sourde oreille aux revendications des manifestants. Un fossé sépare les aspirations des Rifains et ceux de la monarchie depuis 1956 et risque de s’élargir davantage en cas de répression. Le monarque marocain qui s’est adressé « à son cher peuple » lundi 8 novembre depuis Dakar (à l’occasion du quarantième anniversaire de la Marche verte) a choisi le silence. Il n’a fait aucune allusion aux manifestations de colère qui prennent de l’ampleur.

A. Azergui

 

Fatoum, une voix singulière

Chanteuse belgo-rifaine, Fatoum est une voix singulière. Ses chants doux et révoltés célèbrent le Rif, la femme, la Terre des ancêtres et la joie de vivre. Ses mélodies, teintées de la nostalgie d’un Rif qu’elle a quitté à l’âge de cinq ans, sont mélangées aux tempos originaux de l’Afrique sub-saharienne et aux harmonies européennes.

Née à Tafesrit, un village des montagnes du Rif, Fatoum passe ses cinq premières années dans son village où elle a été imprégnée d’un profond attachement aux rythmes de la terre et aux chants des femmes. Au début des années 80, sa famille emprunte les chemins de l’exil. Elle émigre avec sa famille en Belgique et s’installe à Bruxelles.

Influencée lors de son adolescence par Idir et Khalid Izri, Fatoum investit le chant et les mélodies féminines transmises par tradition orale depuis des millénaires dans le Rif. Elle les adapte aux rythmes nouveaux, créant une musique hybride, à la fois traditionnelle et ouverte sur la modernité.

Dans ses textes, les histoires de déracinement et d’identité s’entrechoquent et se mélangent, donnant vie à de beaux textes chantés d’une voix douce, caractérisée par un timbre chaud et très particulier. Fatoum, en quête permanente de nouveaux chants et de nouvelles mélodies, ne cesse de rassembler les fragments éparpillés de la mémoire du Rif pour composer ses chants qui mettent en valeur la femme et la culture amazighe.
« Je chante pour donner vie à la poésie féminine du Rif qu’on ne retrouve plus, par amour à la langue amazighe, pour la rendre vivante et la partager », me dit Fatoum lors d’une rencontre à Bruxelles. Les questions de l’identité, de la féminité et de la terre sont au centre de ses deux albums « Urar-inu » et « Tarrawin » (sources) sortis respectivement en 2009 et en 2012.

Fatoum, « fille de la terre », est nostalgique. Le Rif « ce paradis desséché, foyer d’une communauté éparpillée par la migration » semble l’habiter et faire corps avec elle. Les chants de son enfance, des femmes, de « Lalla Buya » résonnent toujours dans sa tête. L’artiste s’inspire des paysages montagneux, des rythmes de la terre, de la douleur de l’exil pour composer de beaux chants.
Fatoum semble porter tout le Rif sur ses frêles épaules. Elle est l’incarnation de cette terre dans toute sa fragilité et toute sa force aussi. Le Rif l’habite. Elle le chante avec nostalgie. Elle le fête. Ses chants sont des messages d’amour à cette terre déchirée et affaiblie qui a tant souffert d’injustices, de colonisation et de répression politique.
Chanter, « c’est d’abord transmettre des émotions », précise Fatoum. Mais certains sont dérangés par cette volonté de transmission, pas uniquement des émotions, mais surtout de la mémoire.

Fatoum, également compositeur et interprète, assume pleinement son travail d’artiste professionnelle et son choix de chanter, malgré les obstacles dressés sur son chemin. Etre femme et chanteuse est lourd à supporter dans le Rif où on compte très peu de chanteuses.
En femme libre, Fatoum refuse de céder, de plier et de baisser les bras. Son « côté libre », son refus d’instrumentalisation et son engagement dérangent. Elle est très peu invitée aux festivals dont regorgent le Rif et Tamazgha occidentale. « On ne peut pas me caser », me dit-elle.
Fatoum est rebelle comme le Rif. A l’image de sa Terre, elle désire rester libre et le chanter aussi. A tue-tête.

Azergui

ANALYSE : La haine de soi amazigh

Comment un peuple qui se veut «libre» continue de penser comme un esclave, comme un «soumis» ? Pourquoi Les « Imazighens » se convertissent sans sourciller aux religions et aux idéologies les plus destructrices et les plus néfastes au détriment de leur liberté et de leur propre existence ? D’où vient cette tendance suicidaire des Berbères ? Hassan Benhakeia, enseignant à l’université de Nador dans le Rif (Nord du Maroc) nous livre une analyse poignante. A lire absolument.haine_de_soi_01

Faut-il vraiment défendre l’Amazigh qui ne se lasse pas de s’acculturer et de s’aliéner? Quels sont les indices discriminants qui font qu’il pourrait se voir inférieur, et par conséquent se «mépriser»? Comment se plaît-il dans la reconstitution de son être collectif? Ces questions paraissent vaniteuses, j’en suis conscient, mais combien importantes pour «se faire une vision de soi». Se référer à soi, insister sur le droit à être, parler de sa culture comme une totalité… De telles idées dérangent: personne n’ose les traiter, soit par désir de demeurer «objectif» dans son discours sur l’amazighité, soit par honte de se confesser, de se voir élément futile d’un tel patrimoine qui ne se réalise point «civilisation»…

Nonobstant, il y a des Imazighen qui se «remotivent» d’enthousiasme à l’idée de se prononcer sur l’importance de la culture propre:

– «Nous ne défendons pas les Imazighen, mais tamazight, notre culture, notre histoire, notre langue, notre identité…»

Comment peut-on séparer le citoyen de la culture de la Cité? Une telle position suffit-elle vraiment à s’assurer une place dans le village universel où tout un chacun s’agrippe aux siens et tient un discours naturel sur la défense de sa culture? C’est la haine de soi qui pourrait expliquer l’absence de cette défense! L’on se déteste alors à merveille afin d’atténuer le rejet de l’Autre, afin d’amoindrir le péché d’ «être dans le monde». Depuis le vieux saint Augustin, en quête de soi, l’Amazigh pécheur ne cesse de se convertir pour plaire et s’assimiler aux Autres. Ses Confessions sont une condamnation du propre souillé, et une consécration de la religion auguste de Rome. Cette pérégrination dans l’amour de l’autre «culture», se confondant avec la haine de soi, se multiplie à l’infini dans l’Histoire. De nos jours, l’on excelle incessamment dans l’application de la formule de l’autodétestation: «Amedyaz n dcar war issfuruj!» (Le poète de la tribu ne divertit pas les siens), ce refus du semblable se fait également aux niveaux socio-politiques.

Source de l’aliénation et de l’acculturation, cette haine de soi est probablement née avec la création «culturelle» du même Amazigh. Est-elle un repli qui se fait de plus en plus important? L’autodétestation commence par le nom, le prénom, le noyau… Par conséquent, l’origine est non seulement reniée, mais reformulée; le changement de nom s’avère nécessaire pour ne pas être reconnu comme «barbare», et le prénom récrit en syllabes autres, sonnant différemment. A Melilla par exemple, la gestion de l’être autochtone est complexe: l’on se trouve partagé entre plusieurs tendances et identités, en dehors de toute définition territoriale: le Rif. Ainsi les patronymes «rifains» sonnent-ils comme une suite vide de Mokhatar Mokhatar Mokhatar… La mémoire est bafouée, heureusement non repérée! La langue rifaine reniée… La honte de s’exprimer en public est le summum de ce refus à être réellement dans le monde. Là, et dans tant de lieux nord-africains… Altérité louée, identité abhorrée. Et à la foi d’identifier tout un chacun. «Musulmanes» remplace amplement «Iqel3iyyen». En outre, combien l’on se sent susceptible avec le moyen qu’on utilise pour parler, certes on en a été fait avec pour dire le monde, depuis le premier souffle «raisonné», et le renier serait renier le contact à l’expression de son monde. Ainsi l’effacement devient-il le résultat de la haine collective de soi.

A titre d’anecdote, Auguste Mouliéras nous raconte dans Le Maroc inconnu différentes mésaventures de schrifes «arabes» qui, une fois attrapés par des brigands rifains, commencent à s’exprimer en tamazight au premier coup de la matraque… Ces seigneurs se reconnaissaient dans l’altérité, et c’est la violence qui les ravise d’une recherche de survie «instantanée»…

Au lieu d’engendrer la reconnaissance symbolique ou bien de la compassion auprès de l’Autre, cette haine de soi engendre chez ce même Autre un regard folklorique «méprisant»: elle assigne l’identité à l’effacement ou à l’assimilation. Depuis le portrait standard d’Hérodote de l’Amazigh «premier» jusqu’au dernier texte d’anthropologie, le schéma de l’amazighité se fait uniforme, redondant, voire statique. Se voulant totalité «folklorisante», il se constitue doublement: à partir d’une allergie vis-à-vis du propre, et à partir d’un asservissement symbolique, digne d’un «mercenaire» vis-à-vis de l’étranger.

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Depuis plusieurs siècles, au Maghreb, la question «who is who?», en plus de déplacée, apparaît une entreprise dangereuse: elle engendre la haine de sa propre image. Personne n’ose en parler, moins encore y apporter une réponse politique. Il revient curieusement aux auteurs étrangers d’y répondre: les Imazighen sont des Yéménites, les Imazighen sont des Européens, les Imazighen sont d’une île «disparue», etc… De tels propos montrent le mépris ou la méprise de l’Autre: l’ici est haï… Si l’identification se fait ambigüité, la définition du propre nord-africain se fait indéfinition. Le portrait «unique» de l’Amazigh est négatif au regard des deux pôles (Occident, Orient). Une fois assumés ces préjugés, les nord-africains pouvaient reproduire non seulement cet autoportrait esquissé par l’Autre, mais aussi des identifications mues par la haine de la terre qui les a vus naître…

haine_de_soi_02Alors, par quoi sommes-nous ce que nous sommes? Par la peau, par le faciès, par la stature qui ne sont en fin de compte que d’autres préjugés… Par le pouvoir politique, l’amazigh apparaît comme cet esclave qui n’a pas le choix: il est mal aimé et il le sait «objectivement», il ne peut, par réaction, que se mépriser soi-même. Par la langue qui est une expression d’identification, et qui meut incessamment, se multipliant variantes, espace corrodé par tant d’emprunts? Par la terre qui est identification effective des Marocains, Algériens, Tunisiens et Libyens comme Imazighen dans leur diversité d’expression…? Justement par la terre, cet espace d’être collectif dans l’histoire, mais où la haine de soi se fait combat fratricide entre ces contrées, des guerres «collectives» infinies.

Par là, la haine de soi est le résultat d’une inconscience «spatiale», de l’état réel de ne pas sentir avec orgueil ses pas sur un sol qui nous investit d’une identité – semblable à toutes les autres.

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Au Maghreb, l’on préfère, en général, la confusion à la cohérence, la diversification à la reconnaissance, le vague au rationnel, le sophistiqué au défini… quand il est question de l’identité propre. Ainsi le banal et l’opaque l’emportent-ils bien sur le transparent, le naturel, et la question qui se pose: Pourquoi une telle tendance vicieuse à ne pas se définir? L’on prépare une nouvelle Constitution pour revoir  l’identité après un demi-siècle d’acculturation! La télévision amazighe se fait folklorique, danse banale autour d’un être futile, dès sa première émission, reproduisant cette haine d’être dans le monde. L’école approfondit la perte de soi: les manuels de l’amazigh sont là sans jamais y être, véhiculant une langue aberrante en plus d’une culture «indéfinie». Généralement, l’allergie au propre devient incommensurable vu la prédominance de la haine de soi, et sa réalisation dans les institutions et les établissements…

L’obsession inutile de tout nord-africain qui décide au sein d’une institution est de fureter de l’autre côté.

-«Que dira l’Autre à mon propos? Que pensera l’Autre de moi? Que fera l’Autre pour moi?»

Penser à l’Autre toujours positivement (signifiant un secours pour le moi), jamais négativement (signifiant une autodestruction du moi)… «L’Amazigh tue l’Amazigh dans l’Amazigh!» doit être une phrase courante. Et cette autre sentence se trouve collée à tant de bouches «Nous, les Arabes», et «L’Amazigh haït l’Amazigh dans l’Amazigh et par l’Amazigh!» doit être aussi une phrase vraie. Pourquoi une telle haine totale? Est-ce l’annonce d’une mort inéluctable? Comment peut-on être ce qu’on est réellement? Faut-il alors se réconcilier avec l’Histoire, et se débarrasser de la haine de son Histoire? Oui. Faut-il pardonner aux traîtres du propre leurs péchés? Oui. Et si l’histoire témoigne toujours de traîtres ou de pauvres aliénés qui récidivent dans la haine de soi, faut-il pardonner? Non. Là, il s’agit d’une autre histoire, celle des péchés éternels. Une autre histoire commence, toujours la même! Longue, interminable. Une relecture ou une autocritique s’avèrent indispensables. Pourtant, peut-on imaginer un intellectuel, un vrai détenteur de décision expliciter son mea culpa envers tamazight dans ce Maghreb dit solennellement «arabe»?

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Certes, le réel culturel maghrébin est riche dans sa nature homogène, mais saccagé, corrompu et circoncis dans ses manifestations en élaguant cyniquement l’héritage amazigh pour le réduire à l’absence / effacement obligatoire dans les institutions. Au Maroc, aucune relecture «officielle» de la culture propre n’a été faite de ses longs siècles d’existence, aucune autocritique des partis ou des institutions. La haine de soi millénaire y est pour quelque chose. Lorsqu’on parle quand même histoire, l’on préfère s’atteler à ce que disent les Autres, ceux qui ne sont pas «Nous», ce moi collectif, et l’on satisfait de quelques siècles «démagogiques». Autres veut dire l’absence ou la négation de l’Amazigh, de l’amazighité – cet ensemble de traits spécifiques et définitoires qui provient de l’espace nord-africain. Par exemple, tamazight la «fitna» est vue comme le fruit d’un dahir (français signé par le sultan des marocains!) rédigé en 1930! Inutile de dire que la revendication amazighe n’a pas de cordon ombilical lié à ce «dahir» du vingtième siècle qui entend ensevelir l’héritage marocain et le remplacer par autre chose… Par la réception de ce dahir, l’on met les Imazighen dans la case de peuple «absurde»… A partir de cette date commencent les rouages «arabistes» contre les rouages impérialistes qui mènent ensemble vers l’extinction culturelle et symbolique de cette culture autochtone. Où est l’amazigh dans tout ça? Le grand coupable car victime et mesquin, mais nourrissant la haine de soi. En outre, l’idéologique «sauvage», «noir» et destructeur, se nourrissant du regard «folklorique», explique cet effacement / substitution. Chose dangereuse: il se divise en mouvement national, partis, institutions etc… De nos longs jours d’indépendance, le rejet institutionnel de l’amazighité ne crée point une solidarité collective. La haine de soi en est pour quelque chose dans le rejet sauvage, et l’effritement progressif de l’amazighité, localisée dans les espaces du «siba».

Les Maghrébins, pragmatiques et arrivistes, se détestent infiniment quand ils se voient natifs d’une terre difforme qui les fait, d’un espace indéfini qui les constitue, et ils s’imaginent sur d’autres lieux et contrées, autrement pour mener une autre Histoire. Ils font adhérer le pays à des regroupements lointains par l’espace et l’idéal. Ils détestent le sol qui les accueille.

D’autre part, l’hostilité du propre se manifeste dans l’incapacité à créer un organe politique qui défend les intérêts et les valeurs des Imazighen. Ce comportement pathologique, propre aux cultures autochtones marginalisées dans leurs rapports avec les cultures impérialistes, s’avère une réconciliation d’autodestruction.

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C’est vrai, l’Autre existe dans le Moi. Il lui assure de l’équilibre, la vie même, au cas où les deux parties entretiennent une dialectique saine et harmonieuse. L’altérité tue les cultures marginalisées. Cette haine est investie violence quand elle est utilisée dans d’autres corps… Pour les Autres, «amazigh» est non seulement nommé comme «populaire», mais casé dans la partie «haïe» de l’identité nationale. Prêcher contre l’Amazigh devient un acte suprême. Tamazight n’est pas une culture populaire, c’est plutôt une Culture comme toutes les autres, spécifique dans ses formes et plurielle dans ses significations…

Pour les autres, toujours, tamazight est une question à haïr. Elle n’est pas une question infiniment posée de l’Histoire, mais une aberration. Si elle l’était, une réponse suffit pour la résoudre, la mettre à sa place propre: elle est la Totalité. Sa réalité est précise: totalité avec différentes expressions. Par voie de conséquence, les dévalorisations «écrites» ou bien «instituées» sont fréquentes quand il est question de l’identité amazighe, et cette haine se trouve alors «établie». Il faut avoir une autre production «instituée» appropriée dans des établissements «propres» pour surmonter un tel complexe d’être soi-même.

Enfin, intérioriser le rejet de l’Autre est difficile à maîtriser si l’on vit dans un espace complètement «étranger». Vision autocritique, pas de regard folklorisant, est nécessaire pour surmonter cette haine de soi «institutionnalisée». Tout ce que l’Amazigh porte comme ethnicité n’est pas susceptible de lui signifier une stigmatisation identitaire. Peut-être cette haine, bizarrement, est-elle l’assurance d’une survie à venir. Et explique, sans doute, la marginalisation «consacrée». La thérapie est alors nécessaire pour cette société qui ne veut point se reconnaître en tant que telle.

Hassan Benhakeia

Source : Tawiza n° 170 – Juin 2011. L’article a été publié avec l’accord de l’auteur et de Tawiza.

Les photos illustrant cet articles sont tirées de ce site.

Rif : Les Berbères face aux barbares !

Au Maroc, le respect des droits humains n’est qu’une chimère, un horrible mensonge. Deux malheureux événements fin du mois de mai 2014 dans le Rif viennent nous rappeler que la situation dans cette région, maudite par le régime alaouite, est loin d’être « normalisée ». La répression y est systématique et le régime n’arrive toujours pas à pardonner aux « sauvages » du Rif [1] leur résistance et leur ténacité perçus comme un affront. Le Rif a payé très cher le prix de sa singularité et de son combat pour son indépendance au cours des années 1920. La répression sauvage qui s’était abattue sur la région au cours des années 1958, 1959 et 1984 restera à jamais dans les esprits. Ce qui se passe dans le Rif n’est, désormais, qu’une continuité.

Mort sous la torture

Au Maroc des Alaouites, la police torture comme elle respire. Le 27 mai 2014, la police marocaine a arrêté puis torturé à mort, à l’intérieur du commissariat de Biya (Houceima), Karim Lachqer (photo), un militant syndicaliste rifain. Le jeune homme a été arrêté lors d’un contrôle routier vers 3 h du matin à l’entrée de la ville. Tué, sa dépouille a été transportée par la police à l’hôpital de la ville. Elle a, par la suite, tenté d’exercer des pressions sur les médecins pour signer un certificat de décès pré-établi. Ce document attesterait que Karim Lachqer était mort après son arrivée à l’hôpital. Les médecins ont refusé de signer l’acte de décès fourni par la police. Biya1

Le même jour, la Direction générale de la sécurité nationale (DGSN) a rendu public un communiqué laconique par lequel elle explique que la victime a été arrêtée lors d’un contrôle de routine à l’entrée de la ville, à bord d’un véhicule où se trouvaient également trois personnes qui étaient toutes « ivres ». D’après ce communiqué, la victime, qui voulait s’échapper au contrôle de la police a ouvert la porte du véhicule et a pris la fuite. C’est lors de sa fuite qu’il a trébuché. En tombant, il s’était cogné la tête sur un objet contondant. Arrêté par la suite, il a été transféré au commissariat de police où il a été identifié avant d’être transporté par ambulance à l’hôpital où la victime est décédée alors qu’il était dans le coma.
Loin de calmer la situation, ce communiqué soulèvera l’indignation des associations locales, des amis et de la famille de la victime qui dénoncent, tous, cette version des faits qu’ils qualifient de mensongère.

Autopsie accablante

La dépouille du défunt a été, par la suite, transportée dans un hôpital à Casablanca pour une autopsie poussée afin de déterminer exactement les circonstances du décès. Le rapport du médecin légiste qui a procédé à l’autopsie est sans appel. « Le décès est survenu suite à une hémorragie interne provoquée par la torture ». Le jeune militant a trouvé la mort à 4h15, une heure avant son arrivée à l’hôpital, en provenance du commissariat de police. Le rapport mentionne également que les traces des coups constatés sur le corps de la victime sont causées en partie par les coups et blessures commis par la police.

La mort de Karim Lachqer vient confirmer l’existence de la torture dans les commissariats de police. Cette pratique a été dénoncée récemment par des ONGs des droits humains.

Arrestation

Biya2Une journée avant cet événement tragique, un militant du Mouvement amazigh, Samir EL Mourabit, a été arrêté par la police , toujours à Houceima, dans le Rif. Fondateur de l’Association Timmuzgha et premier secrétaire du Syndicat des commerçants de Biya, il a été arrêté suite à une supposée plainte déposée par un agent des forces auxiliaires (Moukhazni) qui l’accuse d’avoir « proféré des insultes à l’encontre d’un agent public dans l’exercice de ses fonctions ». En signe de solidarité avec ce militant, les commerçants ont déclenché une grève dans toute la ville. Ils demandent sa libération immédiate.

Le jeudi 29 mai 2014, Samir Elmourabit a été condamné par le tribunal de Biya à deux mois de prison avec sursis et à une amande de 5 000 dhs.

Un goût du « déjà vu ».

Cadavres-HoceimaLa mort sous la torture dans les locaux de la police est courante à Biya où la police agit comme en territoire conquis. Le 20 février 2011, cinq corps calcinés ont été retrouvés dans une agence incendiée de la Banque populaire de cette ville. Le lendemain, le ministre de l’intérieur de l’époque, Taïeb Chekaoui, avait affirmé lors d’une conférence de presse que les dépouilles étaient celles de malfrats qui tentaient de dévaliser l’agence bancaire. Ils ont été pris au piège d’un incendie criminel causé par des manifestants qui protestaient contre la monarchie. Cette version a été contestée par les familles des victimes et par les associations des droits humains. A ce jour, le mystère des cinq cadavres de Biya n’a jamais été élucidé. L’enquête a été classée sans suites.

Un an après cette découverte macabre, une source policière de la ville de Biya a apporté un nouvel éclairage sur cette affaire. Selon un témoin, les victimes auraient été tuées sous la torture par les forces de la répression pour avoir manifesté le 20 février 2011 contre le régime. Les assassinats ont été « maquillés » en victimes d’incendie.

Les membres des familles appelés pour identifier leurs proches affirment que les pieds et les crânes des victimes étaient fracturés. Le procureur de la ville a refusé de livrer aux familles les documents de l’autopsie. Il a également menacé les familles de poursuites lorsqu’elles ont demandé de visionner l’enregistrement des caméras de surveillance de la banque et l’ouverture d’une enquête sérieuse sur ce crime.

Ces malheureux événements viennent nous rappeler le vrai visage de la monarchie marocaine et de ses forces de répression. Ils nous rappellent aussi l’humiliation et le mépris que subissent Imazighen sur leur propre Terre.

A. Azergui

Notes

[1] Hassan II avait traité les Amazighs rifains, dans un discours après les émeutes de 1984, d’ « apaches », les mettant en garde contre sa colère.

Thidrin…..Raconte-moi le Rif !

« Thidrin » (épi de blé ou de maïs en langue amazighe) est parmi les groupes engagés de musique amazighe que j’apprécie beaucoup. Je souhaite partager avec vous cet article que j’ai consacré à ce groupe en août 2005 et publié sur le site de Tamazgha. Je rappelle que ce groupe a sorti, il y a quelques années son deuxième CD « Biya.

« Thidrin » est l’icône d’un Rif opprimé dans le sang et qui refuse de plier au joug et à l’arbitraire. Trente ans après une existence presque « clandestine », ce groupe de musique berbère renoue avec la scène et accouche, dans la douleur de l’exil, de son premier opus : « Muh’and Ameqran ».

Rifuznik

« Thidrin » est une légende. Un tatouage indélébile. Le Rif conté dans la douleur, dans les larmes. Il est l’histoire fantastique d’un groupe de jeunes militants de la première heure déterminés à défendre une grande cause : l’amazighité. Le moyen : des guitares, des rythmes anciens rénovés, des voix chaudes et des poèmes audacieux, crus et provocateurs.

Animé par le désir de s’affirmer, le groupe « Thidrin » se lance à la recherche de soi-même, du passé spolié et de l’identité tatouée par des siècles de mépris. Durant trois décennies, plus de 20 cassettes de ce groupe légendaire ont circulé sous le manteau. Les membres de « Thidrin« , sages révoltés dans un Rif rebelle, ont toujours vécu avec le spectre de la prison qui planait sur eux. La chanson était pour ces épris de liberté et de justice, le seul moyen d’expression sur la situation du Rif à une époque marquée par la répression. Avec les incontournables Twattun (« les oubliés »), Walid Mimoun et tant d’autres groupes et chanteurs, « Thidrin » dénonce, revendique et lutte pour la dignité bafouée. Déterminés, ils chantent la résistance, la terre, l’oppression subie par le Rif et la liberté d’un peuple otage sur sa propre terre. « Qui peut vous oublier, vous qui êtes morts par les balles du makhzen ? », « jusqu’où ? », « Tamazight« , « Tilelli », « Abrid inu », « A degm fsigh d ametta » …, sont autant de poèmes chantés résumant l’histoire de ce groupe révolutionnaire étroitement liée à celle de la terre qui les a vu naître : Le Rif.

Hassan, le père spirituel

H. Thirdin est une légende vivante, ici dans un concert à Tanger en 2005

Le fondateur du groupe, Hassan Thidrin à 50 ans. Svelte, vêtu de noir, la figure charismatique de la chanson amazighe engagée dégage une énergie sans égale. Affaibli par la maladie, ce sage Rifuznik, fin connaisseur du Rif et des maux qui le rangent, raconte l’histoire du groupe, entouré de Mhend Abttoy et Jamal Paco, deux jeunes membres de « Thidrin » exilés en Hollande. Voix basse et amère, il me chuchote : « Interdits de studio, nous chantons l’identité berbère, l’émancipation de la femme, le désespoir d’une jeunesse étouffée et privée de son identité et la douleur de l’exil et de l’éloignement ». « Nos cassettes circulaient de main en main et atteignaient les villages les plus reculés du Rif« . « Netγennij, ad’ar di barr’a, ad’ar di rh’abs (on chantait, un pied sur scène, un autre en prison) », me dis ce grand amoureux de la culture amazighe. Des thèmes qui, selon Paco, étaient vus comme « subversifs » à l’époque. « Il était difficile durant les années 70 et 80 de se dire Amazigh, de chanter dans cette belle langue interdite et d’enregistrer dans des studios des chansons en tamazight avec une pareille thématique ». Thidrin l’a assumé. Il l’assume toujours.

Izuran (racines)

Conscients de leur identité et déterminés à lutter pour le recouvrement des droits du peuple berbère, les membres du groupe ont parcouru les montagnes du Rif pour collecter des poèmes anciens et des proverbes. Leur œuvre est le fruit d’un travail de longue haleine, de recherche lexicale et musicale inspirée d’anciens rythmes amazighs mais résolument inscrite dans la modernité. Selon Hassan, « Thidrin » incarne l’espoir et la continuité d’une identité qui émerge après un mépris qui a duré depuis plus de 2.000 ans. Le groupe est à l’image d’un épi de blé qui servira de semences. Thidrin s’est distingué durant des décennies par son style original et spécifique qui marie les anciens rythmes amazighs et la World Music.

L’exil

Après la révolte du Rif de 1984 et la répression qui s’est abattue sur la région, le groupe, menacé, se déracine et s’exile en Hollande. Hassan, quant à lui, choisit de rester dans le Rif. Déchiré par l’exil et par une immigration très difficile à vivre, le groupe entame l’enregistrement de son premier CD « Muh’and Ameqran » ; un hommage à Abdelkrim, un héros du Rif. Un véritable hymne à la liberté. Le travail durera deux longues années dans des conditions difficiles. « D’énormes sacrifices ont été consentis par tous les membres du groupe. On travaillait sans cesse, délaissant nos familles », me confie Mhend Abttoy, également poète et artiste-peintre. Ironie du sort : l’enregistrement terminé, sortis du studio à 2h00 du matin, un grand camion percute la voiture qui transportait tous les membres du groupe et a failli tous les tuer, raconte Mhend ému.

Bon Vent mes amis.

A. Azergui